MADAME HENRIETTE DE FRANCE
Coypel fait connaître ce qu’a répondu celui-ci : « J’approuve fort, Monsieur, le parti que vous me proposez de réduire le portrait de Madame Henriette jusqu’aux genoux, dès qu’il est aussi grand que le portrait du Roi et qu’il n’y a que la tête de finie. Autrement la Reine, qui en est pressée, ne pourrait l’avoir de longtemps; mais pressez M. Nattier pour qu’il aille en avant, parce que la Reine désire extrêmement l’avoir. » Le tableau n’est pas commencé ; la Reine et Madame Adélaïde, à qui il est destiné, doivent le redemander à plusieurs reprises. Le marquis de Marigny écrit lui-même à Nattier à ce sujet, le 30 septembre 1753, un billet où il confond les princesses, nommant Victoire pour Adélaïde, et Adélaïde pour Henriette, double confusion de plume qui révèle hâte et empressement : « Madame Victoire, Monsieur, demande avec instance le portrait que vous avez commencé depuis plusieurs années de Madame Adélaïde jouant de la basse de viole. Ne perdez pas un instant à vous y mettre et l’achever avec le plus grand soin. » Nattier promet d’être prêt trois ou quatre mois plus tard, et le jeune directeur prend acte aussitôt de cet engagement par un billet écrit à Fontainebleau, le 29 octobre : a Je compte, Monsieur, sur la pro-
messe que vous me faites que le tableau que demande Madame Adélaïde sera achevé dans le courant du mois de janvier, et je vais charger M. Portail d’en ordonner la bordure sur les dimensions que vous lui donnerez, afin qu’elle soit prête en même temps que le tableau. »
L’artiste livra sa toile, la plus grande qu’il eût jusqu’alors exécutée pour la Cour, en l’accompagnant du mémoire suivant : « Mémoire d’un tableau fait pour le service du Loi, sous les ordres de M. de Vandières, par le sieur Nattier, et livré pendant l’année 1754. Ce tableau , extrêmement chargé d’ouvrage , a sept pieds et demi de haut sur près de six pieds de large. Il représente le portrait de Madame Henriette de France, peinte en habit de cour et jouant de la basse de viole estimé la somme de 6,000 livres. » Nattier reçut aussitôt un acompte ; mais le dernier paiement n’eut lieu qu’en 1760, par 2,000 livres en contrats à cinq pour cent sur les États de Bretagne, disposition qui révèle la gêne dont souffraient alors tous les services royaux et notamment celui que dirigeait Marigny.
Dans l’intervalle, le tableau figura au Salon de 1755, par une faveur spéciale obtenue de Madame Adélaïde. Une lettre de Nattier fit
part à M. de Marigny de l’extrême désir qu’il avait de le mettre sous les yeux du public :
A Paris, ce 10 août 1755.
Monsieur, comme vous avez donné vos ordres pour l'exposition des tableaux au Salon, permettez-moi de vous faire une prière, qui est d’obtenir de Madame Adélaïde qu elle trouve bon que le tableau de Madame Henriette y soit exposé. Comme c’est un de mes meilleurs ouvrages, je crois qu’il me ferait honneur ; d’ailleurs c’est un tableau intéressant et qui figurerait très bien. Comme je ne doute nullement qu elle n’y consente, je vous demande en grâce d’en donner l’ordre à M. Portail, afin qu il le fasse arriver à Paris assez à temps pour y avoir une place convenable dans la décoration du Salon. Vous obligerez sensiblement relui qui est, avec un respect infini, Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Voici la réponse du directeur des Bâtiments :
A Compïègne, le 14 août 1755.
Madame Adélaïde, Monsieur, a acquiescé à votre demande ; elle consent que le tableau de Madame Henriette soit exposé au Salon du Louvre, et en conséquence je donne ordre aujourd’hui à M. Portail de le faire transporter à Paris, pour que, dans l’exposition des tableaux, il le fasse mettre dans une place convenable. Je suis, Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Le marquis de Marigny.
L’ordre envoyé à Portail était ainsi conçu : « M. Nattier, Monsieur, m’ayant demandé de vouloir bien obtenir pour lui de Madame Adé-
laïde la permission qu’il exposât au Salon du Louvre le portrait de Madame Henriette, qu’il regarde comme un de ses meilleurs ouvrages, et Madame Adélaïde ayant acquiescé à sa demande, vous aurez agréable de faire arriver à Paris ce portrait assez à temps pour qu’il soit mis au Salon dans une place convenable. J’attends la délibération de Messieurs de l’Académie sur le choix des ouvrages qui leur auront paru mériter d’y être exposés , pour vous donner mes ordres afin que vous alliez à Paris faire l’arrangement du Salon du Louvre suivant
l’usage. «
Le public put admirer le grand tableau de Nattier à la place d’honneur du Salon, où furent exposés en même temps son portrait du duc de Bourgogne, celui de M. de Marigny par son gendre Tocqué, et le fameux pastel de La Tour , représentant la marquise de Pompadour. Les maîtres du portrait français semblaient apporter à ce Salon un lot de chefs-d’œuvre. Nattier pouvait, sans désavantage, y faire bonne figure. Son oeuvre est d’une ampleur de composition dont il n’est pas coutumier. Madame Henriette, sur le fond d’une large draperie verte à grands plis, fait groupe avec l’énorme instrument, qui dispa-
raît en partie dans les plis du grand habit de soie rouge à ramages d’or. Le corsage, long et étroit, laisse nues les épaules, et les bras se dégagent des bouillonnés de dentelle. La lumière, venant d’en haut, éclaire la tête à l’expression douce et rêveuse, et dont le rouge avive le visage. Dans les cheveux est une rose parmi des perles. La main droite tient l’archet, et les doigts de la main gauche touchent les cordes de la basse de viole; sur un clavecin est ouvert un cahier de musique. Line architecture de palais s’aperçoit derrière la draperie; l’intérieur est somptueux et les détails précisent les goûts d’une princesse musicienne.
