‹ NattierChapitre 16 sur 39 · MADAME ADÉLAÏDE DE FRANCE · texte numérisé non relu

MADAME ADÉLAÏDE DE FRANCE

Musée de Versailles

demande à un duc et pair Tullia, la fille de Cicéron, introduite, par une fantaisie de Voltaire, à la toilette de Madame de Pompadour : « Madame, répond le duc, l’équivalent de ce mot ne se trouve pas dans Cicéron. C’est effiler une étoffe, la détisser fil à fil et en séparer l’or ; c’est ce que Newton a fait des rayons du soleil, et un nommé Locke en a fait autant de l’entendement humain. » Madame Adélaïde ne se livre pas à un jeu aussi symbolique ; Madame Adélaïde ne « parfile » point ; elle fait des « nœuds », et voilà un point acquis à l’histoire.

Elle attendait de Nattier un portrait plus important, qui devait faire pendant à celui de Madame Henriette jouant de la basse de viole, et dont Madame Infante avait, par avance, retenu un exemplaire. La même étude de tête, utilisée pour le petit portrait « aux nœuds », devait servir pour cette grande toile. Mais une lettre du peintre, assez instructive à beaucoup d’égards, adressée, le 24 juin 1755, à M. de Marigny, montre quelles raisons s’opposaient à l’exécution rapide de cette commande :

Monsieur,

J ai écrit hier à mon gendre, qui est à Parme, secrétaire de M. le comte de Rocliechouart, pour qu’il ait à

faire savoir à Madame Infante que j’ai reçu vos ordres pour finir le portrait de Madame Adélaïde ; mais , en même temps, je suis bien fâché d’être obligé de vous dire que ma situation ne me permet pas d’entreprendre cet ouvrage, si vous n’avez la bonté de me faire délivrer une ordonnance de deux mille écus au moins, à compte sur les tableaux que j'ai faits et livrés à la Cour depuis cinq ans. J’ai eu l’honneur de remettre le mémoire, dès l’année passée, qui se monte à près de 20,000 livres, sans y comprendre les deux portraits en pied de M . le duc de Bourgogne, ordonnés par Madame la Dauphine, l’année dernière.

J ose me flatter, Monsieur, que vous aurez égard à ma demande. En conséquence de quoi j’irai à Versailles avant le départ des princesses , pour avoir les habillements et dentelles nécessaires pour mettre ce tableau en ordre.

Le tableau fut fini en 1758. Avant de le livrer, Nattier se préoccupait de la bordure dans laquelle il devait être présenté, et mettait sa coquetterie d’artiste à ne pas finir la toile avant que Maurissant n’eût fourni son bois sculpté. Les lettres de l’artiste n’étant pas nombreuses, on peut encore reproduire celle-ci, qui semble adressée à Portail et qui est du 14 février 1758 :

Monsieur, la bordure dont je vous ai parlé la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir est pour le grand portrait de Madame, qui doit faire pendant à celui de Madame Henriette. 11 y a bientôt deux ans que vous m’avez donné cet ordre, d’après celui de Madame. Ce

tableau est fort avancé ; vraisemblablement, il y faudra une bordure ; lorsqu’il sera totalement fini, il serait désagréable de ne savoir où le placer faute de bordure. Vous savez, Monsieur, que c’est la ruffiana del quadro. Comme il faut du temps pour la faire, je crois qu'il vous est indispensable d’en donner l'ordre au sieur Maurissant, qui a fait celle de Madame Henriette, pour qu il suive le même dessin. Je suis, avec un respectueux attachement, Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Nat lier envoya le portrait à la Cour, le 2 octobre, et demanda 2,000 écus. « Ce tableau, écrivait-il, a été fait pour faire pendant à celui de Madame Henriette jouant de la basse de viole; en conséquence de quoi il est de même grandeur et représente la princesse en habit de cour, tenant un livre de musique, faisant l’action de quelqu’un qui chante. Ce tableau est décoré de tous les attributs convenables, moyennant quoi il est très chargé d’ouvrage. » Cochin fut consulté sur le prix qui fut réduit à 5,000 livres. La toile originale dut figurer chez Mesdames; nous n’avons, au Louvre et à Versailles, que deux répétitions du Cabinet du Roi, de valeur à peu près égale, et que distingue seule la variante du petit carlin jouant sur le tapis ; il est blanc à Versailles, noir au

