CHAPITRE III
Le protectionisme américain et l'expansion coloniale.
Le maintien de ce niveau d’existence qui est pour les Américains le signe de la prospérité et qui constitue une des bases de leur ordre économique et social, a un corollaire indispensable dans une politique douanière assurant la maîtrise du marché intérieur et dans une politique commerciale qui, bien que n’ayant pour l'instant qu’une importance secondaire, puisque les Américains ne vendent ou n'achètent à l’extérieur, que le dixième du volume de leur propre consommation, est destinée néanmoins à jouer un rôle considérable dans l’avenir puisqu'elle permettra d’écouler une production sans cesse croissante.
La politique douanière protectionniste a un caractère en quelque sorte public, puisqu'elle est intégrée à titre permanent dans le programme du parti républicain et elle trouve son expression officielle dans les nombreux tarifs qui ont défrayé les commentaires ou la critique du monde entier depuis un demi-siècle (1),
(1) Depuis quarante ans, les Américains en sont à leur cinquième tarif, savoir : avant la guerre les tarifs Mac Kinley en 1890, et Dingley en 1897 ; avant la fin de la guerre, en 1918, le président Wilson inscrivit l’abolition progressive des barrières douanières parmi les 14 points qui devaient servir de base aux négociations de paix. Malgré cela, après la guerre, les États-Unis accentuent le protectionnisme
te
Mais la politique commerciale, dont nous essayons de dégager les principales caractéristiques au cours du présent chapitre, est beaucoup moins connue pour la raison, qu'en vue d’arriver à dominer progressivement
et votent en 1921. l’'Emergency Tarif act, en 1922, le Tariff Fordney- Mac Cumber et en 1929, le tariff Havley-Smoot.
Ce dernier tarif met en vigueur certaines taxes, ad valorem (valeur calculée à l’exportation du pays d’origine et déterminée par des agents chargés de cette espèce d’inquisition fiscale en pays étrangers), qui atteignent70, 80 et 90 p. 100 : les produits qu’on a cherché à atteindre sont surtout ceux qui ne se prêtent pas à la fabrication en série, qui absorbent beaucoup de main-d'œuvre, des spécialités qui arrivaient à escalader les tarifs douaniers comme la soie, les velours, les instruments d’optique et de chirurgie, des produits semi ouvrés comme les laines et les cuirs, des produits agricoles dont un grand nombre sont d’origine française comme les noix, les champignons, les graines de trèfle, les cerises sèches, les vinaigres, etc., et constituaient un élément positif assez important de notre balance commerciale.
Malgré ces dernières majorations la protection de l’agriculture est insuffisante. Le sénateur Morris du Nébraska disait à ce sujet avant le vote du tarif : « Économiquement, nous allons à une impossibilité. Nous prétendons aider le fermier, et nous n’avons rien de plus pressé que de taxer tout ce dont il se sert. Nous allons taxer les chaises, les tables, les lits de bois, les abris, les cages à poulets, les mangeoires des cochons, les granges, les bâtiments de ferme : nons allons augmenter les prix des vêtements même qu’il porte et, en tout cela, nous prétendons agir au nom du travail et pour le bien du fermier américain... » <
À titre de commentaire de cette déclaration du sénateur Morris, on peut faire observer que cette situation n’est pas spéciale à l’agriculture, puisque l'incidence des droits de douane frappe tous les consommateurs.
La rigueur du tarif Havley Smoot est tempérée dans une certaine mesure par la clause de flexibilité qui permet à la Tariff commission de proposer au président des modifications de droits dans les deux sens jusqu’à concurrence de 50 p. 100.
Comme les importations américaines en France sont très supérieures à nos exportations (en 1929, 7 milliards 178 millions de produits américains importés en France, contre 3.222 millions de produits français exportés en Amérique, sur un total de 50 milliards des expotations), M. le sénateur Nérond suggère de prendre, le cas échéant, les mesures de rétorsion suivantes vis-à-vis les Américains, savoir : retrait de mesures bienveillantes prises unilatéralement en dehors de tout accord commercial, relèvement de droits sous forme de spécialisation au tarif, mesures sanitaires, etc. D’après un article de M. Édouard Nérond, L'offensive douanière américaine (Capital du 30 juillet1930).
certains marchés extérieurs, elle emploie les voies subtiles de l'expansion commerciale et de l’impérialisme financier.
Comme le but général est de grossir les exportations l'expansion commerciale se dirige, en principe, vers tous les pays où la nature des échanges permet d’entrevoir une augmentation de volume du commerce extérieure ; mais, parmi ces pays, il est néanmoins possible de discerner ceux que leurs aptitudes ou leur situation géographique permettent de transformer progressivement en véritables annexes de l’économie américaine. C’est ce que nous chercherons à esquisser vers la fin du présent chapitre.
Quant au protectionnisme américain dont l’objet est, comme nous l’avons dit ci-dessus, d’assurer la maîtrise de l'immense marché intérieur, nul pays au monde n'offre un phénomène aussi frappant par l’ampleur des vues qui a prédisé à sa conception ou par la continuité des efforts qui ont assuré son développement, en liaison constante avec la politique générale du pays.
On peut remarquer d’ailleurs que ce protectionnisme ne fait qu’appliquer le principe de Monroë dans le domaine économique : en outre, si les Américains lui attribuent une telle importance, cela résulte du rôle, en quelque sorte capital, que le marché intérieur à toujours joué dans leur économie.
Nous ne parlons pas en ce moment de la fonction spéciale que lui est dévolue en vertu de la politique des hauts salaires, qui est de formation récente, mais de celle que lui attribuaient jadis Hamilton et Jefferson dans le développement national lui-même.
Bien avant List et Carey, ces illustres fondateurs
de l’économie américaine avaient été les protagonistes de droits éducateurs en faveur de leur nation dont ils voulaient assurer l'indépendance par le développement simultané des aptitudes les plus diverses, en particulier de l’industrie que l’on jumelait avec l’agriculture.
On peut même dire que c’est cette conception si adéquate des vastes possibilités ouvertes à la jeune République qui a assuré sa grandeur future, en menant de front l’industrialisation des États de l'Est et la colonisation agricole des États de l'Ouest (1).
C’est ce vaste travail qui a abouti à la formation de ce marché intérieur que les Américains préservent avec un soin si jaloux parce qu'il représente l'idéal assigné à tous leurs efforts et parce qu’il concrétise cet idéal sous la forme du plus vaste assemblage de richesses qui soit au monde.
Le marché américain n’est pas autre chose que ce vaste creuset qui, de l’Atlantique au Pacifique et à la mer des Antilles, a servi à fusionner en un peuple ardent les contingents des races les plus diverses, sous la direction énergique et la froide discipline des Anglo- Saxons (2), qui a servi à édifier ces villes colossales, cités industrielles du fer, de l’acier, du coton, de l’alimentation qui réalisent ces divisions gigantesques du travail écloses dans le cerveau des techniciens et où se sont développées simultanément les branches les plus diverses de l’activité économique.
C’est en observant cette activité naissante, mais déjà formidable, que List a conçu cet idéal de la
(1) Voir chap. II, 2e partie.
(2) Voir chap. Ier, 2e partie.
nation normale, qu'il propose en exemple à tous les peuples respectueux de la liberté mutuelle des échanges et qu'il a eu cette vision prophétique du déclin de l'Angleterre, comme conséquence de la splendide montée du peuple américain (1).
Mais depuis cette époque, le caractère du protectionnisme américain a évolué comme celui d’autres peuples d’ailleurs, comme le principe de Monroë luimême, sous l’aiguillon de l'ambition ou la poussée inexorable du capital financier et a pris ce caractère intransigeant que nous lui connaissons aujourd'hui.
Il ne s’agit plus actuellement d’éduquer une nation en vue de la pratique du libre échange universel et de la fraternité économique, mais de maintenir pour les seuls possesseurs du marché américain. le bénéfice exclusif de cette richesse que l’on considère comme la garantie indispensable de l’ordre social et de la prospérité économique.
La hantise de ce protectionnisme est toujours d’empêcher que la concurrence étrangère ne vienne s’exercer sur le marché intérieur, où elle aurait pour effet en contractant les profits, de peser sur les salaires et d’abaisser le niveau d’existence (2).
Or, les États-Unis ont bien joui d’une grande pros-
(1) Voir la citation de F. List, en tête de la 2e partie.
(2) Au Congrès international d'Amsterdam en 1929, M. Julius Barns, vice-président de la chambre de commerce des États-Unis déclara : «Notre volonté est d'employer le tarif douanier comme un facteur permettant d'ajuster la différence existant entre l'Amérique et les autres pays, jusqu’à ce que le reste du monde nous ait rattrapés dans l’établissement du standard de vie par une augmentation de salaires adéquate. Il s’ensuivra que le coût de la production étrangère étant plus élevé, nous pourrons abaisser notre barrière douanière “ee ee nécessaire à notre sécurité », Znformation, 21 juilet 1929, rad
ro
rité après la guerre, vivant en quelque sorte sur eux mêmes, payant leurs insuffisances de matières premières à l’aide de leurs excédents et n’ayant, avec une balance commerciale presque toujours favorable qu'un commerce extérieur qui n’atteignait pas le dixième des échanges intérieurs.
Mais la question qui se pose actuellement est de savoir si cette politique d'isolement pourra être continuée indéfiniment avec un pays dont la guerre d’abord et la doctrine officielle ensuite, ont hâté l’évolution économique.
Les symptômes d’une industrialisation croissante et d'une maturité plus avancée qu’il ne semblerait au premier abord, se révèlent dans la composition des exportations où les produits manufacturés ont de plus en plus tendance à prendre la place jadis prépondérante des matières premières et des produits alimentaires (1), dans un développement tel donné à certaines industries que ce développement équivaut à une véritable division internationale du travail (2), dans la
(1) Le pourcentage d’exportation des produits agricoles qui était de 27,8 en 1922 est descendu à 14,6 en 1929, tandis que celui des produits manufacturés qui était 45,9 en 1922 s’est élevé à 63,2 en
Au cours de son voyage dans l'Amérique du Sud en 1939, le président Hoover déclara aux Argentins qu’il ne se passersit pas 3 années avant que les États-Unis importent de la viande et 10 années avant qu’ils importent du blé. Quant aux matières premières qu’exportent les États-Unis, il faut noter que la production cotonnière, qui était avant la guerre de 65 p. 100 de la production mondiale, n’est plus que de 50 p. 100. Le protectionnisme actuel ne peut avoir pour effet que d’inciter les nations européennes à se procurer ces matières premières dans leurs propres colonies, à développer par exemple Ja culture cotonnière au Soudan ou au Niger et l'extraction cuprifère au Tanganyka.
