CONCLUSION
La période qui a suivi la guerre de 1914-1918 a été marquée par un renforcement des tendances protectionnistes de toutes les nations qui ont subi les conséquences désastreuses du conflit et se sont trouvées dans l'obligation de restaurer leur économie bouleversée par la guerre.
Cette orientation égoïste et étroite de leur politique économique semblait explicable de la part des Etats européens, qui, pour la plupart, divisés et appauvris par la guerre, avaient non seulement perdu leurs marchés exotiques, mais encore leurs débouchés européens par suite de la répartition et du morcellement de territoires appartenant aux anciennes collectivités politiques démembrées.
Mais elle paraissait difficilement compréhensible de la part des Etats-Unis qui, après s’être enrichis pendant la guerre des réserves financières de l’Europe, n’hésitaient pas après la guerre à fermer leur marché aux importations de leurs débiteurs, dont ils aggravaient la situation par une augmentation continue de leurs exportations.
En persistant ainsi, comme les mercantilistes les
plus rigoureux de jadis, à Tous vendre sans acheter et à augmenter leurs avoirs à l’étranger pendant que ne cessait de grossir leur réserve de métal précieux, les Américains ne pouvaient qu'encourir le reproche d’impérialisme et à faire suspecter leurs exportations de capitaux.
De nombreux écrits ont déjà décrit les caractères de cet impérialisme : mais, dans le but de mieux approfondir ces caractères, il nous a semblé préférable, au lieu de recourir à la méthode d'observation directe, de faire précéder cette étude d’un examen de l’évolution subie par l’idée nationaliste et impérialiste au cours de l’histoire des doctrines économiques et, après avoir ainsi tenté de dégager quelques principes essentiels, de les appliquer à l’étude de l'impérialisme américain.
Ce procédé eut tout aussi bien permis de prendre comme objet d'étude, les impérialismes anglais, japonais Ou russe.
Mais l’impérialisme américain se rattache plus directement à la technique industrielle moderne et il a un caractère économique plus accusé que tout autre. Enfin, au point de vue social, il présente à l’observation un milieu plus intéressant que ceux qu'auraient pu offrir, par exemple, des populations slaves ou asiatiques.
Quoiqu'il en soit, de cette étude nécessairement rapide eu égard à l'importance intrinsèque des sujets choisis, savoir : évolution de l'impérialisme économique, en général et de l'impérialisme américain, en particulier, il nous semble néanmoins possible de Fes les conclusions ci-après : à
Il y a lieu de poser, tout d’abord, comnie principe,
ainsi que nous l’avons d’ailleurs exprimé au cours de cet exposé, que les phénomènes économiques ne prennent toute leur signification que s'ils sont examinés sous l'incidence du milieu ou des événements politiques.
L'histoire économique n’est, comme l’a dit M. Henri Hauser, qu'un des aspects de l’histoire politique et aujourd'hui plus que jamais, faire de l’économie, c’est faire de la politique ou inversement.
Au moyen âge, nos grands argentiers et économistes servaient la politique nationale des rois de France ; dans les temps modernes, Bismarck constituait l’unité allemande quand il nouaït les liens de l’union douanière germanique et les instigateurs de l’Anchluss économique songent à réaliser de nos jours le Mittel- Europa de Naumann, adopté par les pangermanistes.
L'histoire des États-Unis offre cet exemple remarquable que ce sont des hommes politiques comme Hamilton et Jefferson, qui posèrent, avant les économistes, les grandes lignes du développement économique américain, de même que, plus tard, Roosevelt fut l’animateur de l’impérialisme économique américain et que de nos jours le président Hoover insère la doctrine des hauts salaires dans le programme du parti républicain.
On peut également déduire comme conséquence que l'impérialisme ne diffère pas essentiellement du nationalisme : l’un et l’autre se rattachent à la formation de l’économie nationale, mais le dernier est un phénomène de croissance, tandis que l'impérialisme correspond au plein exercice de sa puissance.
Il est normal que ces deux phases se succèdent au
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cours du développement économique d’une grande nation : de même qu’au nationalisme étroit de Montchrétien succède, après plusieurs siècles, la politique d'expansion commerciale de Colbert, de même au principe conservateur de Monroë fait suite, après une période d’ailleurs beaucoup plus rapide, la politique agressive de Mac Kinley ou impérialiste de Roosevelt.