Après le succès qu’il eut au Salon du Louvre, le tableau fut rapporté à Versailles, dans l’appartement qui venait d’être fait pour Madame Adélaïde, joignant celui du Roi, et où celui-ci passait plusieurs fois le jour. L’image de Madame Henriette, qui la rendait vivante encore au milieu de la famille, était placée dans une magnifique bordure fleurdelisée, exécutée par l’un des meilleurs sculpteurs sur bois de l’époque, nommé Maurissant, « sur les dessins agréés de M. Nattier, peintre ». Cet encadrement avait coûté 588 livres. On commanda alors à Nattier une copie de la grandeur de
l’original , destinée à rester au cabinet des tableaux du Roi, à Versailles ; cette copie, ou plutôt cette répétition, fut livrée en 1756 et payée 1,500 livres. Nous l’avons vue passer en vente, il y a peu d’années, signée et datée de 1756, à moins que ce fût l’exemplaire exécuté pour la sœur éloignée, Madame Infante, ou encore celui que la Dauphine faisait peindre cette même année et dont parle une lettre de Nattier à Marigny ; « Monsieur, suivant ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire au sujet du portrait de Madame Henriette pour Madame la Dauphine, il faut que vous ayez la bonté, s il vous plaît, de donner un ordre à M. Portail pour que ce tableau me soit envoyé à Paris, et à moi un petit ordre écrit pour que je puisse travailler en conséquence. » On se perd un peu ici parmi les copies diverses. La copie destinée à la Dauphine pourrait être celle qui figure encore à Versailles et qui a la grandeur de l’original. Un copiste du cabinet du Roi est seul responsable de cet autre portrait à mi-corps, utilisé en dessus de porte dans la chambre de Louis XV et qui présente, entre autres variantes , le titre d’un morceau de musique, presque déchiffrable, posé sur le clavier : Aoust, Vénus et Adonis, Ccintabille .
Les Bâtiments payaient encore à Nattier, au prix de 300 livres , une copie du buste de Madame Henriette, « destinée pour M. l’évêque de Meaux, son premier aumônier ».
Mesdames de France tenaient tellement au pinceau flatteur qui savait les rendre jolies, que tout leur était prétexte à faire appel à ses bons offices. Comme elles vivaient entre elles dans une grande affection , il était naturel qu’elles échangeassent leurs images, surtout lorsqu’elles n’habitaient pas ensemble. Ma- „ dame Adélaïde, promue au rôle d’aînée, fit refaire, en 175G, un nouveau portrait d’elle par Nattier, le troisième, pour l’offrir à Madame Victoire ; l’occasion fut l’installation nouvelle de « Mesdames Cadettes», Victoire, Sophie et Louise, dans leur appartement au rezde-chaussée de Versailles, que venait de quitter précisément Madame Adélaïde pour monter auprès de leur père. Ce portrait, payé 1,200 livres, et pour lequel Nattier fournit une bordure de 120 livres , est ainsi désigné :
« Madame Adélaïde faisant des nœuds. » La toile signée et datée , un peu agrandie de chaque côté, est exposée à Versailles.
Madame Adélaïde est de face, assise dans
un fauteuil de bois doré, vêtue d’une merveilleuse robe de cour cramoisie, glacée de blanc et brodée d’étoiles. Elle tient à la main une navette d’or ciselé et se livre à un divertissement dont le tableau fixe l’époque et qu’il ne faut pas confondre avec les autres amusettes que l’engouement féminin mit successivement à la mode. « Faire des nœuds », c’était former, au moyen d’une navette, sur un cordon de fil ou de soie, des nœuds serrés les uns contre les autres. Les navettes, que les femmes portaient partout avec elles, étaient de charmants objets dont Martin vernissait le bois, ou qu’on faisait en nacre, en acier ou bien en or, comme celle dont se sert Madame Adélaïde dans son portrait. On peut reconnaître sûrement l'aimable ouvrage auquel elle se livre, et qui faisait fureur à la Cour. L’ignorance où nous sommes de ces petites modes du temps passé a fait désigner le tableau comme représentant le parfilage ou la frivolité. La frivolité était une espèce de petite Heur faite avec du lil et une étroite navette, sans aiguille ni crochet; le parfilage consistait à retirer des étoffes ou des galons de passementerie les fils d’or qui s’y trouvaient, afin de les faire servir à d’autres usages. « Qu’est-ce que parfiler, Monsieur?»