(2) On peut citer l’industrie automobile américaine dont la production dépasse 80 p. 100 de la production mondiale, qui, avec un énorme capital investi (1.967 millions 310,508 dollars), 4 millions
saturation progressive du marché intérieur, dans la rapide urbanisation des campagnes (1), dans le développement du chômage, etc.
«Au lendemain de la guerre, dit M. Siegfried, l'Europe avait cru que les États-Unis devenaient rapidement solidaires du monde : c’est une évolution qu'indistinctement l’opinion américaine redoute (2) ».
Le dernier tarif douanier a été l'expression de ce sentiment ; mais quelque soit le désir d'isolement qui anime les Américains, la diminution d'activité de leurs industries (3) ne peut que les inciter à chercher sur
le marché extérieur une compensation à l'insuffisance de leur propre consommation.
«Le problème est non plus d’intensifier la production, mais la vente. Le marché intérieur est saturé : même sans muraille douanière, les États-Unis défieraient n'importe quelle invasion industrielle européenne, mais il-leur faut trouver de nouveaux champs d'exploitation à l'étranger (4) ».
300.000 ouvriers et 93 manufactures géantes, peut fabriquer plus de 7 millions de voitures par an.
Cette industrie est ainsi devenue l’une des plus importantes des États-Unis : sa production représente 18 p. 100 de la production nationale, et 14 p. 100 des automobiles fabriquées figurent dans les exportations. Toutefois les possibilités de vente n’ont guère dépassé 5 millions de voitures en 1930. Gaël Fain, L'industrie automobile américaine et l’Europe (Information 1930).
(1) A. Viallate, Conférences à l’Institut américain.
(2) A. Siegfried, op. cit., p. 199.
(3) Le «National Business Survey Council », créé par le président Hoover, a officiellement évalué à 30°p. 100 la diminution de la production américaine pour les six premiers mois de 1930.
(4) Benito Mussolini, Le protectionnisme américain et l'avenir économique de l’Europe (Le Journal du 31 juillet 1929).
L'auteur ajoute : «Lorsque les nations les plus riches peuvent atteindre une prospérité relative, elles deviennent des consommotrices plus importantes et les voies commerciales sont plus chargées. Pensez à ce que seraient l'Inde et la Chine si elles pouvaient importer. Aucune nation na un plus grand intérêt à la prospérilé des autres
L'hypothèse d’un dumping, qui est un procédé de concurrence immorale entre nations et d’un effet d’ailleurs temporaire, est à rejeter et, quant à l’éventualité d’une extension du commerce extérieur telle qu'elle ferait dépendre l'Amérique des marchés internationaux, dans des conditions se rapprochant de celles dans lesquelles se trouvent l'Angleterre ou l'Allemagne, on peut dire qu’elle a déjà été prévue aux États-Unis (1).
Contre l'adoption d’une politique plus libre-échangiste, on peut évoquer, qu’en dépit d’un protectionnisme de plus en plus rigoureux depuis 1890, les exportations des États-Unis n’ont cessé de s'élever plus rapidement que celles de tout autre pays (2), qu'étant dans une situation très différente de celle
pays que les États-Unis : et cela non seulement pour augmentation de leur commerce extérieur, meis aussi pour le règlement des dettes et la garantie de leurs placements dispersés dans le monde entier ».
(1) «Dès 1890, dans le tarif Mac Kinlev, Blaine qui prévoyait cette orientation avait suggéré les fameuses dispositions de «réciprocité », destinées à ménager pour l’industrie des débouchés extérieurs. C’est avec la même préoccupation que. devenu président de la République en 1896, Mac Kinlev faisait négocier par le sénateur Kasson une série de traités de commerce, dont le Sénat ne voulut pas.
Une vingtaine d'années plus lard, au lendemain de la crise de 1920- 21, les sages estimaient toujours qu’une Amérique industriellement suréquipée ne retrouverait sa prospérité que dans une clientèle internationale élargie et renflouée ». A. Siegfried, op. cit., p. 197.
(2) « De 1890 à 1913, le développement des exportations américaines a sensiblement suivi celui de la production industrielle...
«Dans la période 1913-1928, en laissant de côté les années de guerre et les deux suivantes exceptionnellement favorables au commerce américain, les exportations ont encore suivi à peu près, quoique avec un certain retard, le développement extraordinairement rapide de la production industrielle : celle-ci s'établit au début de 1929 à près de 80 p. 100 au-dessus du niveau de 1913. On remarquera notamment l'expansion considérable des exportations, près de 35 p. 100, de 1922 à 1928 (le niveau des prix ayant assez peu varié dans cet intervalle). Cette progression s’est nettement continuée et même accélérée en 1929...» Jean Dessirier, Le commerce exterieur americain (Information du 20 août 1929).
dans laquelle se trouvent les pays européens, «ils peuvent élever leurs barrières tarifaires avec une immunité relative» et n’attribuer qu'une importance secondaire au commerce extérieur (1).
En sa faveur, qu’une plus large extension du commerce extérieur serait le moyen le plus efficace pour remédier à la sous-consommation intérieure et à la diminution du pouvoir d'achat que n’a pu empêcher la politique des hauts salaires (2) ;
Que la supériorité que procurent actuellement aux États-Unis leurs richesses naturelles n’a qu’un caractère momentané en ce qui concerne les produits de l’agriculture et très relatif pour les produits destinés à leur industrie ;
Qu'il est contradictoire de vouloir vendre de plus
(1) New- York( Herald du 27 novembre 1929. La plus grandepar lie des importations américaines en France consistant en matières premières, une augmentation des droits équivaudrait à une imposition supplémentaire du consommateur français.
(2) Suivant M. Gerville-Reache, 1930 à Wall-Streel et l’économie américaine (Information de janvier 1931), «Les États-Unis, qui auraieni eu besoin, au stade où ils étaient parvenus de leur productivité d'accroître leurs exportations, virent baisser, au contraire, leur commerce extérieur d'environ 27 p. 100 en 1930. Les produits non exportés augmentèrent donc encore les stocks à l’intérieur... la baisse des prix engendra des faillites nombreuses parmi les sociétés nouvelles et les entreprises individuelles que la hausse avait encouragées à se fonder, le chômage fit son apparition sur une échelle plus vaste encore qu’en 1921 !...»
Le commerce extérieur est donc l’exutoire indispensable à l'excès de production intérieure : or, les exportations américaines ont déjà été très favorisées au cours des années 1927 et 1928, puisque les statistiques comparées de ces deux années montrent que pour une augmentation de 11.162 millions de francs en 1928 des exportations des pays ne faisant pes partie de l’Europe, ce2lles des États-Unis ont augmenté de 6.478 millions et celles du Canada de 3.661 millions. Comme les États-Unis n’exportent que 5 à 8 p. 100 de leur production, tandis que l'Allemagne exporte 15 à 20 p. 100 et l'Angleterre 30 p. 100, on peut se faire une idée de l’importance du commerce extérieur qu’entraînerait un régime d'exportation à peu près normal. (Chiffres puisés dans le Berliner Tageblatt de 1929).
en plus, en achetant de moins en moins, ainsi que dé chercher «à cumuler à la fois les produits de l’exportation intensive que ménage normalement le régime du libre-échange et les avantages de l'importation réduite que comporte le régime de la protection (1) ».
Indépendamment de ces considérations théoriques, on peut se demander suivant quels courants commerciaux pourrait s'effectuer, le cas échéant, une intensification du commerce extérieur américain en harmonie avec cet excès de production et la nature de l'emprise que, suivant le processus habituel des pays en cours de surindustrialisation, l'Amérique aurait à exercer sur les pays appelés à venir en aide à son économie.
Or, les échanges futurs sont contenus en germe dans les échanges actuels, lesquels sont déterminés par une stricte logique des besoins de l'Amérique et des possibilités que lui offrent les ressources des divers continents.
Suivant M. Siegfried, le commerce extérieur des États-Unis s’effectue par trois principaux courants d'échange (2). Vis-à-vis de l’Europe, ils jouent un rôle assez complexe, mais qui est plutôt celui d’un pays moins évolué économiquement, puisque les articles manufacturés n'y tiennent qu'une place médiocre dans les exportations qui comprennent surtout des produits bruts ou demi ouvrés (53 p. 100) et des produits alimentaires (26 p. 100).
Sur les régions encore peu évoluées qui se trouvent à portée de leur influence comme l'Afrique et l'Amé-
(1) Albert Despaux, Les répercussions de l’ultra-protectionnisme aux Etats-Unis (Information de 1929).
(x) A. Siegfried, op. cit., p. 200.
rique du Sud, l'Océanie et l’Extrême-Orient, ils exercent une attraction de plus en plus intense, suivant le principe qui veut que les pays puissamment industrialisés entraînent dans leur orbite des satellites fournisseurs de matières premières et consommateurs d’articles manufacturés.
Enfin, avec certains pays comme l’Australie, l’Argentine, le Canada, «ce frère siamois» des États- Unis, se trouvant dans des conditions presque identiques au point de vue climat, mœurs et âge économique, ils pratiquent des échanges se rapprochant sensiblement de ceux du marché intérieur (1).
Avec l'Europe, les États-Unis échangent des produits manufacturés (20 p. 100 des exportations seulement) qui sont des spécialités (machines à écrire, à calculer, machines agricoles, etc.) ou des produits d° grande standardisation (automobiles, chaussures, quincaillerie, fournitures électriques, etc.) contre des produits de luxe ou des créations raffinées dans lesquelles la variété ou le goût de t’ouvrier ont une importance majeure (qualités fines de textiles, articles de Paris, etc.) (2);
Mais la ma'eure partie deleursexportationscomprennent du coton, du cuivre, du blé, de la viande, etc. qu'ils échangent contre la pâte à papier scandinave, la laine brute de Grande-Bretagne, la soie d'Italie, etc.
(1) «Entre tous ces pays de souveraineté différente, mais d’atmosphère économique semblable, doit forcément naître une familiarité, qui se traduit d’abord commercialement, mais dont nous retrouverons aussi la trace dans le jeu des attractions politiques ». A. Siegfried, op. cit, p. 202. — Cette similitude peut ouvrir ainsi des perspectives à l'impérialisme économique ou politique. Voir au chap. Ie* de la 2° partie, l’importance de ces facteurs en ce qui concerne l’assimilation des populations d’origine canadienne par les
Etats-Unis.
