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que la « surproduction des houillères anglaises, touchera non seulement les mineurs du Lancashire, mais aussi ceux de Belgique, de France et d'Allemagne et que, si le chômage sévit, « des milliers d'individus qui s’ignorent souffriront du même mal, dans des pays différents ».
D'ailleurs, la formation d'une économie internationale n’est pas un phénomène récent : il est consécutif à la révolution que les découvertes de la science ont provoquée dans les modes de production et de circulation des richesses dès la première moitié du x1x® siècle, imposant la division du travail entre les peuples ou les continents et intensifiant les échanges.
Seulement, de nos jours le phénomène a pris un caractère particulier d’acuité et, en quelque sorte, un aspect social, par suite du fait que les échanges se sont étendus des marchandises aux capitaux et même aux hommes (main-d'œuvre), pendant que le bouleversement provoqué par la guerre augmentait la dépendance entre les diverses masses économiques.
C’est pour prévenir ou atténuer les effets désastreux d’une concurrence entre ces masses, qu'on a cherché à limiter la production et stabiliser les prix par des ententes internationales constituant, selon l'expression de M. Lucien Romier « des formes nouvelles et mouvantes d’achats, avec leur géographie propre, leurs moyens d'expansion ou de défense, leur diplomatie et leur convention (1) ».
Ainsi le facteur économique a pris de nos jours une
(1) D’après M. R. Giraud, Etats-Unis d'Europe (Capital de 1930). Et M. Giraud a'oute : « Fixons sur la carte les limites de cette fédération nouvelle : ce sont les États-Unis d'Europe dont nous venons de tracer les frontières ! » :
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importance qu’on n'aurait jamais soupçonnée antérieurement : il a pénétré si profondément dans tous les domaines, qu'il règle avec plus ou moins de sévérité les conditions d'existence de la vie privée, qu'il domine les délibérations des divers gouvernements, tant celles qui concernent la politique intérieure que les relations extérieures, ou qu'il s’étende de plus en plus largement aux manifestations de la vie internationale.
M. Peyerimhoff dépeint comme il suit ce rôle nou-. veau pris par l'Économie : « Elle a pénétré la vie quotidienne des individus sous toutes les latitudes. Elle s’est assise au foyer ouvrier, à la ferme, au bureau, à l’usine, silencieuse, mais toujours présente, parée quelquefois des attraits de la prospérité qui la rendent riante, plus souvent revêche et d’humeur sombre, au gré de ses hôtes forcés, entraînés dans le remous des crises. Elle s’est installée dans les Assemblées parlementaires, dont les ordres du jour sont pleins d’elle et dont — tôt ou tard — elle brise les fantaisies (1) ».
D'après M. Nicholas-Murray Butler, cette prédominance de l'Économie sur les autres facteurs provient de ce que le centre de l'intérêt humain s’est déplacé du point qu'il occupait depuis quatre cents ans vers
un point nouveau.
«La position du centre de gravité de l'intérêt humain, dit-il, s'est déplacée de la politique nationale vers l’économie nationale. Des considérations ayant trait aux formes de gouvernement, ou bien à l’établissement ou à la défense de la liberté individuelle, elle
(1) Extrait d’une préface de M. Peyerimhoff à un ouvrage de M. R. Giraud sur la Politique et l’Economique (Capital du 18 mars 1931).
Mise
a évolué vers des considérations se rapportant à la production, à la distribution et à la consommation de la richesse. Je ne prétends nullement qu'à aucun moment l’un ou l’autre de ces grands groupes de considérations ait fait défaut ou n'ait pas exercé une influence considérable. Ce que je veux dire, c’est que l’importante situation centrale et prédominante, occupée si longtemps par la politique, a été prise par le progrès économique, produisant ainsi des résultats et des effets qu'il n’est pas difficile de discerner et d’interpréter (1) ».
M. Henri Hauser estime que si le monde traverse en ce moment une grave crise économique l’on commettrait une erreur en croyant qu’elle soulève des problèmes absolument nouveaux.
«L'histoire économique, dit-il, n’est pas un tout en soi: il n’y a pas d'histoire économique mais seulement une histoire des aspects économiques de l’histoire
humaine (2) ».
Le fait nouveau c’est qu’il existe entre les faits éco-
(1) Voir l’article : L'économie politique dans le monde de demain, paru dans le Capital du 5 mai 1930, par Mr N.-M. Butler, président de l’Université Columbia de New-York, membre associé de notre Institut qui visita en 1930 les personnalités marquantes de l’Europe en Italie, en Allemagne, etc. |
(2) Dans un article sur Les problèmes économiques actuels et leur genèse -historique, paru dans le Capital du 18 mars 1931, M. Jean Hugonnot examine comment M. Henri Hauser dans Les origines économiques des problèmes actuels, et M. René Gonnard dans L'histoire des doctrines économiques, envisagent les problèmes actuels dans leur rapports avec l’histoire.