Louvre ; ce sont les deux chiens favoris de Madame Adélaïde, qu’elle a voulu vouer l’un et l’autre à l’immortalité. Elle a tenu ellemême à être représentée dans cette attitude de musicienne qui lui devait être familière, et dont le riche cabinet de son appartement , appelé à Versailles le « Salon de Musique », conserve le souvenir. L’artiste a dédaigné , malheureusement, de la placer dans un de ces brillants intérieurs auxquels l’habit de cour s’harmonisait si bien ; une architecture de convention occupe le fond du tableau. Mais la princesse est assise avec une aisance infinie ; une robe de velours, couleur de saphir éteint, bordée de fourrure noire, étend gracieusement autour d’elle ses larges plis. Un chiffonné de fines dentelles couvre à demi ses bras. Elle parait à la fois précieuse et naturelle, avec une expression de réserve et cette hauteur qui faisait le fond de sa nature. D’un joli geste, son doigt est levé pour battre la mesure, l’autre main tenant un cahier de musique. Le sieur Caron de Beaumarchais, qui posa lui-même un jour devant Nattier, semble être en face de son élève, pour lui donner sa leçon. Nul étalage de richesse prétentieuse, mais une distinction exquise en tous les détails, de la fleur posée

sur la poudre au mignon soulier de satin qui dépasse à peine la jupe.

Madame Infante ne put emporter à Parme l’exemplaire qui lui était promis. A la fin de son séjour en 1759, au mois de décembre, elle mourut à Versailles , et ce fut , comme à l’époque de la mort de Madame Henriette, une occasion de réclamer à Nattier le portrait qu’il avait commencé du vivant de la pauvre princesse et qui n’était pas encore achevé. Les difficultés qu’il éprouvait pour les paiements, dus par les Bâtiments du Roi, expliquaient qu’il mît moins d’empressement qu’autrefois à exécuter leurs commandes. Comme il avait chez lui l’étude de la tête, il se mit aussitôt à l’œuvre et fournit deux tableaux, l’un en 1760, l’autre en 1761 ; le premier, qui parut au Salon et représente Madame Infante en habit de chasse, fut payé 2,000 livres, plus 400 livres pour frais de séjour à Compiègne et à Versailles ; le second, où la princesse est en habit de cour, « assise dans un palais richement orné », et dont l’original fut mis à la disposition du duc de Parme, coûta 5,000 livres, les dimensions étant les mêmes que celles des grands portraits de Mesdames Henriette et Adélaïde.

L’identité des deux têtes, dans le portrait de chasse et le portrait de cour, s’explique par la façon dont travaillait l’artiste pour représenter les princesses. La fille aînée de Louis XV ressemble d’étonnante façon à son père. Elle a le même ovale du visage, les mêmes yeux longs et doux, la même bouche expressive ; on lui trouve seulement plus d’énergie et moins de finesse. Dans la première toile, le tricorne à plume blanche, qui barre le front, durcit encore l’ensemble des traits ; mais la pose choisie n’est pas sans charme. L’amazone , assise au pied d’un arbre, porte un habit vert sombre aux larges revers de dentelle ; ses belles mains nues froissent les gants ; un gentilhomme des chasses va prendre le cor placé auprès d’elle pour sonner Y Hallali de la Reine; au fond, passe un cerf poursuivi par des chiens courants et des cavaliers.