Jusqu’à la fin du xvirr® siècle nous ne sommes guère sortis du cadre de l’économie nationale ; mais voici qu’au xixe siècle, le progrès scientifique détermine, par l'intensité croissante des échanges et le développement du machinisme, la formation d’une économie mondiale qui repose sur la division internationale du travail et la solidarité entre peuples différents.
C’est le moment où l’Angleterre qui s’est préparée, au cours de deux siècles de protectionnisme, à conquérir la suprématie économique, supprime ses barrières douanières désormais inutiles et convie tous les peuples au libre échange universel.
Le commerce international dont Ricardo et Smith ont donné la formule et dont David Humes avait, au siècle précé- dent, célébré les bienfaits, tant en ce qui concerne le développement de la richesse des nations que du bien-être des individus, lui procure des débouchés quasi illimités dans tous les coins du globe.
Mais la division internationale du travail qui constitue la trame de l’économie mondiale et est à la base des échanges fait son œuvre : des centres nouveaux se forment, ruinant les anciens et bouleversant les
Courants commerciaux (1). Les nations s’industrialisent les unes après les autres, des rivaux jeunes et ardents se lèvent à l'horizon, Allemagne, États-Unis, Japon, et montent à l’assaut des forteresses industrielles britanniques, industries du fer, de l’acier et du coton, etc. (2).
À l'esprit de fraternité universelle qui a marqué l'ère du libre échange, succède une vague de proteclionnismes divers qui dégénèrent en impérialismes dès que les États surindustrialisés se sentent en mesure de réaliser les immenses bénéfices que procure le machinisme moderne.
Ce n’est déjà plus, comme l'avait préconisé David Humes, la préoccupation humanitaire de procurer un standard de vie supérieur aux peuples civilisés qui anime ces ardentes compétitions, mais un désir intense de s’approprier des richesses qu’édifie la concentration industrielle ou le souci d’alimenter des budgets qui deviennent des gouffres dévorants.
L'esprit matérialiste semble triompher dans l’ordre politique comme dans l’ordre privé, ne laissant aucun répit à l’humanité qui travaille sans arrêt dans les pays en voie d’industrialisation et sans se douter qu’elle marche à grands pas vers la surproduction qui doit déchaîner la grande crise mondiale.
L’ambition des peuples comme r'esprit de lucre des individus n’a plus de bornes : en Allemagne s’est formée une théorie des grandes unités économiques, véri-
(4) Voir au chapitre II, 1'e partie, les répercussions qu’a entraîné la formation de l’économie mondiale sur les courants commerciaux,
(2) Voir au chapitre III, 1'e partie, la formation du nationalisme et de l’impérialisme économiques pendant les xix° et xx® siècles,
table déviation de l'esprit national, qui a mis l'Europe et le monde en feu pour des mobiles tout aussi économiques que politiques.
L'industrialisation. pratiquée avec excès, ne place t-elle pas les peuples dans l'obligation de s'emparer des débouchés extérieurs pour écouler les produits dont le marché intérieur est saturé ?
Or, la guerre mondiale a montré que la violence n'était pas le moven le plus efficace pour atteindre le but cherché et qu’il était préférable de recourir à l'exportation des capitaux.
La puissance financière est donc l'arme appropriée des peuples en mal d’impérialisme et les pays suscep tibles de servir de débouchés aux États surindustrialisés forment le terrain sur lequel se développent fatalement leurs rivalités.
Les maræistes ont cru voir dans ces dernières le prélude des bouleversements dans lesquels était destiné à sombrer le régime capitaliste et, dans le but de précipiter cette évolution en provoquant des troubles sociaux ou économiques, ils n’ont pas hésité à attenter aux libertés civiles et politiques de tout un peuple pour inonder, au mépris de toutes les lois économiques, les marchés des pays civilisés avec des articles fabriqués sans tenir aucun compte des éléments habituels du prix de revient (1).