(2) A. Siegfried, op. cit, p. 181 et sq.
te
L'importance de ces transactions qui s'élève à plus d’un tiers du commerce total de l'Amérique du Nord avec le monde entier crée une véritable solidarité d'intérêts qui a ses avantages et ses inconvénients (1).
Dans le même ordre d’idées on constate que l’excédent des exportations américaines en Europe sur les importations, qui était de 1079,6 millions de dollars en 1921-1925, se maintient sensiblement au même niveau puisqu'il atteint 920,2 millions de dollars en 1929;
«Dans ces conditions il faut croire que les États- Unis resteront tenus vis-à-vis de l'Europe à certains ménagements, et qu'ils ne céderont pas à la tentation, qui pourrait leur être fatale, de nous imposer une consommation supplémentaire pour compenser le déficit de la leur (2) ».
Mais si les exportations américaines se maintiennent sensiblement en Europe, elles progressent à pas de géants dans les autres parties du monde situées dans leur zone naturelle d'attraction et, c’est ainsi que dans la période comprise entre 1922 et 1929, leur augmen-
(1) Av titre de ces avantages, on peut citer la réduction des droits sur les importations de dentelles et broderies que les Américains ont consenti dans leur dernier tarif sur la simple menace d’une augmentation des droits frappant leurs exportations d'automobiles en France et d’une imposition spéciale sur les industries améric?ines installées en France.
Parmi les inconvénients, on cite la sujétion trop étroite de la Bourse de Paris vis-à-vis de celle de New-York qui fait dépendre les cours « de belles valeurs industrielles françaises, d’un objet social limité en étendue... des moindres fluctuations se produisant à New-York sur tel groupe spécifiquement nord-américain... » Les Etats-Unis et l'Europe (Sans fil du 5 novembre 1930).
(2) Les voies nouvelles du commerce américain (Sans fil du 1er août 1930).
tation n’a pas été inférieure à 138,5 pour cent pour l'Amérique du Sud, 113,9 pour cent pour l'Afrique, 88,2 pour cent pour l'Océanie et 52,6 pour cent pour l'Amérique du Nord alors que cette progression n’est que de 12,4 pour cent pour l'Europe (1).
Dans ces conditions. on peut affirmer que les États- Unis se détournent de l’Europe pour s’efforcer de conquérir, avec un succès croissant d’ailleurs, les marchés internationaux dans lesquels ils trouveront les produits bruts et la clientèle d’articles manufacturés qui deviennent chaque jour plus nécessaires à leur industrie.
- Si l’Europe se développe depuis le quinzième siècle en fonction du monde, «il est aisé de voir, depuis la guerre, que les États-Unis forment désormais un système indépendant de l'Europe. Ils y tendaient depuis plus d’un siècle » (2).
Ayant façade sur deux Océans, leur expansion peut s'étendre des rives de l'Atlantique sud, par delà l’immense domaine du Pacifique, jusqu'aux confins de l’Extrême-Orient et de l’Asie centrale.
QI y a là; tout autour du Pacifique et dans l’ensemble du continent américain, un domaine qui dans
(1) Ci-joint, en millions de dollars, les chifires comparés des exportations américaines pour les années 1922 et 1929. Les réexportations sont comprises.
1922 1929 % ATNÉTIQUEAUENOTAE ERA Er DES EE TÉS00 Km 52,6 AIMÉTIQUE SUR. ALORS DIM PE 138,5 ÉUTOPÉ RME ANR EN DAUSS ARR EE DROITE 12,4 ASIE EN RER Re SRE à AIR CASE 43,2 OCÉAMÉ TO LR RS TE 102 ee tree LODENR Erme 88,2 ANTIQUE Feet or ES DO enr EME TI 113,9
Sans fil du 1° août 1930 (Les voies onuvelles du commerce américain). (2) A. Siegfried, op. cit., p. 207.
l'avenir paraît devoir servir de champ à l’activité américaine : déjà le canal de Panama en est l’artère maîtresse, comme le canal de Suez demeure celle de l'empire où l’Europe reste suzeraine. Les deux zones, du reste, ne chevauchent pas; les deux canaux se concurrencent à peine, ce qui semble indiquer qu’à l’ancienne unité économique du monde tend à se substituer une duarchie (1) ».
Si l’on cherche à se rendre compte de la situation qui est faite à l’Europe dans cette répartition des zones d'influence entre l’Ancien et le Nouveau Continent, on voit qu'il lui reste en partage, avec ses empires coloniaux, certains domaines sur lesquels peut encore s’exercer son hégémonie (2). Mais il ne semble pas exagéré de dire que le rayonnement de la civilisation eurcpéenne s’éf-nd autrement plus loin que ces territoires.
Si jadis les Phéniciens et les Grecs n’essaimèrent . leurs comptoirs que dans le bassin méditerranéen, l’Europe a colonisé le monde entier par l'intermédiaire de ses pionniers ou de ses navigateurs qui, éveillant la conscience de peuples jusque là livrés à eux-mêmes, nouèrent les premières chaînes de l’économie mondiale.
On ne saurait oublier que l'Amérique du Nord ne fut, dès son origine, qu'un prolongement des civilisations française et anglaise, et que l’Amérique du Sud est rattachée aux nations latines par de telles affinités, que ces dernières n’ont cessé jusqu’à ce jour,
(1) A. Siegfried, op. cil., p. 208. | (2) D’après M. Siegfried, ces territoires sont l’Afrique, l’Australasie l’Asie tropicale, méditerranée ou russe.
de faire obstacle aux efforts d’assimilation tentés par les Américains du Nord (1).
Quoiqu'il en soit, ces derniers ont su utiliser les conséquences de la guerre pour améliorer leur situation matérielle dans l'Amérique du Sud et y accroître leurs exportations dans des proportions telles qu'elles y sont devenues une gêne pour les facilités qu'y trouvait le commerce européen en vue du règlement de ses dettes avec les États-Unis (2).
Mais cette rivalité ne se limite pas aux seuls territoires de l'Amérique du Sud et s'étend à de nombreuses contrées de la vaste zone que nous avons définie cidessus. La plupart des progrès réalisés par les Américains sont effectués au détriment de l’Europe. La raison en est que cette dernière est trop étroitement mêlée à l’économie mondiale, pour que toute tentative d’autarchie ne puisse se développer qu'en contradiction avec les tendances et les traditions de l’Europe: Le commerce anglais lui-même n'est-il pas surtout un commerce d'entrepôt, commerce de relations internationales qui est la conséquence d’une longue évolution et dont les Américains ne paraissent même pas rechercher la priorité, puisqu'ils n’achètent et ne revendent que pour eux-mêmes.
(1) Parmi ces tentatives d’assimil: tion, on peut citer les nombreuses expositions par lesquelles les États-Unis n’ont cessé d'attirer l’attention des classes commerciales et industrielles sur l’intérêt qu’il y aurait à s'emparer des marchés sud-américain, le Congrès dit des Tois Amériques réuni à Washington en 1889 pour proposer une vaste union douanière américaine et qui se termina par un échec, puis, plus récemment le voyage entrepris après son élection par le président Hoover dans l'Amérique du Sud. s
(2) Alors que le commerce des États-Unis avec l'Amérique du Sud était peu important avant la guerre, on à vu qu'il a pris un essor important après la guerre, les exportations s’accroissant de 138 p. 100 dans la période 1922-29.
Le caractère particulariste de l'expansion américaine se révèle dans ses diverses manifestations : la politique de la porte ouverte en Chine n'est-elle pas une application de la doctrine de Monroë, application qui, dans sa première forme interdit toute colonisation au profit d’une puissance européenne, en attendant qu’elle ne se transforme peut-être dans l'avenir, en un titre de propriété.
La politique coloniale américaine n'est-elle pas étroitement subordonnée au facteur protectionniste, puisqu'après une période de colonisation intense, il était question à la fin de 1930 de restituer l’indépendance au peuple philippin, afin de pouvoir supprimer la liberté des échanges avec les États-Unis.
Ces derniers ont d’ailleurs été attirés aux Philippines par leur proximité des Indes orientales dont ils accaparent le caoutchouc et de l’Asie orientale dont ils prennent la soie brute, de même qu'ils achètent la laine australienne, les nitrates chiliens, le café brésilien ou les pétroles mexicains en échange de leur coton ou de mille articles manufacturés.
Dans presque tous les points du globe, le commerce américain rencontre dans son extension des positions occupées ou même perdues par l’Europe, et, dans cette lutte indirecte pour la possession des marchés internationaux, on ne saurait dire cependant qu'il aura nécessairement le dessus sur un rival «dont les bas salaires et la technique chaque jour perfectionnée feront un redoutable compétiteur (1) ».
Néanmoins, si on veut se rendre compte des résultats auxquels il peut prétendre dans cette compéti-
(1) A. Siegfried, op. cit, p. 204.
tion avec l’Europe et du danger qu'il peut faire courir à des nations qui, comme la Grande-Bretagne, se réclament de leur parenté d’origine avec les États- Unis, il suffira de comparer les chiffres atteints en 1921-1925 par les exportations américaines dans les colonies et dominions britanniques avec ceux réalisés en 1929/(1);:
Ces exportations, qui correspondent nécessairement à des achats, se sont accrues dans la période envisagée de 97,11 pour cent dans l’Afrique britannique, de 77 pour cent en Égypte, de 82,23 pour cent dans le Malaisie britannique, de 52,23 pour cent au Canada et 45 pour cent dans les Indes britanniques.
«Les chiffres parlent éloquemment et ce tableau est des plus suggestifs. Comme les causes du chômage anglais sont claires, si les remèdes en sont introuvables ! (2) »
Ainsi, comme conséquence peut-être assez inattendue de la statistique, ce sont les hauts salaires américains qui concurrencent le plus dangereusement les hauts salaires anglais, de même que c’est la stabilité du dollar qui rend de plus en plus précaire celle de la livre, cependant indispensable pour permettre à la
(1) Ces exportations ont atteint les chiffres suivants en 1921-25 et 1929 en millions de dollars :
1921-25 1929 % CANAAR TI S R A R REeN P AVE CLONES DAG SN RO 22 Australie Fer peine meet AAASS STE 150 NN 34/86 Nouvelle-Zélande . ............ LR RES re SR) fe ges «6 ND) Indes britanniques rt. O2 ie DO PTE AS Malaisie britannique ........... SEC l'ÉGCRTO MR225 AfTIQUEDTITANNIQUEN EE Eee EE e SO O7 LT Afrique AU SUPER ET 31:47 770: OS 02:86 LONDON 00 MOUTS ENS isa IEEE
Sans fil du 1er août 1930 (Les voies uonvelles du commerce américain). (2) Sans fil du 1er août 1930, article déjà cité.