C’est ainsi que le problème des matières premières avait été posé jadis par les Flamands qui tiraient d'Angleterre la laine nécessaire à leur tissage, par les Espagnols et les Portugais qui tiraient les épices des Indes Orientales : que le problème des prix avait été posé au xvie siècle par l’afflux des métaux précieux en Europe, que celui du crédit l’avait été par les banques allemandes, que celui de la production qui commande aujourd’hui les débouchés avait été résolu en sens inverse, puisqu’autrefois c'était le marché qui commandait Ja production, etc.
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nomiques de notre temps et ceux du passé de prodigieuses différences de volume et de masse : c’est ainsi que le volume entier du commerce d’un port important du xvie siècle formerait tout au plus le chargement d’un seul de nos grands transatlantiques, qu’une crise économique, à notre époque, affecte l'existence de millions d'individus de toutes nationalités tandis qu'au xvirie siècle, elle eut touché à peine quelques milliers d'hommes, etc.
En définitive, cette opinion corrobore celle de M. Butler ; mais l'intérêt de l’opinion de M. Butler réside dans le fait qu’il considère comme constituant un des effets les plus importants de ce déplacement du centre de gravité de l'intérêt humain, la modification des mobiles qui inspirent l'esprit publie comme l’esprit privé.
«L'effet certain et subversif de ce déplacement, dit-il, est de mettre la richesse à la place occupée jadis par la liberté. Plus que toute autre chose, ce déplacement explique le déclin extraordinaire du libéralisme politique qui s’est produit tant en Europe qu'aux États-Unis (1). L'influence énorme de ce mobile prédominant sur toute la conduite de l’individu et sur toute la politique des nations est manifeste. Elle régit l’existence d'un nombre toujours plus grand de
(1) «L’éclipse actuelle du libéralisme est si évidente, ajoute M. Butler, qu’elle frappe l'esprit le plus superficiel. Il se peut que cette éclipse soit imputable en partie au fait que certains principes, dont se réclamaient à un moment donné les seuls libéraux, ont été depuis, acceptés ou assimilés par des groupes et des partis qui ne s’intitulent pas libéraux. Maïs dans une mesure beaucoup plus large, cette éclipse est imputable à ce déplacement du centre de gravité de la liberté vers la richesse, dont j’ai déjà parlé ». M. Butler, article déjà cité.
particuliers et elle contribue puissamment à façonner la politique des peuples... »
M. René Giraud nous donne une opinion à peu près identique sur ce déclin de l'esprit public qui est dû, dans l’ordre politique comme dans l’ordre privé, à cette prédominance des intérêts matériels sur l’ancien idéalisme.
«Même en ce qui touche la formation des partis politiques, les individus dont le sens critique s’est développé se laissent de moins en moins emporter par l'enthousiasme. Ils discutent, pèsent les doctrines qu'on leur présente et ne les adoptent qu’autant qu’elles doivent leur profiter (1) ».
Si l’on veut étendre plus loin ces investigations, on verra que ces constatations sont du même ordre que celles qui émanent des économistes qui ont étudié la formation du capital financier ainsi que ses modes d’action, en tant qu’il est l’auxiliaire indispensable de l’industrialisme moderne ou sert d’instrument à la politique impérialiste de certains États.
D’après Sombart et Hilferding, c’est la recherche intense du profit matériel qui est à la base de l’industrialisme moderne, et ce facteur psychologique, dont Aristote eut sans doute dénoncé l’immoralité comme constituant une opération contre nature, Joint aux possibilités indéfinies créées par les progrès de la science, a abouti à un formidable mouvement de concentration.
C’est ainsi que la puissance du rendement industriel a été accrue dans des proportions telles que, non seu-
(1) Voir au chapitre IV (1'e partie), l'influence du profit sur le dé veloppement du capital financier, dans la théorie socialiste de Fimpérialisme économique.
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lement l’œuvre de guerre a été réparée, mais encore qu'il a été possible de satisfaire les besoins d'une consommation amplifiée malgré une réduction importante du travail humain.