«A aucun moment de notre histoire, dit M. Paul Maquenne, la surenchère protectionniste n’a connu la
(1) Dans un article intutilé La riposte au dumping russe et inséré dans le Capital du 27 avril 1931, ül est fait remarquer que les Soviets n'auraient jamais pu édifier un plan quinquennal ni songer à un dumping si le matériel et les techniciens qui leur étaient nécessaires à sl effet ne leur avaient pas été fournis par Allemagne et par les Etats-
nis.
vogue qu'elle à en ce moment dans tout l’univers. Le dumping russe a agi sur elle comme un coup de fouet. Les mesures douanières se précipitent…
«Il n’est question que de déconsolidation des droits «consolidés », d’amender ou de dénoncer les traités de commerce : les vieux systèmes contractuels semblent avoir fait leur temps. La clause de la nation la plus favorisée est mise au rancart, la «réciprocité» a la vedette d'aujourd'hui : on croit innover et pourtant
on n'a réussi qu’à décrocher de vieilles armes aux antiques panoplies et il n’est pas jusqu'aux clauses secrètes qu'on n'ait commencé à faire revivre (1) ».
Ainsi l’état de trouble économique est tel que les mesures impérialistes de certains pays provoquent une recrudescence des mesures protectionnistes des pays menacés, lesquels s’équipent en attendant de passer à leur tour à des offensives qui menacent de prolonger indéfiniment cette perturbation générale.
Ce sentiment de défiance fait non seulement échec aux diverses tentatives d'entente internationale (2), mais s’insinue dans le public, paralyse les transactions commerciales et boursières et complique le phé-
(1) M. Paul Maquenne, La farce du cadenas (Capital du 25 avril 1931, — Suivant l’auteur, il arrive dans cette course aux armements douaniers, que l’on détourne de leur destination primitive des instruments d’une légitimité originelle inconstable. Tel est le cas de la Loi du Cadenas de 1897, dont le champ d’application se trouve étendu de jour en jour à de nouveaux droits de douane, sans que l’on songe à faire ratifier par des textes législatifs dans les délais voulus, les décrets pris par le pouvoir exécutif.
(2) D’après M. Joseph Barthélemy ce sentiment de défiance est une des causes qui ont fait échouer en 1930 la conférence économique de Genève et la conférence des céréales. J. Barthélemy, En attendant la paix économique (Information, 1931).
nomène de surproduction générale d’une crise de confiance qui s'oppose à toute reprise des affaires (1).
Quant au commerce international, il est devenu, suivant une expression de M. Édouard Herriot, qui reprend lui-même une pensée de M. Truchy une « véritable course d’obstacles », obligé qu'il est de franchir toutes les murailles douanières.
Mais est-ce là le dernier terme de l’évolution économique et est-il réellement impossible d'accorder ainsi que le demande M. .'. Caiïllaux, le règne de l’économie organisée avec le maintien du capitalisme.
«Mes contradicteurs, dit-il, en parlant des socialistes seraient-ils à ce point étrangers aux mouvements des faits et des idées qu'ils ne discerneraient pas les prodromes de la grande évolution économique ? Ne verraient-ils pas le travail sourd d’union, de fédération, de fusion des forces économiques qui se poursuit en Europe ? N’apercevraient-ils pas les cartels qui s’organisent un peu partout, l’ingénieux système des « quota » qu'on élabore ? Singulièrement dépourvu d’intuition celui qui ne comprend pas qu’une transformation de ce qu’on appelle improprement le capitalisme, qui n’est en réalité qu’un sous-produit du libéralisme, est à l'horizon, Les linéaments d’un ordre nouveau, que, en ses puissantes anticipations, Walter Rathenau a entrevu, commencent à se dessiner (2) ».
(1) D’après le baron Mourre le consommateur a bien des disponibilités suflisantes pour acheter, mais il préfère les garder par suite du découragement où il est plongé. Il en résulte que la monnaie se retire de la circulation pour se réfugier dans les encaisses des banques qui grossissent et entraînent une forte baisse du taux de l’escompte. Baron Mourre, La surproduciion générale (Information du 3 février 1931).
(2) M. Joseph Caillaux, Du vent, des tempêtes (Capital, 1931).
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Les dinéaments de cet ordre nouveau, à la formation duquel se rapportent en toute certitude les troubles économiques de l’époque actuelle, devraient permettre, d'ores et déjà, de discerner un certain lien de coordination entre les masses économiques dont parle M. René Giraud, et qui se sont formées au xix® siècle autour des sources de richesses, en dehors de toute préoccupation de frontières (1).
Mais la doctrine ne donne aucune indication à ce sujet.
«Les enseignements de la veille, de la grande école du «laissez faire » sont périmés pour partie. Nul ne les à remis au point. Les disciples des Cobden, des Bastiat, etc. se sont satisfaits de paraphraser les écrits des maîtres. Errements analogues dans le parti socialiste ! On y ressasse Karl Marx, ou plutôt on ne retient de l’œuvre de ce grand esprit que ce qui flatte les appétits vulgaires, ce qui sert la démagogie électorale.