Grande-Bretagne de remplir la fonction essentielle à sa prospérité qui est de financer le commerce international.
Indépendamment de leurs répercussions sur le chômage ou la prospérité des autres pays, les progrès du commerce américain peuvent être considérés comme les manifestations d’un impérialisme économique qui se développe suivant les voies normalement suivies par ce commerce dans ses relations avec les divers continents.
L’étude des statistiques pourra sans doute permettre de déterminer avec une certaine précision l’importance et la direction de ces progrès.
Il ne nous reste, pour terminer cet exposé, qu’à examiner sommairement les conditions dans lesquelles le capital financier vient, conformément à la théorie exposée plus haut, aider au développement de cet impérialisme.
CEHAPT IE EN
L'Impérialisme financier
Nous avons vu précédemment (1) que le capitalisme financier prépare les voies de l'impérialisme économique et qu'un pays surindustrialisé peut songer à accaparer les ressources et les débouchés d’un autre pays plus jeune économiquement au moyen de l’exportation des capitaux
Il est certain, dans ce cas, que c’est le caractère des immobilisations ainsi effectuées par le pays exportateur qui décélera ses visées impérialistes et montrera que ces immobilisations ne sont pas de simples placements rémunérateurs.
Comme les indications relatives à leur importance et à leurs caractères seront le plus souvent données par le pays exportateur lui-même, il n’en serait que plus intéressant de connaître les conditions dans lesquelles ces placements peuvent être influencés par les excédents de la balance commerciale ou de la balance des paiements.
Suivant une opinion assez répandue, ce sont ces excédents eux-mêmes qui donnent naissance à la formation des capitaux d'exportation et l’objet du commerce extérieur serait, pour un pays impérialiste,
(1) Chapitre IV de la 1re partie.
de développer ses exportations à destination des pays sur lesquels il veut asseoir son hégémonie (1).
S'il en est ainsi, la première question à résoudre pour savoir s’il y a tendance à l'impérialisme, est celle de déterminer si les excédents qui se manifestent de manière constante depuis un certain nombre d’années dans la balance commerciale des États-Unis ont des chances de se continuer dans l’avenir.
M. Siegfried fait remarquer à ce sujet qui la physionomie de cette balance était redevenue en 1921-1925 exactement ce qu'elle était en 1910-1914, puisque pendant chacune de ces deux périodes les importations atteignaient un pourcentage voisin de 80 pour cent des exportations (2). La part des États-Unis dans les exportations de l’ensemble des pays s'était élevée de 12:9 pour centien 1913 à 17,8 pour cent en 1924, par suite de la carence de l’Europe.
Quant aux importations américaines, elles avaient pour cette dernière raison, cru beaucoup moins rapidement que les exportations pendant la guerre, pour prendre après la guerre une importance telle que leur augmentation définitive était de 50,2 pour cent, contre 26 pour cent seulement en ce qui concerne les exportations.
(1) Ce point de vue se rapprocherait assez sensiblement de celui des mercantilistes qui voulaient vendre sans acheter pour pouvoir thésauriser des espèces métalliques, avec cette différence que les impérialistes d'aujourd'hui veulent utiliser les bénéfices de la balance commerciale pour s’emparer des moyens de production de l'étranger. M. Charles Pomaret écrit dans cet ordre d’idées (Capital du 25 septembre 1930, La conquête de l’Europe par les Etats-Unis) : «Le point de départ de la conquête américaine c’est, à mon sens, la supériorité économique qui a permis aux États-Unis de développer prodigieusement leurs exportations et de s’assurer ainsi des excédents qu’ils ont ensuite déversés sur le monde sous forme de placements fructueux ».
(2) A. Siegfried, op. cit., p. 215.
SA ny on
Mais la balance commerciale n’avait reflété qu'incomplètement ce phénomène en raison d’une anomalie tout à fait exceptionnelle dans le mouvement des prix qui s'étaient accrus de 69,5 pour cent pour les exportations et de 43,1 pour cent seulement pour les importations.
Ainsi, les Américains avaient eu la chance pendant cette période de vendre cher en achetant bon marché ; mais la tendance des prix peut dans l’avenir se modifier en sens inverse et, si elle ne renverse pas entièrement le sens de la balance commerciale, elle peut entraîner un fléchissement assez net comme celui qu'occasionna en 1925-1926 un mouvement de hausse des prix de certaines matières premières, comme le caoutchouc, pour lesquelles les États-Unis sont tributaires de l'étranger (1).
De même si l’intransigeance douanière de la grande république américaine provoquait un ralentissement des exportations de produits manufacturés (automobiles, machines industrielles, électriques, agricoles) la structure de la balance commerciale pourrait s’en trouver modifiée.
(1) Jean Dessirier, Le commerce extérieur américain (Informatiom du 20 août 1929). M. Albert Despaux expose dans l’/n/ormatiom du 27 juillet 1929 (La précarité de la balance du commerce des Etats- Unis), que si la balance du commerce des États-Unis se solde annuellement par des excédents qui se maintiennent depuis quelques années entre un demi et un milliard de dollars, les fluctuations des prix pourraient modifier profondément la physionomie de cette balance. «Si, par exemple, le coton’ doublait de prix, l'excédent de leur balance commerciale serait majoré d’un milliard de dollars.
« Inversement, si la soie, le café, le caoutchouc, le sucre doublaient de prix, la valeur de leurs importations grossirait de plus d’un milliard, c’est-à-dire que la balance du commerce seriit en déficit … Les prix des matières premières qui, actuellement sont au plus bas, paraissent susceptibles de fluctuations beaucoup plus amples que celui du coton qui est presque la seule matière première exportée massivement, car le pétrole et le cuivre ne sont guère que réexportés... »
Il ressort de cet aperçu qu'il n’est nullement certain que les États-Unis puissent conserver dans l’avenir une balance créditrice, surtout si l'Europe se remeltait à produire et à exporter comme elle le faisait avant la guerre.
D'autre part, une politique impérialiste à l'égard d'un pays qui est moins industrialisé, peut très bien avoir pour conséquence une balance momentanément défavorable si, tout en exportant des produits bruts, ce dernier pays est encore insuffisamment développé pour absorber une quantité correspondante de manufacturés (1).
En ce qui concerne leurs rapports avec l’Europe, suivant M. Siegfried, ce n’est que par suite de circonstances purement occasionnelles dérivant de la guerre, que les États-Unis ont pu maintenir pendant aussi longtemps une balance commerciale favorable.
Cette situation était normale avant la guerre, pour la raison que les États-Unis, encore débiteurs du vieux continent, payaient les intérêts en marchandises ; mais elle ne s’est maintenue pendant les hostilités que parce que l’Europe, dans l'impossibilité d'exporter, s’est démunie de son or pour acheter en Amérique les produits dont elle avait un impérieux besoin, et après la guerre, que parce que les États-Unis ont ouvert à l’Europe des crédits destinés à remédier à l'insuffisance croissante de son pouvoir d'achat.
(1) C’est le cas des relations commerciales que les États-Unis entretiennent avec l'Amérique du Sud, l’Asie rt l’Afrique : pendant la période 1921-25, les importations ont dépassé les exportations de 42,89 et 2 p. 100 respectivement avec chacun de ces continents, pour la raison que si ces régions n’absorbent qu’une quantité minime de produits manufacturés, «l’usine et le consommateur américain ne peuvent se dispenser de leur faire appel pour leur ravitaillement », A, Siegfried, op, cit, p. 206.
«Il est certain qu’étant donné leur politique douanière, les États-Unis n’ont pu, depuis 1926, développer comme ils l’ont fait, leurs exportations que grâce aux prêts qu'ils ont consentis à l'étranger. Les banques et les sociétés européennes ou sud-américaines qui ont mis à profit la facilité du marché de l'argent pour émettre des emprunts en 1926-1927 et les premiers mois de 1928, ont acquis ainsi un pouvoir d'achat aux États-Unis : elles ont exercé elle-mêmes ou aidé ce pouvoir d’achat (1) ».
Les raisons pour lesquelles les Américains ont facilité ce crédit qui avait pour conséquence d'assurer la continuité ou le développement de leurs exportations, sont les mêmes que celles pour lesquelles ils ont surexcité la consommation du marché intérieur par le système des ventes à crédit. Il s’agissait de maintenir à l’industrie américaine « outillée à plein et même suréquipée pour faire face à la demande extraordinaire de la guerre et du boom de 1920 (2) », une activité suffisante à la continuation de la politique des hauts salaires et de la technique de la rationalisation.
Cette manière de voir paraît conforme à la concep-
(1) «En définitive, ce sont les entreprises américaines de producla tion ou de répartition, qui ont été les premières à bénéficier de politique de facilité du crédit el de l’abondance monétaire. Il n’en est plus de même actuellement. L'investissement au Stock-Exchange de New-York de sommes de plus en plus élevées, au fur et à mesure de la hausse des cours, a provoqué peu à peu un resserrement du marché des capitaux. Ce resserremenñt a été accentué par les interventions de la Banque de Réserve fédérale, si bien qu’il n’est plus possible actuellement pour les emprunteurs étrangers de placer des titres à New-York à moins de 9 ou 10 p. 100. Il en est résulté une diminution considérable des émissions étrangères ». Capital du 3 juillet 1929 (La balance commerciale des Etats-Unis en déficit). — Nous verrons plus loin les conséquences que peut avoir au point de vue commercial cette restriction du crédit américain.
(2) À. Siegfried, op. cit., p. 221.
tion officielle des prêts de querre américains et à la théorie économique avec laquelle cette dernière semble s'identifier.
La conception officielle n’est autre que celle des conditions auxquelles les prêts furent consentis pendant la guerre (1).
On sait que ces conditions comportaient l'emploi des sommes empruntées à des achats de marchandises américaines contrôlés simultané-ment par la Trésorerie et la Commission des achats de guerre (Warpurchasing Commission).
M. Massabuau, qui analyse la nature juridique de ces prêts, estime qu'ils diffèrent essentiellement du contrat de prêt, aux termes duquel l’emprunteur reste libre d’user sans contrôle de la somme prêtée, moyennant sa restitution au terme convenu avec des intérêts déterminés. Selon lui, ces prêts constituent des contrats de nature spéciale dans lesquels le prêteur collabore à une œuvre commune et exige en outre que les achats effectués dans l’intérêt commun profitent à ses seuls nationaux.