Mais ces perfectionnements incessants qui surviennent parfois avec une extrême rapidité, ont soulevé des problèmes difficiles à résoudre, provoqué un mal nouveau : le «chômage technique » dont M. Keynes (1) dit, qu’on entendra beaucoup parler dans l’avenir et qui résulte de l'impossibilité où nous sommes de trouver avec une rapidité suffisante de nouvelles utilisations à la main-d'œuvre libérée.
Ainsi : «Ce n’est pas un accident de bellicisme, dit M. Joseph Caillaux, quelque lamentable qu'il soit, qui a causé, qui cause le désordre économique... Il procède pour la plus large part du fossé qu’on a laissé se creuser entre la technique industrielle avançant à bonds de géant et la mentalité générale de l’humanité civilisée demeurée en sommeil (2) ».
Ce désordre se manifeste par le fait qu’il y a simultanément excès de production dans tous les domaines ; mais peut-on dire qu'il y a réellement excès de production quand «l'humanité croupit dans le dénuement » en certains endroits, tandis qu’il y a pléthore des mêmes biens en certains autres (3) ?
(1) M. J.-M. Keynes, article déjà cité, Information du 12 octobre
(2) M. Joseph Caillaux, Le désordre économique (Capital du 9 juillet 1930).
(3) «Le blé s’entasse dans les greniers du Canada, des États-Unis : les céréales regorgent dans l’Europe occidentale et centrale : la récolte des pommes de terre a été telle en Hongrie que les ruraux ne savent que faire du tubercule... et, à quelques centaines de kilomètres de Buda-Pest, au delà des Carpathes, les Russes ont peine à subsister » M. Joseph Caillaux, article déjà cité, Capital du 9 juillet 1930.
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I s'agirait donc plutôt d’une crise de répartition des produits ; mais cette cause a un caractère en quelque sorte permanent et elle tient surtout au degré de civilisation plus ou moins avancé des consommateurs qui ne leur permet d’absorber qu’une quantité correspondante de produits de qualité également appropriée à leur état.
Il est évident qu’à la suite des excès commis dans l’industrialisation il y a eu des accumulations de stocks dépassant largement les facultés de consommation : c’est même la raison principale qui a déterminé la fermeture des marchés nationaux, poussant les peuples à adopter un nationalisme contradictoire, puisqu’en se réservant leur propre marché, ils prétendent généralement bénéficier des marchés de leurs concurrents.
Mais cette insuffisance du pouvoir de consommation a été brusquement aggravée par la déflation conjuguée des prix et des moyens monétaires qui, diminuant le pouvoir d'achat des possesseurs de titres et de marchandises, s’est abattue comme un véritable fléau sur l'humanité tout entière. De nombreux moyens ont été proposés par les économistes pour remédier à cette crise : parmi ces moyens les uns tendent en abaissant les prix des marchandises ou en augmentant les salaires à augmenter, suivant le cas, le pouvoir d'achat des consommateurs ou celui des producteurs. Les autres ont simplement pour objet de remettre en circulation, par des procédés plus ou moins artificiels, une partie des sommes qu’a détruites le travail de déflation (1).
(1) Ces solutions «semblent s'inspirer de l’idée qu’il convient de faire des sacrifices pour provoquer la remise en marche normale du
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Parmi ces procédés, nous citerons les mesures qui impliquent des mises de fonds voués à un recouvrement aléatoire, sinon même irrédiablement perdus comme les allocations de chômage en Grande-Bretagne, le paiement immédiat du certificat de 100 dollars à échéance de 1945, attribué à chaque vétéran de la guerre par le bill de 1924 (1) ou les mesures agrariennes qui tentent à inflationner les prix des produits de la terre. Cette opération est réalisée en France par l’élévation des droits de douane et dans les autres pays par le Trésor public ou des banques qui subventionnent le Farm Board du blé aux États-Unis, le pool du blé au Canada, l'office du coton en Égypte, l’association centrale de la soie au Japon, la banque du Brésil pour le café (2).
Quant aux moyens d'ordre politique envisagés pour remédier à la crise de sous-consommation, sans être plus efficaces que les précédents, ils n’en ont eu ni la variété, ni la nouveauté.
système économique mondial, dont le processus de déflation tend à arrêter le fonctionnement. De même que dans l’antiquité, les prêtres faisaient des offrandes aux dieux pour les rendre propices aux entreprises des humains, de même aujourd’hui, le Moloch de la production exigerait le gaspillage de certains capitaux pour que l’économie mondiale retrouve le dynamisme qui l4 ranimera », Albert Despaux, Les remèdes à la crise mondiale de sous-consommation (Information du 12 février 1931.
(1) L’American Legion réclame le règlement de cette somme, soit 3 milliards et demi de dollars qui équivalent sensiblement au montant du budget américain. D’après M. Albert Despaux.