L’autre portrait fait un tableau moins intéressant, précisément parce qu’il n’est qu’un morceau d’apparat. L’architecture du « palais richement orné », qu’interrompt, on ne sait pourquoi, l’inévitable draperie, ne comportait point la table rocaille de bois doré où se trouve placée, près d’un livre, la couronne de princesse régnante. Le manteau fleurdelisé s'épand

derrière la duchesse de Parme en lourds plis de velours. Elle est vêtue d’une robe blanche à ramages d’or ; du corsage bouillonné , aux manches à volants de dentelle, se dégagent les épaules, la poitrine et les bras, qui paraissent fort beaux. Un nœud de rubans entoure le cou de la jeune femme ; des roses dans les cheveux, un éventail à la main, complètent la convention de son portrait. L’artiste a accentué sa ressemblance avec le Roi, à qui le maréchal de Noailles écrivait d’Espagne : « ... Elle est infiniment mieux que lorsqu’elle est partie de

France Sa figure est très agréable, les plus

beaux yeux du monde, le regard perçant et annonçant l’esprit...; et, pour tout dire en un mot, Sire, c’est votre véritable portrait. »

A l’école d’Elisabeth Farnèse , Madame Infante avait acquis les ressources d’un habile politique et d’un diplomate persévérant. Courageuse, hardie, avide de pouvoir et d’argent, souffrant d’une situation mesquine pour une fille de France, elle consuma sa vie à chercher un trône pour son mari et à le préparer pour ses enfants. Cette activité, ces talents, cette ambition, qui lui donnent un caractère si tranché parmi les princesses de son temps, n’ont, point de reflet dans les portraits que Nattier

fit d’elle ; on y devine la race des Bourbons alourdie par le sang polonais, on y découvre une santé vigoureuse et rien de plus. Le peintre, qui si rarement s’intéresse à traduire l’àme de ses modèles, a cette fois une excuse : c’est que les princesses lui accordèrent trop fugitivement, en des séances toujours insuffisantes, le moyen de les étudier.

L’entrée de Nattier au service du Roi et cette série de travaux, dont nous avons retrouvé les traces et raconté l’histoire, lui avaient valu un accroissement de succès. Peintre officiel, comme on dirait aujourd’hui, il n’en restait pas moins peintre à la mode, car les femmes de la Cour et de la Ville s’estimaient fort honorées de confier leurs traits au pinceau généreux qui savamment embellissait Mesdames de France. On s’explique ainsi que les commandes des Bâtiments aient été quelquefois négligées par l’artiste, surtout au moment où leurs paiements se firent moins réguliers ; il préférait satisfaire une clientèle qui payait aisément et se renouvelait sans cesse. Sa fortune s’en fût bien trouvée, s’il se fût

attaché sérieusement à la constituer, ou simplement s’il l’eût administrée avec sagesse. Ses enfants avaient pour lui trop de tendresse et ils prirent trop de fierté du nom qu’il leur laissa pour lui reprocher jamais cette insouciance de l’argent, presque naturelle dans la vie d’un artiste; ils recueillirent pourtant parmi ses papiers et firent connaître, pour expliquer la gêne de la famille, quelques aveux que lui dictèrent ses regrets paternels et qui révèlent son caractère tout entier.

Le bon Nattier se reproche naïvement, vers la fin de ses jours, « tous les mauvais marchés qu’il a faits dans sa vie, notamment celui de la vente des dessins de la galerie de Rubens à M. Law, et plusieurs autres de cette nature ; le peu de soin de placer et de faire valoir son argent, et sa trop grande facilité à le prêter à des gens qui, pour la plupart, ne le lui ont jamais rendu ; la négligence de se faire payer de ses ouvrages , qui , jointe aux pertes fréquentes qu’il a été obligé d’essuyer par les banqueroutes ou par la mort des personnes dont il avait fini les portraits , doit nécessairement avoir beaucoup nui à l’arrangement de ses affaires ; la quantité infinie de portraits qu’il a faits dans le courant de sa vie pour ses amis

Page 1