(1) Dans un ouvrage sur nos finances extérieures pendant la dernière guerre, M. Léon Petit rappelle les circonstances dans lesquelles certaines de ces conditions furent portées à la connaissance des pays alliés : « L’emprunt Seligmann venait à échéance le 16 octobre 1917... 11 était préférable de rembourser le prêt à l’échéance sur les sommes dont nous disposions à ce moment... Nous étions en droit de penser que la trésorerie (américaine) nous laisserait employer ces avances à ce remboursement... Mais prenant les devants elle nous fit savoir que, aux termes de la loi qui l’autorisait à ouvrir des crédits aux pays alliés, ses avances devaient servir à payer des achats aux États-Unis.
: Mais en même temps elle entreprit de resserrer son contrôle sur l'emploi de nos crédits. Elle désirait que ces crédits ne servissent qu’à payer nos achats aux États-Unis. Elle craignait que tout autre emploi n’eut finalement pour conséquence une exportation d’or et elle tenait à pouvoir sur ce point calmer les inquiétudes au Congrès ». M.J Massabuau, Les prêts américains sont-ils des prêts purs et simples
Capital du 10 juillet 1929).
«C’est une sorte de prét association, dont le préteur ne doit pas après le succès retenir uniquement le: bénéfice en réclamant tout le reste à l'emprunteur.
«Nous avons dû acheter au commerce américain sur lequel l’État a prélevé d'énormes bénéfices de guerre qu'il nous demande à repayer (1) ».
Si les prêts américains ont perdu après la guerre ce caractère rigoureux d’avances destinées à effectuer dans le commerce américain des achats contrôlés par des organismes officiels, il n’en reste pas moins que dans l’esprit et dans les théories émises par les experts financiers ou les économistes, les prêts sont toujours destinés à soutenir des exportations dont la contrepartie ne peut être assurée par des importations arrêtées systématiquement par les barrières douanières.
M. Robert Pelletier cite à ce sujet l'opinion du Dr Max Vinkler, expert financier américain, qui s’est spécialisé dans l’étude des placements extérieurs et qui fait remarquer l'étroit rapport qui existe entre la balance commerciale des États-Unis et leurs exportations de capitaux.
Suivant: le D' Vinkler, de 1914 à 1928, l'excédent des exportations sur les importations correspond exactement aux placements à l'étranger pendant la même
(1) «Je ne connais qu'un genre de contrat qui ressemble, et de très loin encore, au prèt américain. C’est l'avance de crédit consenti par un marchand de vins en gros au détaillant parisien, qu'il contrle sans cesse avec défense de s’approvisionner chez un concurrent et obligation de se fournir exclusivement chez lui à un prix déterminé.
«EL encore, dans ce contrat le arossiste n’a d’autre intérêt que d’écouler sa marchandise, alors que l'Américain a l’intérêt de gagner la guerre tout comme le Français.
«De telle sorte que les avances américaines constituent un prêt sui generis Qui Lient un peu du mandat ou de la commandite ». J. Massabuau, Les prêts américains (Capital du 10 juillet 1929).
période. Il estime que si les Américains veulent qué les récentes crises boursières ne se résolvent pas en une grande crise économique, il est indispensable de maintenir le niveau de leurs exportations (1).
L'Europe reste le principal client des États-Unis, mais la balance des paiements entre l'Europe et l'Amérique risqued’être modifice à la suite de la crise américaine. Le Dr Vinkler conclut que pour mettre l'Europe en mesure d’absorber et de payer l’excédent de la production américaine, les États- Unis doivent reprendre la politique financière des années précédentes en consentant aux Européens des emprunts sur une grande échelle (2).
Si cette thèse du Dr Vinkler paraît séduisante au
(1) Robert Pelletier, Les exportations de capitaux américains en 1929 (Capital de 1930) à
Le Dr Vinkler estime qu'il est insuflisant d’appliquer à l’intérieur les grands programmes de travaux pour remédier à la crise économique.
Ce qu'il faut, c’est restituer au marché européen son pouvoir d'achat diminué par la restriction des ventes de ses industries de luxe, par la diminution des dépenses des Lourisles américains, la charge des dettes, etc.
(2) Suivant une étude du Dr Ralph-A. Young, du ministère du Commerce américain, sur la balance des paiements entre l’Europe et l'Amérique en 1928 et 1929, les Américains qui avaient investi 877 millions de dollars en Europe en 1928, ont réduil ces investissements à 523 millions en 1929. Compte tenu des autres éléments, l’Europe s’est trouvée débitrice vis-à-vis des États-Unis de 700 millions de dollars.
Le règlement de cette somme qui n’avait donné lieu à aucune difficulté en 1928, a abouti en 1929 à un transfert d’or de 63 millions de dollars d'Europe en Amérique.
M. Jrvar Kreuger a fair, en mai 1930, au « Chicago Industrial Club », une conférence relative à ce transfert, dans laquelle il a rappelé que toute importation d’or, dans un pays qui a plus d’or que n’en nécessite sa circulation monétaire tend à déprimer les niveaux des prix des produits dans le monde entier. Sans fil du 5 novembre 1930 (Les Etats-Unis et l’Europe). L'étude du D' Young est citée par M. Robert Pelletier dans un article sur la balance des placements, Znformation, 1930. :
point de vue américain et n’est en somme que l’expression de la doctrine classique aux États-Unis, au point de vue européen elle soulève des objections assez évidentes.
«Étendu sur une période de plusieurs années, ce cycle d'emprunts européens destinés à financer le commerce américain aboulirait assez rapidement à faire passer le contrôle de la vie économique européenne entre les mains des Élats-Unis. Mais ce n’est pas cette prévision qui empêchera l'Amérique de se rallier au programme du D'Vinkler. Les objections viendront plutôt de l’industrie américaine qui demande que les disponibilités actuelles lui soient réservées directement, ce qui laisserait peu de marge au financement de l’exportation par la voie des emprunts extérieurs (1) ».
M. A. Siegfried formule une objection de même ordre contre cette politique impérialiste de l’exportation des capitaux qui a son origine dans les circonstances exceptionnelles issues de la guerre et qu'il trouve paradoxale pour les États-Unis, surtout dans des proportions aussi considérables.
«Dans ce pays immense, incomplètement peuplé dont les ressources naturelles sont encore bien loin d'être mises en valeur, il est anormal que le capital aille chercher au dehors sa rémunération; c’est à l’intérieur qu'est sa fonction, c’est là que sa vocation véritable l'appelle. Telle était du reste la situation avant 1914 : à part des commandites au Canada, au
Mexique, dans l’Amérique du Sud, le placement à
(1) Robert Pelletier, Les exportations de capitaux américains en 1929 (Information de 1930).
l'étranger, notamment en Europe, demeurait exceptionnel (1) ».
Lesraisons qui ont déterminé cette exportation de capitaux sont, indépendamment de la politique des hauts salaires, l’exceptionnelle prospérité dont les États- Unis ont joui après la guerre et l'abondance de capitaux correspondant à l’expansion des crédits bancaires que provoquait la présence d’un énorme stock d’or joint à la politique d’argent à bon marché pratiquée par les banques de réserve fédérales à partir d’avril 1924 (2).
L'industrie américaine s'étant déjà suréquipée, possédait une capacité de production supérieure à ses besoins (3) et le capital américain avait une tendance toute naturelle à se porter vers l’Europe qui avait besoin d’argent pour se refaire et offrait un taux d’intérêt plus élevé.
«Sous la direction du Federal Reserve, dit le pro-
(1) A. Siegfried, op. cit., p. 220. M. Siegfried évalue à 10.405 millions de dollars le total des placements américains à l’étranger existant à la fin de 1925 (évaluation du Département of Commerce), exception faite des prêts aux Alliés (12 milliards de dollars).
Les placements effectués au dehors de 1920 à 1925 oscillent chaque année autour de 1 milliard de dollars et paraissent confirmer les indications du Dr Vinkler, savoir que l’importance de res placements correspond 2énéralement à l’excédent de la balance commerciale. — D'autre part, M. R. Pelletier, dans l’article visé ci-dessus, donne 16 milliards 604 dollars comme chifire définitif de ces placements au sec 1929;
(2) Le taux de réescompte des banques fédérales de réserve qui se tensit depuis 1920 en 6 et 4,50 p. 100, descend à partir d’avrif 1924 et se tient en 1926 au-dessous de 4 p. 100. Celui de la Banque fédérale de Réserve de New-York variait cette même année entre 3 et 3,50 p. 100. En même temps, les banques de réserve fédérales accroissaient leurs achats de portefeuille, introduisant dans là circulation des sonimes qui allaient en partie vers les préts commer: ciaux des banques ou les emprunts étrangers, mais servirent surtout à favoriser la spéculation boursière. Suivant A. Siegfried, op. cit., p. 235.
(3) Suivant M. Siegfried, la capacité de production était de £ 83.764 millions et la production eftective en 1923 de 60.106, soit 71,8 p. 100. p. 235.
Se op e
fesseur Irving Fisher, les énormes réserves en or permettaient une politique de crédit libérale, ceci dans l'intérêt de la stabilisation des prix et de l’expansion industrielle.
«Jusqu’en 1928, les capitalistes américains prêtaient. leur argent à l’Europe, et aussi longtemps que l’Europe, le Canada et l’Amérique du Sud purent contracter des emprunts suffisants aux États-Unis, tout semblait en bon ordre. C’est à peine si l’on remarquait que cette rapide augmentation de plus d’un tiers de la valeur du dollar pendant la période de déflation 1920-1921, alourdissait dans la même proportion le. fardeau des dettes de l'Europe, puisqu'il fut remédié à cette injustice par des réductions sur les dettes des Alliés (1) ».
Mais cette politique, basée sur un développement ininterrompu de la production et du crédit, ne pouvait se maintenir indéfiniment et nous avons vu que dans le premier semestre 1929 je resserrement du marché des capitaux, provoqué par l'affectation de sommes de plus en plus considérables à la spéculation boursière, rendait les émissions étrangères de plus en plus difficiles sur le marché de New-York.
