CHAPITRE II
La réaction libérale
et la formation de l'économie mondiale
La formation de l’économie nationale fut, comme nous l’avons vu, l’œuvre de la politique mercantiliste et la doctrine ne rencontra durant plusieurs siècles aucune contradiction sérieuse parce qu'elle constituait l’aspect économique du régime monarchique et participait en quelque sorte de son caractère d’absolutisme (1).
Mais les prodrômes avant-coureurs de la Révolution ne pouvaient manquer de provoquer dans l’ordre économique une réaction libérale parallèle à l’évolution politique contre une doctrine qui s’'inspirait des mêmes principes que l’ancien régime.
Après Boisguillebert, défenseur de l’agriculture opprimée depuis Sully, le marquis d’Argenson, esprit philosophique, développe l’idée de solidarité des nations.
«Ne voit-on pas, dit-il dans ses Mémoires, qu’en
(1) M. Laurent Dechesne apprécie comme il suit les résutitats du mercantilisme : «Ce succès et cet esprit de suite contrastent singulièrement avec les avatars du néo-mercantilisme contemporain de nos sociétés démocratiques, qui, flottant au gré des intérêts particuliers des masses électorales, n’est le plus souvent qu’une politique d’expédients momentanés, ne laissant guère de place aux intérêts généraux et durables », Economie mondiale et protectionnisme, p. 72,
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excluant les marchandises étrangères, on détourne les étrangers de prendre les nôtres... On ne vend aux étrangers qu'autant qu’on leur achète. Il n’y a qu’un système sur le commerce, c’est de laisser faire le public et de ne point diriger le commerce (2) ».
Gournay se contente de reporter les douanes jusqu'aux frontières politiques de la France et Oncken, dans l'Histoire de l'économie nationale (Leipzig, 1902), désigne du nom de mercantilisme libéral ce commencement de réaction qui puise ses idées dans l’Anglais Child, partisan résolu de la balance du commerce.
On remarquera que cette école n’attaque pas l’idée essentielle du système de Colbert qui basait le mouvement d'expansion commerciale sur la constitution d’une solide autarchie et entrait en compétition avec l'étranger pour la conquête des marchés extérieurs.
«Nous avons laissé perdre, dit-il, dans une lettre adressée aux officiers de l’amirauté du Havre en 1664, l’usage et le besoin du commerce...
«L'activité commerciale sur mer est la plus importante et peut en moins de temps faire renaître l’abondance dans ses (du roi de France) Estats ».
Cette importance primordiale attribuée au commerce maritime correspond au terme de son évolution historique.
Contemporain des découvertes maritimes de la fin du xv® siècle, ce commerce se développe parce qu'il est l’instrument indispensable de la balance du com-
(1) Mémoires de d’Argenson, cité par Permezel dans Les idées des physiocrates en matière de commerce international, p. 24. Thèse Lyon 1907.
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merce et il atteint son apogée au xvirie siècle (1). C’est sur ce terrain spécial de l'expansion commerciale que va se former et se cristalliser en quelque sorte le principe de liberté économique. Ainsi que l'avait fait ressortir d’Argenson, il y a contradiction manifeste à vouloir développer les exportations et limiter les importations ; mais la puissance de l'intérêt est telle que cette erreur, qui mit plus d’un siècle à disparaître, a été encore récemment reprise par les pays à tendances protectionnistes. La doctrine physiocrate marque une réaction contre le colbertisme et réhabilite l’agriculture de sa déchéance, en faisant de sa conception du produit net le centre de toute la théorie de la production.
Les physiocrates sont conduits par la logique de leur doctrine à proclamer le principe de liberté économique, mais, par réaction contre le mercantilisme, ils contestent l'importance du commerce extérieur et Quesnay dit à ce sujet :
«Le commerce entre différents pays est de son tour, l'échange d’une production qui a une valeur vénale contre une autre production de valeur égale, échange où il n'y a par conséquent rien à perdre ni à gagner pour l’un ni pour l’autre des contractants.….
(1) «Au moment où sonne l’heure de la révolution industrielle, le grand commerce et surtout le commerce maritime, caractéristique des trois siècles qui prennent fin avec l’ancien régime — a réalisé presque tous les progrès que lui permet la technique dont il dispose. Il règne en maître sur la vie politique et économique des nations européennes et du monde soumis à leur empire. Les gouvernements l’encouragent, la hiérarchie sociale fait une place prépondérante à son représentant, les poètes le chantent, et toute la littérature économique n’est pleine que de lui » B. Nogaro et W. Oualid, L'’évolution du commerce, du crédit et des transports depuis cent cinquante ans.
Voir : Le commerce, le crédit et les transports à la fin de l'Ancien Régime, par M. W. Oualid.
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«Cessez donc de vous égarer avec les spéculateurs politiques, qui cherchent à vous persuader que dans votre commerce vous pourrez profiter aux dépens des autres nations (1) ».