(2) D’après M. Albert Despaux, article déjà cité.
La conséquence de ces diverses mesures est une valorisation plus ou moins artificielle du prix des denrées. C’est ainsi que, par l’eftet des droits de douane, le blé se vend en France quatre ou cinq fois plus cher qu’au Canada et en Roumanie. — Comme procédés du même genre, on peut encore citer les primes à l'exportation ; la garantie des pertes que les exportateurs sont susceptibles d’éprouver dans certains pays ; les financiers américains ont proposé de faire verser à la Chine la partie des annuités Young destinées aux États-Unis, etc,
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Presque tous les États ont obéi à la préoccupation égoïste de garder leur propre marché pour la satisfaction de leurs besoins particuliers, sans renoncer pour cela à utiliser les marchés voisins. Ils ont ainsi brisé le commencement de division internationale du travail qui avait suivi la formation de l’économie mondiale, et ils ont aggravé ce manque de solidarité en étendant leur protectionnisme étroit sur les migrations d'hommes et de capitaux, alors qu’on n'avait encore songé qu’à brider les échanges de marchandises. Mais on ne cherche pas vainement à enfreindre ni à faire obstacle dans un dessein plus ou moins égoïste à l’évolution de cette économie et la dépression provoquée par la réaction des capitaux a suffi pour déterminer une crise des plus graves qu'ait connu l’humanité.
Les marxistes actuels, en voyant ce conflit des intérêts nationaux joint au désordre économique, ont voulu y voir un commencement de désagrégation des forces capitalistes et se sont remémorés la période prérévolutionnaire décrite par Karl Marx, qui devait annoncer une désharmonie profonde entre les forces nouvelles et les cadres anciens. Mais quelles raisons y a-t-il de supposer que la puissance du capital financier qui, unie à celle de l’industrialisme, constitue un si puissant levier, ne puisse en définitive agir pour le plus grand bien de l'humanité, et les progrès de la civilisation ne rendent-ils pas les collectivités comme les individus de plus en plus solidaires les uns des autres ?
L'idée de puissance industrielle et capitaliste fait nécessairement songer au prodigieux essor du peuple américain : or, ce n’est un secret pour personne que,
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quels que soient les services rendus par lui à l'Europe ravagée par le conflit, on l’a accusé de nourrir des visées impérialistes. Il ne s’agit évidemment ici que d'un impérialisme économique. Mais l’idée d’impérialisme comporte, au premier abord, une signification politique et la juxtaposition des deux termes semble faire ressortir une apparente contradiction.
Pour en définir plus exactement le sens, il nous a semblé utile, sinon indispensable, de rapprocher cette expression de celle de nationalisme économique et, pour mieux concrétiser les deux idées, de chercher comment elles avaient évolué au cours de l’histoire économique.
Les conclusions qu'il nous a paru nécessaire de formuler avant de procéder à cette étude, sont que l’histoire économique n’est, ainsi que nous l’a dit M. Henri Hauser, qu’un des aspects de l’histoire politique et, en second lieu, qu’il n’y à pas de différence essentielle entre le nationalisme et l'impérialisme économiques. Ces deux phénomènes correspondent simplement à deux stades différents de la vie des peuples, le premier constituant un phénomène de croissance comme l’autarchie de Montchrétien ou la théorie des droits éducateurs de Frédéric List, et le deuxième manifestant le désir d'expansion d’un peuple parvenu à l'apogée de sa puissance.
Or, si le nationalisme et l'impérialisme économiques sont restés, jusqu’au xvrrre siècle, en liaison étroiteavec l’histoire de chaque pays, ils ont pris une extension beaucoup plus large à la suite de la formation d’une économie mondiale au xix® siècle et se sont précisés, à une échelle supérieure, dans une théorie des grandes unités économiques, qui semble vouloir revivre au-
jourd'hui, ainsi que dans une théorie socialiste de l'impérialisme économique qu’il nous a paru intéressant d'exposer, bien qu’elle ne soit pas absolument nouvelle.
La guerre de 1914-1918 n'a fait qu’accentuer la formation de l’économie mondiale en brisant les anciens cadres et favoriser l'essor des États-Unis qu'il nous a semblé non moins intéressant de prendre comme type et exemple du nationalisme et de l’impérialisme économiques modernes.
C’est ainsi que le développement rationnel de notre sujet nous a conduit à le traiter en deux parties, sa- Voir :
1re partie : Évolution du nationalisme et de l’impérialisme économiques.
2e partie : Le nationalisme et l'impérialisme économiques américains.