{1) «Le pouvoir d'achat du dollar calculé par rapport aux prix de détail était tombé en juillet 1920 à 48,9 p. 100 de sa valeur de 1914. Par suite de la politique suivie par le gouvernement américain, les prix de gros tomhés de l'indice 247 en-dessous de 150 en mai 1920 furent maintenus à ce niveau, tandis que les prix de détail évoluaient autour de 170 et que le dollar remontait à 60 p. 100 de sa valeur de 1914. h
«Le gouvernement américain avait ainsi réalisé une stabilisation de fait : mais il s’était bien gardé de restituer au dollar (qui avait d’ailleurs la parité avec l'or) sa valeur d’avant-guerre pour ne pas rendre plus diflicile le retour des monnaies européennes à la parité du dollar et faire obstacle au règlement des dettes ». A. Siegfried, op. cit., p. 230 et sq. D’après l’ouvrage de M. Ch. Rist, La déflation en pratique.
ri de
D'autre part, les Américains qui réduisaient dans de fortes proportions leurs investissements de capitaux sur l’ancien continent, imposaient à l’Europe le paiement effectif et régulier de ses dettes, diminuant ainsi toutes ses ressources.
Dans ces conditions on ne s’étonnera nullement des difficultés auxquelles donna lieu le réglement du déficit de la balance des paiements en 1929 et on se demande même comment les Américains pouvaient concevoir une extension continue de leurs exportations alors que leur politique protectionniste interdisait presque complétement les règlements en nature et que leur politique financière retirait à leurs débiteurs la majeure partie des avances destinées à couvrir leurs consommations futures.
«Le redressement de l’économie mondiale, dit M. Robert Pelletier, est en partie subordonnée à la modification de la balance des paiements américanoeuropéenne...
«L’annulation ou la suppression du paiement annuel des 207 millions de dollars au titre des dettes et le maintien des investissements américains au chiffre déjà réduit de 1928 suffiraient à rétablir entre les paiements des deux côtés de l'Océan un équilibre que l'Amérique lui a fait perdre, car, par une fâcheuse coïncidence, c’est au lendemain du jour où les États- Unis avaient achevé d'imposer à l’Europe le paiement effectif et régulier de ses dettes qu'ils ont commence de faire des réductions massives sur leurs importations de capitaux dans le vieux monde (1) ».
(1) Robert Pelletier, Les exportations de capitaux américains en 1929. D'après M. Corrado Gini, professeur à l’Université de Rome, il arrive aux États-Unis ce qui est arrivé à l’Allemagne après la guerre
Mais les circonstances même dans lesquelles avaient lieu ces réductions laisse supposer qu’elles n'étaient peut être pas absolument volontaires. L’exportation des capitaux n’obéit pas ainsi que nous l’avons vu plus haut à des mobiles exclusivement politiques (1). Elle n’est qu’un des nombreux phénomènes auxquels peut donner lieu la circulation internationale des capitaux, laquelle, indépendamment des apports ou des retraits de capitaux, exerce une action souvent déterminante sur les éléments les plus importants de la vie économique, formation des prix, niveau des salaires et mouvement du commerce international lui-même.
Pour s’en rendre compte il suffit de jeter un coup d’œil sur la circulation internationale des capitaux au cours des années 1928 et 1929.
Au cours de ces deux années, l’économie mondiale a absorbé respectivement treize milliards et demi de dollars d'épargne nouvelle en 1928 et quatorze millards en 1929.
Sur ces sommes, les marchés de Londres et de New- York ont fourni aux marchés étrangers un milliard 600 millions de dollars en 1928 et un milliard seulement en émissions de titres étrangers en 1929, soit une réduction de 35 pour cent sur 1928.
Pendant ce temps, l’ensemble des pays autres que
franco-prussienne. Alors comme aujourd’hui un grand État est sorti de la guerre avec des avantages remarquables, tandis que ies pays qui constituaient d'importants débouchés pour les produits de cet État en sont sortis économiquement affaiblis. Il en est résulté un déséquilibre entre le pouvoir de production de cet État et le pouvoir d'achat des autres États. Ce déséquilibre a été accentué par l'imposition de paiements excessifs à Litre de réparation ou de règlements de dettes de guerre. Corrado Gini, La crise mondiale (Information du 5 septembre 1930).
(1) 17e partie, chap. IV. Voir le rôle joué par la formation du capital financier dans l'exportation des capitaux.
les États-Unis voyaient les capitaux mis à leur disposition se réduire de sept milliards de dollars en 1928, à quatre milliards en 1929, tandis que ceux dont disposaient les États-Unis passaient en sens inverse de six milliards et demi de dollars en 1928 à dix milliards l’année suivante. Cette masse de capitaux était utilisée pour la spéculation à la hausse sur le marché de New- York ou pour les besoins intérieurs.
Il serait difficile de dire si ce reflux momentané, nous disons momentané puisque les États-Unis sont revenus en 1930 au chiffre de six milliards de dollars pour leurs placements intérieurs, constitue un mouvement de réaction contre la politique de l’exportation des capitaux ou n’a été que l’effet de la spéculation.
Mais il paraît certain, suivant l'interprétation des faits qui est donnée par l’article dans lequel nous puisons ces renseignements, que cette aspiration de richesses par l’Amérique a eu pour résultat de réduire la capacité de placement des autres marchés pour leurs propres besoins intérieurs (1).
Cette déduction est confirmée par le fait que si l’on examine les mouvements du commerce international, on voit que les importations ont fléchi dans tous les pays en 1929, sauf en Amérique et en Angleterre où le pouvoir d'achat du marché intérieur se maintenaït sensiblement.
Quant aux exportations, elles subissaient une régres-
(1) Ces renseignements sont tirés d’un article intitulé le Nœud gordien et paru le 1er février 1931 dans Le Pour et le Conire.
En ce qui concerne les importations, les États-Unis et l'Angleterre ont eu en 1929 des augmentations de 400 millions de dollars tandis que les autres pays étaient en diminution.
Pour les exportations, seuls, les États-Unis étaient en augmenta-
tion.
Ce RE
sion corrélative de celle des importations, puisque le pouvoird’absorption des pays importateurs diminuant, il ne pouvait en résulter qu’un ralentissement de l’activité des industries de transformation dans les pays exportateurs.
Il n’en fallait pas davantage pour bouleverser l'économie mondiale, tarir tous les pouvoirs d'achat, à l'exception de celui des États-Unis et faire apparaître une surproduction générale des matières premières, puisque au surplus le meilleur client pour ces matières est constitué par les industries européennes de transformation.
«Mais, dira-t-on, la baisse du prix des matières premières, conséquence de la crise, valorise aujourd’hui le pouvoir d'achat de l’Europe. Par suite ce sont les États-Unis, producteurs de minéraux et de coton qui doivent faire les frais de cette paisse.. (1) »
Cette valorisation du pouvoir d’achat comporte elle-même une déflation générale des prix et une réadaptation des salaires aux prix possibles fsalaire réel). Ces diverses opérations constituent aujourd’hui une des plus sérieuses préoccupations des pays euro péens (2) ; leur nécessité résulte de l’étroite solidarité qui relie entre eux les facteurs essentiels de la vie éco= nomique et qui tend à en égaliser le niveau dans lesdifférents pays. mire
(1) Le Pour et le Contre du 1°r février 1931. M. Lamont, ministre du Commerce à Washington, dans un conmimentaire sur la balance des paiements internationaux des États-Unis en 1929, reconnaît qu'une diminution de 561 millions de dollars dans les exportations de capitaux américains a contribué à la baisse des matières premières.
(2) J.-M. Kevnes, La grande crise de 1930 (Information des 20: et 23 décembre 1930). — Ces trois grandes nations créditrices sont la France, l’Angleterre Ft les États-Unis.
En ce qui concerue les capitaux, M. J. M. Keynes attribue leur insuffisance au cours des crises de 1929 et 1930 à des raisons d'ordre psychologiques, parmi lesquelles il faut compter le manque de confiance mutuel des prêteurs et des emprunteurs.
Les prêteurs ont été habitués, après la guerre à prêter à des taux d’intérêt trop élevés et supérieurs à ceux que des entreprises nouvelles, sainement gérées, sont en mesure de servir. D'autre part, ils tiennent en suspicion, pour des raisons diverses, une partie importante du globe et exigent une prime excessive comme contre-partie de leurs risques.
Quant aux emprunteurs, ils sont effrayés par les mêmes risques que les prêteurs, car la baisse des prix a été désastreuse pour ceux qui ont emprunté et ceux qui ont ajourné des travaux neufs ont tiré hénéfice de cet ajournement.
Comme deux des principales nations créditrices du globe, savoir : la France et les États-Unis ont opéré d'importants retraits sur le marché international des emprunts à long terme, M. Keynes estime que le remède le plus effectif pour rétablir la confiance dans ce marché et rétablir les prix et profits susceptibles de remettre en branle les rouages du commerce international serait une «action commune et hardie des banques centrales de ces trois grandes nations créditrices (1) ». | Cette espèce de rénovation du commerce international paraît encore soumise à d’autres conditions
(1) En Allemagne et en Italie, les gouvernements ont pris des mesures spéciales pour réduire les prix de gros ou détail, et améliorer les prix de revient industriels et agricoles.
parmi lesquelles une des plus importantes paraît être une saine reprise de l’activité boursière.
«La demande qui déterminera la reprise dépend des moyens de consommation qui sont fournis par le marché international des capitaux. Or, en premier lieu, une activité créatrice d'entreprises n’est guère possible avec la dépréciation actuelle des titres de Bourse (1) ».
M. J. M. Keynes fait encore remarquer que « même si on réussissait éventuellement à réadapter la production en tenant compte d’une réduction des salaires nominaux sur la base — par exemple — des prix d'avant guerre », il faudrait tenir compte de la charge énorme de la dette obligataire, nationale et internationale qui a été contractée depuis 1914.
Cette dette, s'exprimant en monnaie, est invariable et toute baisse des prix, augmentant la valeur de cette monnaie, aggrave la charge de la dette (2).
Indépendamment du fardeau des dettes, il faudrait
(1) « Dans l’économie moderne, le pouvoir d’achat est constitué aussi bien par l’argent disponible que par les valeurs dont la réalisation peut être immédiate.
« Le titre est pour l’économie capitaliste un véritable réservoir de richesses et la déflation boursière a les mêmes conséquences que la déflation monétaire.
« Toutefois l’exagération de la baisse des valeurs sur toutes les places financières aboutit à réduire les offres au minimum et l’étroitesse des marchés sur lesquels il n’y a plus de position de spéculation rend très facile un renversement de la tendance...» Le Pour et le Contre du 1er février 1931.
