CHAPITRE PREMIER
Le nationalisme mercantiliste
Le mercantilisme est contemporain de la formation des États européens et, suivant l'opinion de l’auteur allemand Gustav Schmoller (1) il paraît plus conforme à la réalité des faits de chercher à caractériser l’Europe de ces temps d’après la politique mercantile ellemême que d’après les notions plus ou moins exactes que l’on trouve dans les écrits des premiers économistes. La doctrine mercantile peut donc être considérée, dans son ensemble, comme la première manifestation du nationalisme économique et les mercantilistes furent les meilleurs auxiliaires de la royauté dans son long travail d’unification nationale.
C’est ainsi que, dès le xvie siècle, Jean Bodin se préoccupe dans La République des moyens d'enrichir son souverain et que Montchrétien définit, comme idéal à atteindre la constitution d’une nation formant un corps complet se suflisant à lui-même, véritable autarchie économique. « Toute société, dit Montchrétien, doit estre abondamment fournie et de soy mesme. Elle ne doit point emprunter ailleurs ce qui luy tient lieu de nécessaire, car, ne pouvant avoir qu’à la mercy d’autruy, elle se rend faible d’autant ».
D'après Montchrétien, la France a des sources de richesses inépuisables, notamment dans le blé, le vin,
(1) Gustav Schmoller, Das Merkantilsystem in seiner historischen Bedentung, cité par Laurent Dechesne.
NE
le sel, les laines et les toiles et elle doit parvenir à l'indépendance économique par le développement des forces productives.
Le marché intérieur est le seul dont on doive se préoccuper et la France, épuisée par les luttes intérieures, a tout à redouter de la concurrence étrangère. Il appartient au souverain de prendre les mesures de défense nécessaires (1).
En résumé, Montchrétien n’attache aucune importance au commerce extérieur et il est le précurseur de Frédéric List en préconisant le développement des forces productives de la nation.
Chez les autres mercantilistes, au contraire, c’est la préoccupation métalliste qui domine. Seul le commerce extérieur permet à un État d'accroître son stock de métaux précieux, au détriment de ses voisins, au moyen d’un excédent des exportations sur les importations.
Nous ne reviendrons pas sur les critiques dont cette théorie a été l’objet; mais cette préoccupation est explicable en raison du passage de l’économie urbaine à l’économie nationale qui s’effectuait à l’époque et nécessitait la création d’une quantité considérable de monnaie.
Il nous paraît intéressant de citer l'opinion pro-
(1) Montchrétien dit à ce sujet : «Le commerce est voirement du droit des gens, mais il est absolument au pouvoir du prince de le restreindre à quoy il veut... de le charger ou descharger d’impositions, selon qu’il lui vient à gré, principalement pour le regard des estrangers.
Quand ainsi serait que par le surhaussement de l'imposition foraine et par la prohibition de la traite de quelques espèces de marchandises, les estrangers seroient ou découragez ou empêchez de venir: chez nous, on peut assurer que ce serait le bien des subjets et de l’État » cité par Jerzy Nowak dans l’Idée de l’autarchi? économique, p. 14 et sq, (thèse, Paris 1925),
fessée à ce sujet par M. Laurent Dechesne (op. cit. D'73):
«Quant à l'importance que les mercantilistes attribuaient à l'abondance des métaux monétaires dans le pays, quoiqu'on en ait pu plaisanter à la légère, les mercantilistes avaient raison et l'expérience, même la plus récente, ne semble nullement avoir démontré que la disparition des bonnes monnaies d’or et d'argent ne soit point un signe sûr de l’appauvrissement de l'État et de la Nation ».
A l'heure actuelle, l’activité économique nécessite une circulation monétaire intense qui ne peut être assurée que par un énorme développement de la monnaie fiduciaire avec l’appoint de jetons métalliques pour la menue monnaie, et souvent aussi, de pièces d'argent, qui ne sont plus guère, elles aussi, que des jetons. Quant à l’or monnayé, redoutant la thésaurisation, 11 a été mis en réserve pour assurer éventuellement la convertibilité intérieure du billet sur le taux fixé par la loi de stabilisation et plus particulièrement sa convertibilité extérieure en faisant jouer les gold points, suivant les besoins du change (1)
Ce régime était pratiqué avant la guerre dans la République argentine sous le nom de Gold exchange standard : il consiste essentiellement à retirer l’or de la circulation intérieure pour le concentrer et le rendre toutentier disponible pour assurer le soutien du change.
