PREMIÈRE PARTIE
Évolution du Nationalisme
et de
l'impérialisme Économiques
Le régime économique d’un pays est dans une dépendance étroite avec son organisation politique inhérent aux besoins et à la manière de vivre des individus et des classes de la société, il caractérise le degré de civilisation auquel ces dernières sont parvenues et est fonction de la richesse acquise sous toutes ses formes. |
Ce n’est que par une abstraction de l’esprit que les phénomènes économiques qui, dans la réalité historique, sont liés, entremêlés à tous les autres phénomènes (politiques, religieux, intellectuels, etc.), peuvent être mis à part (1).
Cette interdépendance entre les milieux économique et politique a été mise en lumière au xix® siècle par Frédéric List et Karl Marx; mais parmi ces deux ordres de faits c’est l’évolution économique qui paraît précéder et déterminer l’évolution politique.
C’est ainsi qu'avant la formation des États modernes au xv® siècle, le régime économique est d’ordre local ou privé : la vie agricole est au premier plan.
Puis les échanges se multiplient : il se forme une économie urbaine qui gagne peu à peu toutes les pro-
(1) Voir Revue d'économie politique (janvier-février 1929). M. Henri Sée, Les cadres d’une histoire économique de la France dans ses relations avec l’histoire générale et la science économique.
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vinces et détermine la constitution de l'État politique. L'union qui s'établit dès la première heure entre les rois de France et les communes ou villes libres est significative et symbolique de la formation d’un État moderne sur les tronçons de la féodalité.
Les États ou sociétés modernes constituent des groupes ethniques qui vivent en principe de leurs propres ressources ; mais ils n’en sont pas moins dans l'obligation de produire et d'échanger pour vivre et ainsi se pose au stade de l’économie nationale la question de savoir suivant quelles modalités doivent être effectués les échanges extérieurs.
Ces échanges sont considérés comme une des principales sources des richesses de la nation. Néanmoins leur développement ne cesse d’être combattu par des sentiments de jalousie commerciale et par le désir de protéger les industries nationales.
«Rien n’est plus habituel, dit David Hume dans une dissertation sur Jalousie du Commerce qui figure dans les Essais qu’il a publiés en 1752 (1), de la part des États qui ont fait quelques progrès dans le commerce, que de considérer d’un oeil inquiet ceux de leur voisins, de regarder tous les États commerçants comme des rivaux et de croire qu'il est impossible à chacun d’eux de prospérer si ce n’est à leurs dépens. J'ose prétendre, en opposition à cette opinion étroite et mauvaise, que l'accroissement des richesses et du commerce dans une organisation quelconque contribue d'ordinaire à développer, bien loin de leur nuire, les richesses et le commerce de tous ses voisins, et qu’un
HH(1) Citation de M. Schelle dans le Bilan du protectionnisme en France, p.39.
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État peut difficilement pousser très loin son commerce et son industrie si les États qui l'entourent sont plongés dans l'ignorance, dans l’oisiveté et dans la barbarie ».
Cette «opinion étroite et mauvaise », dénoncée par David Hume était celle de Montaigne disant sous la forme de boutade que : « Le profit de l’un est le dommage de l’autre... »
Postérieurement à David Hume, le marquis de Mirabeau à son tour, qualifie, dans l’Ami des hommes, le principe de Montaigne de «faux et barbare » et il lui oppose le principe de solidarité humaine en disant : « Nul ne perd, sans que l’autre ne perde » et en demandant ce qui se passerait si l’on dévastait l'Angleterre.
Cet esprit de Jalousie commerciale, si vivement critiqué par les économistes de l’école libérale, a été très ardent entre les peuples et a suscité des luttes violentes qui ont tour à tour pris la forme de représailles commerciales et de guerres politiques. Ces luttes ont été quelquefois suivies de réactions libérales, telles que celles qu'ont marqué au xvirre siècle la formation de l'École yhysiocratique et au x1x°® siècle l’adoption du libre échange.
Mais les gouvernements se sont attachés à une politique de plus en plus protectionniste tandis que les, conséquences de ces rivalités étaient de plus en plus ruineuses par suite du développement des échanges internationaux.
À partir du xvr1e siècle, l'application de nouveaux procédés scientifiques à l’industrie permet de donner une extension toujours croissante à la production, et le perfectionnement des moyens de transport d'ouvrir sans cesse de nouveaux marchés.
Sas.
Les progrès réalisés dans le domaine des échanges mesurent ceux accomplis dans le domaine de la production. Si l’on veut se rendre compte de leur importance, on peut utiliser le procédé préconisé par M. Laurent Dechesne (1) en portant sur un diagramme les chiffres du commerce mondial que donne Mulhall dans son Dictionnary of statistics, pour une série de dates comprises entre 1720 et 1889. On obtient par ce procédé une courbe qui, après être restée à peu près horizontale pendant le xvrrre siècle, se relève rapidement au xix°, surtout à partir de 1850. De 1720 à 1820, le commerce total du monde passe de 88 à 341 millions de livres sterling pour atteindre en 1913, 8.000 millions.
Aïnsi le mouvement commercial a quadruplé dans la première période (1720 à 1820) et plus que vingtuplé dans la deuxième (1820 à 1913). Mais ces chiffres qui mesurent le résultat d’ensemble en valeur doivent être rectifiés.
Dans la première période les prix, ont au moins doublé, tandis que la population a exactement doublé en Angleterre : en tenant compte de ces deux éléments on peut dire que le commerce du monde est resté stationnaire au xvine siècle. Dans la deuxième période (1820-1913) les prix, après des fluctuations diverses, se retrouvent au même niveau qu’au commencement, mais la population ayant triplé, l’augmentation réelle est réduite de vingt à sept.
Cet essor du commerce international peut ètre”en dépit de cette réduction, jugé comme d’autant plus extraordinaire qu'il n’était considéré autrefois que
(1) Laurent Dechesne, Economie mondiale et protectionnisme, p. 10.
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comme jouant un rôle accessoire dans la vie économique et destiné uniquement à écouler à l'étranger l’excédent de la production de chaque pays.
La guerre de 1914-1918, malgré ses bouleversements, n'a diminué que temporairement l'importance de ces échanges et, en 1925, le commerce mondial avait déjà recouvré le même volume qu’en 1913. Celui de l’Europe y occupait la même importance qu’en 1913. La marine marchande du monde était passée de 50 à 65 millions de tonnes. Le trafic du canal de Suez, malgré la concurrence nouvelle du canal de Panama, s'était accru d’un tiers. Enfin, la navigation du port d'Anvers, bien que complètement interrompue pendant la guerre, passait de 14 à 20 millions de tonnes pour atteindre 24 l’année suivante (1).
Ces constatations attestent la réalité persistante de l’économie mondiale. Son importance ne cesse de s’accroître chaque jour, rendant les peuples de plus en plus solidaires les uns des autres pour la satisfaction de leurs besoins les plus divers. C’est pourquoi l’on se demande les raisons pour lesquelles un certain nombre de pays se confinent dans un protectionnisme de plus en plus étroit.
Mais avant d’en rechercher les raisons, il nous paraît indispensable d'examiner les conditions dans lesquelles l’idée de nationalisme économique a évolué au cours de l’histoire, pour se transformer à l’époque actuelle en un impérialisme qui semble nettement s'opposer au développement futur de l'économie mondiale.
(1) Laurent Dechesne, 0p. cit., p. 10.
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