(2) M. Keynes dit que : « Si on revenait au niveau des prix d’avantguerre, la dette nationale britannique serait supérieure de 40 p. 100 au chifire de 1924 et double de ce qu’elle était en 1920 ; le plan Young pèserait bien plus lourdement sur l'Allemagne que le plan Dawes qui, on l’a reconnu, était trop lourd pour elle ; les dettes de guerre interalliées dues aux Etats-Unis représenteraient de 40 à 50 p. 100 de plus de marchandises ou de services qu’à la date à laquelle les accords ont été conclus... Les agriculteurs et les possesseurs de propriétés foncières, qui, dans le monde entier, auraient emprunté sur hypothèque, se verraient les victimes de leurs créanciers, etc. ». La yrande crise de 1930 par M. Reynes (/nformation du 23 déc. 1930)
ice
encore envisager les autres éléments qui sont venus aggraver la fiscalité des gouvernements et augmenter par voie d'incidence les prix de revient : parmi ces éléments, les uns sont une conséquence inéluctable de la guerre comme la reconstitution et l'adaptation aux œuvres de paix des moyens de la production, la réparation des ruines, les pensions aux victimes de guerre et anciens combattants.
D'autres consistent en une aggravation des charges sociales résultant de l'amélioration très sensible des conditions moyennes de l’existence qui s’est produite en Europe et aux États-Unis après la guerre (1).
Cette élévation du niveau de l’existence a été rendue possible par les progrès de la technique qui ont accru dans de telles propor“ions le rendement du travail humain que la complète satisfaction des besoins actuels de l'humanité « ne requiert que le travail d’une fraction de celle-ci, une autre importante fraction étant vouée à l’oisiveté et au chômage » (2). C’est ce que
(1) «L'Europe capitaliste et civilisée, qui n’est d’ailleurs que l'extrême pointe d’une masse humaine mal dégrossie, peu consciente d'elle-même et qui pèse sur elle depuis les profondeurs de l’Asie, à réussi une œuvre de civilisation matérielle prodigieuse... L’on a abrégé la durée du travail... et l’on a abrégé aussi la durée de la période dans chaque vie humaine. Il n’est guère de métiers qui, poursuivis suffisamment longtemps, ne permettent d'assurer une vieillesse relativement paisible : les’ retraites de l’État, les caisses d'assurances sociales, tant d'organisations publiques ou privées, matérialisent ces gages sur l’avenir qui sont donnés, en quelque sorte en accessoires du salaire.
« Ce n’est pas tout. A côté de cette rémunération que chaque Français reçoit de façon tangible à côté de son traitement, de son salaire. ou de ses retraites, on ne saurait estimer assez haut ce qu’il reçoit indirectement d’une collectivité organisée pour une vie luxueuse... » Le Pour et le Contre du 5 octobre 1930 (Autour du dumping russe. Standard of life).
(2) Albert Despaux, La prospérité économique par la réduction de la durée du travail (Information du 26 février 1931). La capacité de production étant devenue trop élevée pour la consommation, pour
M. Keynes définit sous le nom de « chômage technique», ce terme signifiant un chômage provoqué par la découverte de moyens permettant d'économiser l'emploi de la main-d'œuvre avec une rapidité plus grande que celle avec laquelle nous pouvons trouver de nouvelles utilisations pour la partie de la maind'œuvre ainsi libérée (1).
Ces diverses considérations confirment ce que nous avons déjà dit antérieurement au sujet de l'exportation des capitaux, qui n’est en définitive qu’un des phénomènes généraux de la vie économique, obéissant à toutes les causes matérielles ou psychologiques qui influencent cette dernière.
Une erreur, assez communément répandue après la guerre et relevée par plusieurs économistes, a été de croire que l’État disposait de moyens capables de diriger l’évolution économique, de régler la formation des prix, de favoriser ou d'interdire à son gré l’exportation des capitaux (2).
éviter la surproduction et le chômage, il faut abréger le labeur des producteurs, tout en leur conservant leurs revenus.
Telle est la conclusion formulée par M. Albert Thomas, de la Commission du chômage du Bureau international du Travail de Genève, qui s’est déclarée favorable à la diminution de la durée du travail hebdomadaire à cinq jours ou du travail quotidien à sept heures.
Bien que cette réforme exige l’assentiment. unanime de tous les Etats, elle a été adoptée par plusieurs Fédérations de l’industrie en Allemagne.
(1) M. Keynes. Coup d'œil sur les progrès passés et futurs de l’économie nalionale (Information d'octobre 1930). D'après M. Keynes, ces progrès de la technique ont permis de quadrupler le niveau d'existence en Europe et aux États-Unis malgré un accroissement énorme de la population du globe et il n’est pas impossible que ce niveau soit encore augmenté de huit fois dans une centaine d'années.
A son avis, il n’y a plus à compter sur une augmentation aussi rapide de la population et l’augmentation de rendement technique peut être évaluée à 2 p. 100 par an.
(2) Voir la critique faite par le professeur Cassel dans un article paru dans Ja Deutsche Bergwerks Zeitung du 25 février 1930 et cité tre partie,
HE Tee
Sans doute l'État peut employer des moyens de pression extrêmement variés vis-à-vis des pays qui désirent souscrire des emprunts, lancer des émissions sur son marché ou faire coter en bourse des valeurs industrielles ou des emprunts : il peut se réserver les avantages les plus divers dans les accords financiers conclus avec les pays étrangers, se faire octroyer des concessions qui consacrent sa main mise économique sur ces pays. Cela n'empêche que les mouvements de capitaux ne soient dans une mesure très appréciable, régis comme ceux de toute espèce de marchandises, par la loi de l'offre et de la demande.
Il faut notamment que le pays exportateur dispose de capitaux en abondance et que ces derniers trouvent dans le pays importateur, en même temps qu’une sécurité suffisante, un taux d'intérêt supérieur à celui qu'ils auraient dans leur pays d’origine (1).
chap. IV. — On peut concevoir plusieurs modalités de l’action que l'État est susceptible d’exercer sur l’évolution économique.
Dans l’économie organisée, V'État subordonne en général son intervention au libre jeu des forces économiques ; dans l'institution de la monnaie dirigée l’État n'intervient que pour régler le volume de la circulation monétaire ; dans celle du Farm Board ou Commission agricole, créée en Amérique en juillet 1929, pour absorber le surplus de la production agricole.
Dans l’économie administrée, pour régler la production elle-même. L'État indique les branches à exploiter, dispense le personnel, rend le syndicalisme obligatoire et en fait une fonction d’État. C’est le programme du fascisme.
Dans l’économie gouvernée, l'État exécute par lui-même tout le mécanisme de la production et de la répartition. Le fisc absorbe les produits du travail, alimente toutes les branches et subvient à tous les besoins. C’est le régime bolcheviste. — Voir article publié par M. Joseph Barthélemy dans le Capital du 1° mai 1930.
(1) Si, ainsi que le montre M. Émile Mireaux dans son ouvrage sur Les miracles du crédit, le crédit permet d'anticiper sur la formation des capitaux, cette dernière et, par suite l’importance des créations économiques qu’elle permet tant à l’intérieur qu’à l'extérieur du pays, dépend directement de l’épargne du public.
Avant la guerre, la France fournissait 5 milliards de capitaux par
Néanmoins, il serait inexact de prétendre que les pays capitalistes d'aujourd'hui ne disposent pas dans une utilisation appropriée de leurs ressources financiéres, d’un moyen aussi sûr que redoutable pour asseoir leur autorité sur les pays qu'ils convoitent au point de vue économique.
Mais, dans ce cas, comment sera-t-il possible de reconnaître la nature des immobilisations à tendances impérialistes et d'évaluer l'importance de l'emprise déjà effectuée ?
Sera-ce en se basant sur la proportion des ‘placements extérieurs par rapport au total des émissions effectuées dans le pays ?
Mais pour les États-Unis, ces placements n'ont qu’une importance minime par rapport aux immenses richesses accumulées depuis la guerre, tandis que pour l'Angleterre, au contraire, ils atteignaient 82 pour cent en 1913, quand le crédit britannique fonctionnait normalement, et ils s’élevaient encore à 60 pour cent en 1924 (1).
Cependant, les Anglais ne placent guère qu'en commerçants et les crédits qu’ils consen tent à leurs obligés ont surtout pour objet d’assurer l’extension de leur clientèle commerciale.
Il n’en est pas de même des Américains dont la majeure partie des prêts ont un caractère politique ou ne comporte qu'une contre-partie insuffisante en
an pour une production de 35 milliards, soit 14 p. 100 des revenus
individuels, tandis qu’à l'heure actuelle cette proportion est de G
à 7 p. 100 seulement. Aux États-Unis. elle n’a jamais dépassé 10 p,
100 dans la belle période de prospérité 1924-27. Les États-Unis
qui n'avaient absorbé en 1929 que 700 millions de dollars d'émissions
nouvelles pour compte étranger, en ont absorbé 1.200 millions en 1930, (1) À. Siegfried, op. cit., p. 224,
Riel
nature, puisque les pays d'Europe qui leur achètent surtout des matières premières, n’ont qu’une quantité insuffisante de produits finis à leur donner en échange.
La comparaison des portefeuilles étrangers anglais et américain corrobore d’ailleurs cette observation et, alors que le premier ne comprend qu’une part minime de fonds d’État, c’est l'inverse pour le portefeuille américain qui comportait, en 1925, 69 pour cent de fonds d'État ou titres garantis par les États (1).
Cette situation est une conséquence de l’en:ichissement que la guerre européenne a apporté à l’Amérique : M. A. Siegfried fait remarquer qu il y a quelques années les plus grands financiers américains s’occupaient surtout chez eux, de chemins de fer, de mines, d'organisations industrielles, tandis qu'aujourd'hui le seul rayonnement de leur richesse leur a permis de prendre dans toutes les parties du monde des créances qui leur donnent une action prépondérante dans nombre d'entreprises ou même le contrôle politique de certains gouvernements.
Mais le caractère de l’action que les États-Unis paraissent devoir exercer respectivement vis-à-vis l’Ancien et le Nouveau Monde ressort plus particulièrement de la répartition de leurs placements entre les divers continents. En 1925, sur 10 milliards 405 millions de dollars de placements américains à l'extérieur (évaluation du Departement of Commerce), les deux tiers environ étaient utilisés sur le continent
(1) Zbid., p. 223. Dans les placements britanniques au dehors (étranger et colonies). les fonds d’État ne sont entrés que pour 33 p. 100 en 1913 et 40 p. 100 en 1925.