Ainsi, c'est en raison de l'équation des valeurs en échange que Quesnay conteste l’importance du commerce extérieur; mais on trouve cette conception élargie chez les autres physiocrates.
Condiliac repousse la théorie de l'égalité de valeur dans les échanges et dit qu’en échangeant les marchandises «on donne toujours moins pour plus ». Le Trosne et, à sa suite, Mercier de la Rivière et du Pont de Nemours se déclarent en faveur du libre échange dans l'intérêt du consommateur, même dans le cas où la concurrence étrangère lutterait victorieusement contre l’agriculture nationale.
La théorie du commerce extérieur fut élaborée par Ricardo et complétée par Stuart Mill qui l’expose en ces termes :
« Tous les avantages directs du commerce étranger résultent des importations. Un pays obtient par le commerce, soit des choses qu'il n'avait pu produire lui-même, soit des choses qu'il n'aurait pu produire qu’à un prix plus élevé que celui des marchandises exportées pour les payer.
«Il obtient ainsi la faculté de pourvoir à ses besoins avec une même dépense de capitaux et de travail, ou les mêmes objets avec une moindre dépense de travail et de capitaux, en gardant la différence pour produire autre chose (2) ».
(1) Daire, p. 146 et 176, cité par Permezel dans Les idées des
physiocrates en matière de commerce international, p. 239 et sq. (2) Principes de J.-S. Mill, traduction de Courcelle $eneuil, p. 111
Ainsi, alors que les mercantilistes n’attachaient d'importance qu'aux exportations, l’école libérale ouvre la barrière dressée contre les importations, met en commun les facultés productives de toutes les nations et effectue une division internationale du travail (1).
Cette théorie procède également de la doctrine physiocratique, car elle transporte dans le domaine international les principes de libre concurrence et d’initiative individuelle que les physiocrates avaient appliqués à l’intérieur des frontières. Par analogie avec les heureux résultats obtenus par le développement des entreprises privées dans le cadre national, à l'extérieur, le développement des intérêts collectifs de la nation s'effectuera dans le sens de l'intérêt mondial et sera le facteur le plus puissant pour la formation d’une économie internationale. Par une sorte de providen-
(1) M. Louis Baudin fait ressortir dans un article sur /e Nationalisme économique, paru dans l'Information du 21 septembre 1929, que la théorie du libre échange de Ricardo n’est pas une doctrine d'internationalisme économique en raison de ce qu'elle ne vise que les marchandises et suppose que les facteurs de la production, hommes et capitaux, s’abstiennent de franchir les frontières. Pour concevoir l’internationalisme économique, il faudrait supposer des États ouverts, échangeant librement produits et facteurs de production. En ce qui concerne la théorie de Ricardo :
«Ces auteurs, dit-il (Ricardo et Stuart Mill), démontrent que non seulement un pays a intérêt à demander à l'extérieur ce qu’il produit lui-même à plus haut prix (doctrine des coûts absolus) mais qu’il a parfois avantage à importer des marchandises qu'il pourrait obtenir sur son territoire à moindres frais que ses concurrents étrangers (doctrine des coûts relatifs). ‘
L'île de Jersey, par exemple, peut produire du blé à plus bas prix que l’Angleterre; mais comme la culture des arbres fruitiers est pour elle plus productive encore que celle du blé, les habitants de cette île s’y adonnent exclusivement et importent les céréales dont ils ont besoin. Ils ont, en effet, à comparer non pas le coût du blé chez eux et à l'étranger, mais les coûts respectifs du blé et des fruits chez eux, et ils se spécialisent dans la culture qui leur donne le plus grand rendement ». |
tielle coïncidence, c’est au moment où se formait cette théorie que :«les perfectionnements techniques de l'industrie et des transports opéraient dans la production et la circulation des richesses, des transformations qui, un moment comprimées par des institutions su rannées, allaient briser ces entraves et s’accélérer bientôt en une détente révolutionnaire.
«La libération du commerce des blés et des laines va préluder à l’écroulement de la politique mercantiliste ».
L’Angleterre qui, pour favoriser son industrie drapière interdisait les exportations de laine et les importations de draps fabriqués, trouve avantage en 1825 à ouvrir ses frontières au libre échange. «Dès ce moment l'élevage des moutons à laine et la fabrication des draps d'Angleterre passèrent définitivement de l’économie nationale à l’économie mondiale.
«Vint ensuite l’abolition des droits sur les blés qui, intéressant toute la population eut un retentissement énorme et emporta finalement tout le système mercantiliste de l’économie nationale, au profit du libre échange et de l’économie mondiale ». (1)
Ainsi la politique libre-échangiste fut adoptée successivement par les divers pays d'Europe : le commerce international couvrit le monde d’un réseau de communications de plus en plus serrées et les anciens pays d'Europe se confinant dans la spécialisation industrielle, laissèrent aux pays neufs comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Argentine, le commerce des matières premières et des denrées alimentaires.
(1) Laurent Dechesne, Economie mondiale el protectionnisme,