Indépendamment de sa fonction régulatrice du change, l'or qui est convertible en monnaies étrangères suivant les proportions fixées pour chaque unité monétaire, est la vraie monnaie internationale ; son pouvoir
(1) Voir les articles de M. Bertrand Nogaro sur l'or, étalon international, parus dans l'Information des 17, 18 et 19 septembre 1929,
d'achat qui est sensiblement constant lui permet de régulariser les prix mondiaux.
À la multiplicité de ces fonctions remplies par l'or on a objecté que sa propre valeur variait dans d’assez fortes proportions, ce qui le rendait peu apte à son rôle d’étalon international; qu’en ce qui concerne son action sur le change, elle n’est pour ainsi dire que virtuelle, la convertibilité extérieure du billet pouvant être assurée au moyen de portefeuilles en devises, d’avoirs à l'étranger ou de crédits extérieurs.
Malgré ces considérations, il semble que l’opinion généralement admise s’en tient à la conception classique que M. Nogaro définit comme faisant «...de l’or le «support » métallique de tout le mécanisme monétaire international, même si, le plus souvent, il est invisible et, pour ainsi dire absent ».
Il en résulte qu’une des plus importantes fonctions des instituts d'émission est actuellement de defendre par une politique app.opiiée du taux de l’escompte et du jeu des crédits cette réserve d’or (1) que l’on considère dans chaque pays comme le signe de la prospérité économique.
(1) Notre circulation fiduciaire dépasse aujourd’hui 70 milliards : elle était couverte au 31 décembre 1929 par la réserve d’or qui atteignait 41.387 millions et un stock de devises.
Il faut remarquer que cette circulation n’est pas uniquement conditionnée par les besoins du commerce et de l’industrie, mais aussi par les besoins de l'État qui en absorbe la majeure partie.
En efïtet, les dépenses publiques, Etat et communes compris, dépassent 60 milliards. Elles atteignent (1929) environ 62 milliards qu’il faut prélever sur les particuliers. On ne laisse donc à ceux-ci pour leurs besoins personnels ou d’affaires qu’un fonds de roulement d’à peu près 8 milliards papier, soit 1 milliard 600 millions or. Par contre l'augmentation de la circulation fiduciaire réagit sur le prix de la vie et est une des principales causes de son augmentation constante, Les études financières, n° du 15 février 1930,
oies
Il serait peut-être en dehors de notre sujet de développer plus longuement cette intéressante question, et pour terminer avec les mercantilistes, nous dirons que les deux principales tendances de leur doctrine, savoir : développement des forces productives de la nation et expansion commerciale furent fusionnées par Colbert dans un nationalisme qui marque l'apogée de l’ancienne monarchie.
Logique avec son système, Colbert développe la production industrielle et la marine marchande ; mais l’excès de réglementation du régime manufacturier et les prohibitions paralysent la production et provoquent des protestations dont le caractère de violence étonne pour l’époque.
Indépendamment de ces lacunes, l’agriculture est laissée sans protection parce qu'on considère qu'elle doit bénéficier du voisinage d’une industrie prospère ; malgré cette absence de protection, l’agriculture ne jouit d’aucune liberté et Colbert s’attribue le droit de réquisitionner toute la récolte de grains en France en déclarant alternativement, par courtes périodes, la franchise, la prohibition et l'exportation avec des droits élevés. Cette politique des grains (1) était déjà antérieure à Colbert et comme elle s’aggrava après sa mort, elle eut des conséquences néfastes en décourageant la production et en rendant le régime monarchique impopulaire dans les campagnes.
(1) « Cet usage de sacrifier les intérêts des campagnes à ceux des villes était une tradition du moyen âge, reprise et aggravée par la monarchie absolue. Sitôt que le pain était cher, le prolétariat des villes s’agitait et le gouvernement redoutait, à Paris surtout, les mouvements populaires toujours pleins de menaces », Afanassiev, Le commerce des céréales en France au xvirre siècle, p, 222, cité par Permezel,