« Pas plus d’un côté que de l’autre, il n’est entrepris un rajeunissement de la science. Et ainsi aucun plan vigoureux ne surgit, n’est tracé, imposé aux dirigeants de la production que cependant la technicité tous les jours en progrès pousse à coups de fouet devant elle (2) ».
Cependant Walter Ratheneau a dit que : « L’orga-
« Le socialisme, dit M. J. Caillaux, dans aucune de ses accessions au pouvoir, n’est parvenu à une réalisation politique de quelque envergure ; le bolchevisme ne paraît pas devoir mieux faire, attaché qu’il est à poursuivre une chimère sans apercevoir le travail de transformation qui s’opère dans l’Europe capitaliste ».
(1) René Giraud, Etats-Unis d'Europe (Capital de 1931). Question: traitée au cours de l’Introduction.
(2) J. Caillaux, Le désordre économique (Capital du 9 juillet 1930).
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nisalion économique n'est plus chose privée, mais affaire de la collectivité ».
Et en présence de cette transformation profonde des conditions économiques M. J. Caillaux conclut que :
«Les penseurs, les hommes d’État, les producteurs avertis en déduiront la nécessité non seulement de rationaliser dans chaque pays, mais de coordonner l’industrie par-dessus les frontières, de la coordonner sous l’égide des pouvoirs publies en l’informant, au moyen de service de statistique générale qui fait défaut... des possibilités de consommation... »
Ce pénible travail de coordination entre les économies nationale et internationale auquel fait allusion M. Caillaux et qui provoque aujourd’hui les réactions si violentes du nationalisme et de l’impérialisme économiques remonte à plus d’un siècle et est décrit en ces termes par M. Lucien Brocard.
ÇUn conflit aigu suscité principalement par des malentendus a éclaté, vers la fin du xvrrre siècle, entre l’économie politique traditionnelle et l’économie dite nationale ; il s’est prolongé en France surtout, avec une extrême vivacité, presque jusqu’à la fin du xixe® siècle. Ce conflit a mis en opposition une conception qui, au moins de l'étude théorique des phénomènes économiques, fait systématiquement abstraction de la nation, et une autre qui envisage exclusivement, ou peu s’en faut, la collaboration nationale et va presque jusqu’à circonscrire dans les frontières nationales le jeu des lois économiques... Du conflit entre ces deux réalités qui, en s’opposant l’une l’autre, se développent l’une par l’autre, surgissent une multitude de problèmes, pour les solutions desquels nous
font encore partiellement défaut les principesdirecteurs et les bases de coordination (1) ».
L'ensemble de ses diverses opinions nous amène à penser que la {ransformalion économique de l’Europe ne peut s’accomplir et ne s’accomplit effectivement, malgré ses contradictions, qu’en liaison étroite avec l’économie mondiale. Cette conclusion concorde avec les déductions que nous avons tirées de l’étude des conditions dans lesquelles s’est formée au cours du xixe siècle cette même économie mondiale (2) ainsi que les capitalismes industriel et financier (3).
Comme le dit M. Édouard Herriot (4), l’organisation de l'Univers économique est un idéal que nous ne verrons pas réaliser ; mais «L’entente européenne est une étape vers ce but et, comme le disait récemment M. Loucheur à Genève, l'Amérique doit être la première à la souhaiter ».
Mais ainsi qu'il ressort également de l’étude que nous avons faite sur l’évolution de l’économie américaine, les États-Unis ne paraissent nullement s’orienter vers l’idée d’une coopération européenne ou internationale en matière économique.
S'ils sont intervenus pendant la guerre en faveur des nations occidentales de l’Europe et s'ils ont con-
(1) Lucien Broccard, Economie nationale et internationale (Revue d'économie politique, novembre-décembre 1928).
(2) Voir au chapitre II (1re partie) la formation de l’économie mondiale et au chapitre III la critique des systèmes aularchiques avec l'exposé des causes de l’échec subi par ia tentative d’impérialisme britannique effectuée par Chamberlain.
(3) Voir au chapitre IV (1'e partie) la formation du Capital financier d’après Hilferding et la critique de la théorie de Boukharine sur les «trusts capitalistes nationaux » et internationaux.