Loti
américain (Canada et Amérique latine) où ils servaient pour la plupart à développer des entreprises privées, tandis qu’un tiers à peine (2 milliards 500 millions de dollars) était affecté à l’Europe «pour y prendre des participations de tout repos dans des emprunts d'États ou de collectivités, c’est-à-dire pour exercer avec le minimum de risques et le maximum de revenus, un contrôle politique (1) ».
On peut remarquer aussi que dans cette répartition le Canada, à lui seul, détenait un chiffre de placements supérieur à ceux de l'Europe et, qu’en ce qui concerne l’Asie et l'Océanie, les fonds d’État entraient comme, pour l’Europe, pour une part très supérieure à celle des valeurs industrielles (60 p. 100 en valeurs d’État, et 40 p. 100 en valeurs industrielles).
Ces constatations semblent pouvoir permettre de conclure que, si les États-Unis ont accru leur influence politique en Europe en subventionnant ses gouvernements et ses institutions d'État, ils se détournent d'elle au point de vue économique pour consacrer la plus grande partie de leurs ressources financières à la mise en valeur ou à la conquête des énormes marchés que constitueront dans l’avenir l'Amérique latine et les pays encore inexploités d'Afrique, d’Océanie ou d'Extrème-Orient.
Ces déductions sont du même ordre que celles que nous avons tirées des résultats accusés par le mouvement des exportations américaines entre 1922 et 1929 et il est parfaitement logique que, si le commerce des
(1) Octave Homberg, op. cil., p. 15.
Cette répartition du portefeuille étranger des États-Unis par conüinents Lelle que l’évalue le Departement of Commerce à la fin de 1925 est donnée dans l’ouvrage déjà cité de M. Siegfried, p.224;
États-Unis progresse rapidement dans les pays qui constituent sa zone naturelle d'exploitation, le capital financier concoure dans une mesure correspondante à ce développement.
Postérieurement à 1925, ce mouvement des capilaux américains s’est encore accentué dans le même sens que les exportations commerciales, puisqu’en 1929 les investissements de capitaux diminuaient en Europe pour se porter avec plus d’intensité que jamais sur le Canada, le Mexique, l'Amérique latine, l’Australasie et l'Afrique du Sud.
Parallèlement à ce mouvement offensif du capitalisme américain on observait un mouvement en sens inverse des capitaux britanniques qui, s’investissant de moins en moins dans les divers pays d'Amérique, augmentaient leurs participations dans les Dominions et colonies anglaises. C’est ainsi que de 1913 à 1928, les exportations de capitaux britanniques à destination de ces derniers territoires ont passé de 46 à 61 pour cent du total de ces exportations. Suivant M. Reissbach ce repliement des capitaux britanniques indique que l'Angleterre évolue vers le protectionnisme impérial et veut développer ses exportations à l’intérieur de son empire (1).
Il estime que cette évolution réduira la concurrence entre les marchés de Londres et de New-York, et qu’en fortifiant la position des autres pays exportateurs, et notamment de l’Allemagne, sur les marchés qui seront moins pénétrés par les capitaux britanni-
(1) E. Reissbach, Protectionnisme. Article paru dans le journal die Bank du 19 juillet 1930 et rapporté par Gaël Fain dans l’Zn/ormation du 3 août 1930. — Le tableau ci-après établi par M. Reissbach
ques, elle poussera différents pays tels que les Indes ou la Chine, à mieux utiliser leurs capitaux pour développer leur production sous la direction de leurs banques nationales et à éliminer les intermédiaires étrangers.
Quels que soient les espoirs que ce recul de l’Angleterre ait pu éveiller chez les autres nations exportatrices de l'Europe ou auprès de certains nationalismes exotiques, on peut remarquer que la concentration de ses ressources financières sur ses propres colonies est justifié par le danger que présente les progrès réalisés dans ces mêmes colonies par le commerce américain au cours de ces dernières années (1).
On s’explique ainsi les raisons qui poussent les divers partis à se rallier progressivement à une solution protectionniste, qu'il s'agisse d’une union doua-
fait ressortir les progrès comparés des investissements et commerces extérieurs anglais et américains pendant la période 1913-1927. Progression ou dépression en % pendant la période 1923-1927
Amérique Angleterre
Rte ET Re A
Invest. de Export. Invest. de Export.
capitaux et import. capitaux et import.
Meier 96 51 28,1 20,2 GUAM ES TEE. 594 104 7 20,8 Argentine .... 1.429 169 15 35 BTéSIR Pere 852 104 23,4 20 CHINEEEREESSS 2.605 105 11755 5,9 Colombie ..... 12.927 520 9,9 269,2 VénEzuÉlas es 5.252 261 122,8 101,7 PÉTOU RER 331 375 597 82,4 Uruguay 1.187 247 9,4 52,8
On remarquera la proportion très considérable des investissements américains dans certains pays de l'Amérique du Sud ou de l’Amérique centrale. Il pourrait être intéressant de rechercher les raisons économiques ou politiques qui motivent leur importance.
(1) Voir 2€ partie, chap. IV in fine, le volume comparé pendant les années 1921-25 et 1929, des exportations américaines dans les colonies et dominions britanniques.
He
nière limitée à son origine, aux seules colonies britanniques comme l'ont proposé les lords Beaverbrook et Rothermeere ou d’un tarif douanier à but fiscal comme celui que préconise M. J.-M. Keynes (1).
En ce qui concerne l’Europe, la prédominance des prêts américains aux gouvernements, municipalités et institutions d'État sur les prêts industriels donne, ainsi que le dit M. Siegfried, à ces placements moins le caractère d’une commandite d'entreprises productives nouvelles » que celui d’«un sauvetage de gouvernements ». :
En 1925, ces prêts américains à l’Europe comprenaient une proportion de 73 pour cent en valeurs d’État et 27 pour cent seulement en valeurs industrielles ; mais ces deux catégories de prêts réunies ne constituaient que 24 pour cent du portefeuille étranger des États-Unis, c’est-à-dire une proportion inférieure à celle des prêts consentis au Canada (27 p. 100 du
à (1) D’après M. J.-M. Keynes, l’Angleterre souffre d’une augmentation de puissance de la production qui est due à trois facteurs : progrès incessants dans le rendement de son industrie, qui est supérieur de 10 p. 100 à ce qu’il était en 1924 ; importance plus grande de la production et du travail féminins ; proportion plus grande de la population qui se trouve actuellement en âge de travailler. La baisse du prix des produits importés par rapport à celui des produits exportés y a aussi contribué. Il en résulte que la Grande-Bretagne n'utilise que les trois quarts de sa capacité de production. Pour remédier à la situation, il n’est pas partisan de la méthode de compression des prix et des salaires, mais d’une politique d'expansion économique qui redonnerait du stimulant à la production et permettrait de rétablir la marge bénéficiaire de l’industrie annihilée par la réduction des prix de vente par rapport aux prix de revient aggravés par les charges fiscales. En conséquence. pour atténuer les problèmes pressants qui pèsent sur le budget, pour rétablir la confiance et redonner de Pactivité tant au marché international des capitaux dont Londres est le centre, qu’à l’industrie, il propose un farif douanier à but fiscal comportant un tarif de 15 p. 100 pour ies produits fabriqués, de 5 p. 100 pour certaines matières. Ce tarif procurerait 50 à 75 millions de livres sterling. J.-M. Keynes, Le paradoxe de l’économie britannique (Information du 15 mars 1931).
RSI
portefeuille), ce qui fait ressortir la faiblesse, relative d’ailleurs, des sacrifices consentis par les États-Unis pour la restauration économique de l'Europe.
En définitive, l’importance des capitaux américains investis en Europe (24 p. 100) ne paraît nullement en rapport avec le volume des échanges que les États- Unis entretiennent avec l’ancien continent puisque, d’après une étude publiée par le D' Ralph-A. Young L'économie internationale d'octobre 1930 (1), l'Europe avait absorbé au cours de ces dernières années près de la moitié des exportations américaines et que le commerce général (importations et exportations réunies) de l'Europe avec les États-Unis, s'élevait pour ces derniers à plus d’un tiers du commerce total de l'Amérique du Nord avec le monde entier.
Il nous reste une dernière question à examiner ; c'est celle de savoir si ces prêts industriels, même ré duits aux proportions que nous venons de préciser, permettent d'affirmer que l’Amérique effectue une sorte de conquête économique de l'Europe. Bien que nous ne possédions ni la documentation, ni la compétence qui permettraient, le cas échéant, de donner une réponse même approchée à cette question, nous nous référerons aux précisions qui ont été fournies par le Département du Commerce sur le montant total des « direct investments » américains, c’est-à-dire des placements intéressant les entreprises qui sont exploitées à l’étranger en toute propriété par des Américains
(1) Les Etats-Unis et l'Europe (Sans fil du 5 novembre 1930). Les considérations formulées par le docteur Young sont résumées dans cet article,
ie
ou qui donnent lieu à des participations impliquant association réelle aux affaires (1).
En conséquence, sont considérés comme « direct investments » les titres des holdings américaines et en sont exclus les titres achetés par les particuliers dans un seul but de placement.
Or, le montant de ces investissements était en 1929 de 7 milliards et demi de dollars, soit approximativement la moitié des investissements à long terme à l'étranger.
Sur ce total la part de l’Europe était de 1.352 millions de dollars soit 34 milliards de francs, celle de la France de 3.225 millions seulement alors que ses placements à l’étranger atteignent 118 milliards, celle de l’Allemagne de 216 millions de dollars, soit en somme assez peu, alors qu’on avait dit après l’effondrement de sa monnaie, qu’elle était passée sous contrôle américain.
L'Europe elle-même ne vient qu’au troisième rang dans le tableau des investissements directs des États- Unis, après le Canada et l’Amérique du Sud, et à
(1) Ces renseignements sont tirés d’un article intitulé La finance américaine et l’Europe paru dans le journal La tendance du 30 décembre 1930 ; cet article se réfère lui-même à des statistiques fournies par le journal américain L’Annalist.
La part de l’Europe dans les «direct investissements » est de 1 milliard 352 millions de dollars, sur 7 milliards 1/2 de dollars, qui équivalent à 34 milliards de franes et se répartissant comme il suit entre les principales nations européennes.
Nombre Valeurs des d’affaires investissements Grande-Bretagne tenter tee 389 485.235 JAN STE ANS. noce dan Domena 186 216.514 ÉTANCER EEE Se Dorelee else DC 203 145.009 DEAR ET TE ee ee 87 115,210