(3) Édouard Herriot, Devant l'expansion économique des Etats-Unis. Nécessité d'unir l’Europe (Capital du 10 juillet 1929).
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tinué après la guerre leur œuvre d'assistance financière, on ne peut fermer les yeux sur le fait que leur expansion commerciale, dont l'exportation des capitaux préparait, ou consolidait, suivant le cas, les résultats, s’est développée avec une singulière continuité de vues vers les immenses marchés qui constituent en quelque sorte leur zone naturelle. Ils n’ont pas hésité à profiter de la carence des nations européennes pendant et après la guerre pour les déloger des positions qu’elles occupaient jadis sur les marchés mondiaux, envahissant avec une étonnante facilité les colonies et Dominions britanniques et traitant sans égards la vieille Europe (1).
Comme les États-Unis ont fermé presque hermétiquement leur marché intérieur aux importations, ils en sont encore, en matière de commerce extérieur,
(1) Qu'il s'agisse de leurs relations commerciales avec des pays neufs ou avec les vieilles nations de l’ancien continent, les États-Unis recherchent obstinément l’amélioration de leur balance commerciale par le développement des exportations. ——- D’après M. Edouard Herriot, en même temps qu'ils essaient de se défendre contre les monopoles étrangers (quinine, potasse), ils prétendent, même par la diplomatie et au cours des négociations, nous interdire de protéger nos créateurs, au besoin en mettant en cause des membres de notre gouvernement.
En Allemagne, ia General Motor a mis la main sur une maison essentiellement allemande, la maison Adam Opel.
«Le consortium allemand... se lamente de cet affront infligé au patriotisme économique allemand, de cette conséquence du conflit ouvert entre les deux colosses du monde moderne : Ford et la General Motor.
« Ces colosses viennent se battre sur le sol de notre vieille Europe. Ils dévorent à grandes dents. Ford s’installe en Irlande, à Cork et à Wagenbham en Angleterre. On établit chez nous des comptoirs comme, jadis, nous en établissions nous-mêmes chez les nègres ».
Le gouvernement de Washington ne reconnaît pas les Soviets : mais il n’en est pas de même des industriels : au début de juin 1929, le gouvernement soviétique venait de signer avec Ford un accord en vue de la construction à Nijni-Novogorod d’une usine qui produirait 6.000 voitures la première année, et 100.000 après cinq ans... » Ed. Herriot, Nécessité d’unir l'Europe (Capitai du 10 juillet 1929).
à la conception du colbertisme qui était de vendre sans acheter, alors que d’Argenson avait déjà à cette époque relevé la contradiction manifeste qu’il y a de vouloir simultanément développer les exportations et limiter les importations (1), que plus tard Ricardo et Smith ont donné la formule du commerce international, que de nos jours l’accroissement des besoins matériels et intellectuels de tous les peuples les a rendus plus que jamais solidaires les uns des autres et développé les liens de l’économie mondiale.
Quelque vaste que soit ce marché intérieur qu’il ont gardé si jalousement du contact de l’étranger, sa capacité d'absorption a paru insuffisante par rapport à la puissance de production de leurs industries standardisées et les Américains poursuivent la réalisation d’une vaste entité économique qui, s'étendant d’un pôle à l’autre sur tout le continent américain et de l’Afrique australe à l’Extrême-Orient ou à l'Australie, leur permettra de disposer de toutes les sources de matières premières ainsi que de tous les marchés de consommateurs dont ils auront besoin.
Mais l’économie américaine subit malgré tout les conséquences qu'entraîne l’accélération de son évolution économique.
«L’impunité, dit M. Siegfried, n'existe plus au jourd’hui pour les Américains comme au temps de leur isolement. En effet, alors qu'il était autrefois impossible à l'Europe d’exercer des représailles contre le coton, le pétrole ou le blé, il devient relativement aisé pour elle d’exercer des représailles, et fort efli-
(1) Voir au chapitre. II, (1re partie), la formation de la théorie du commerce international.
caces contre les films de cinéma, les automobiles ou les machines (1) ».
Indépendamment des représailles possibles, le commerce d’exportations des États-Unis n’a-t-il pas souffert, comme l’a démontré M. Corrado Gini de la diminution des crédits consentis par eux à l'étranger au cours des dernières années, par l’obligation du paiement des dettes, etc. (2).
En matière de capitaux, la crise de spéculation financière qui à sévi au cours des années 1929 et 1930 n’a-t-elle pas eu sa répercussion en Europe et la crise de surproduction générale n’a-t-elle pas fait sentir simultanément ses effets en Europe et en Amérique : sous ces auspices, est-il vraisemblable que les Amcricains réussiront indéfiniment dans l’avenir à maintenir des niveaux de salaires et de vie trois à quatre fois supérieurs à ceux de l'Europe ?
QI a suffi de dix-huit mois, dit M. Van der Velde (3), pour que les écailles tombent des yeux et que le États-Unis apparaissent tels qu'ils sont, avec leurs richesses naturelles immenses, leur supertechnique à haute tension, leur marché dont la capacité d’absorption semblait inépuisable. On a déchanté depuis lors — mais aussi leur ploutocratie dominatrice, leur classe ouvrière mal organisée, passivement soumise, sauf de trop rares exceptions, à la loi des maîtres, dépourvue de toutes les garanties que donne au prolétariat euro-
(1) A. Siegfried, La politique douanière des Etats-Unis (Capital, avril 1931).
(2) Corrado Gini, La crise mondiale (Information, 9 septembre 1950). Voir également la question des crédits américains en Europe exposée au chapitre V de la 2e partie.
(3) Emile Van der Velde, Les Etats-Unis et la crise (La Dépéche de Toulouse, 13 avril 1931).
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péen une législation sociale durement conquise, bref, fatalement condamnée, lorsque viendraient les années maigres, à étaler sur le pavé des rues la misère effrayante et l'abandon scandaleux de cinq ou six millions de chômeurs ».
Nous avons exposé, avant que ces lignes n’aient paru, comment la théorie américaine de la production repose en quelque sorte sur le maintien d’une htérarchie technique et sociale à la tête de laquelle est l'Américain «cent pour cent » et à la base l’ouvrier non spécialisé, d’origine étrangère ou exotique, véritable écrou de la production, selon l'expression de M. Siegfried (1).
Ainsi que nous l’avons vu également dans la formation de la nationalité américaine (2) la question économique se complique d’une question ethnographique : aux yeux de l’Américain de pure race «tout ce que les États-Unis ont accompli a été dû aux éléments simples et austères du caractère américain (3) ».
Or la natalité des Américains de pure race diminue très sensiblement, tandis que celle des races exotiques ou étrangères augmente de manière inquiétante.
(1) Voir la formation et la structure de cette hiérarchie au chapitre II, 2e partie : La théorie américaine de la production.
(2) Voir au chapitre I, (2° partie) : La formation de la nationalité américaine.
(3) Firmin Roz, Quelques caractères actuels de la vie américaine (Gapital du 1° mai 1931). |
Cette question de la fusion des races qui a un caractère angoissant pour l'avenir de la nation américaine, a provoqué les sévères mesures destinées à sélectionner et réduire l'immigration : elle a inspiré l’œuvre patriotique de Roosevelt opposant à la vague du matérialisme moderne la pure tradition de Lincoln et de Washington, cherchant à élever le sentiment national de l'Amérique au niveau de sa puissance matérielle et de ses destinées.
Elle explique aussi le culte avec lequel les Américains entretiennent la tradition nationale, multiplient avec un luxe impressionnant les œuvres éducatives et poursuivent l’éducation de l'individu au sein même de la société (1).
Mais, indépendamment de la question ouvrière, qui ne peut être considérée comme solutionnée malgré tout le confort matériel dont jouit en principe le travailleur, et de la nationalité qui n’est pas encore stabilisée, en dépit de toutes les mesures restrictives de l'immigration et même de la natalité de certaines races, il reste un problème capital à résoudre : c’est celui de savoir quel sera définitivement le caractère psychologique et social de la civilisation américaine.
«Les États-Unis, plus que toute autre nation, dit M. Firmin Roz, sont dominés par la machine » (2).
Comme le fond de la civilisation américaine est anglo-saxon, le machinisme a accentué en même
(1) Voir à la 2° partie (partie générale et chapitre Ier) l’analyse des principes d'éducation nationale qui sont donnés par Roosevelt dans ses œuvres, en particulier, dans la Vie intense et l’Idéal américain et l'exposé de la critique qui est jaite par Brunetière de l’ouvrage d'Edmond de Nevers sur L’ime am‘ricaine.
(2) F. Roz, art. susvisé (Capital du 1e7 mai 1931).