‹ NattierChapitre 17 sur 39 · LA MUSE ÉRATO ET L’AMOUR · texte numérisé non relu

LA MUSE ÉRATO ET L’AMOUR

MADAME DE SOMBREUIL ET SON FILS A M . Pierre Lebaudy

LES DERNIÈRES ANNÉES

et même pour de simples connaissances sans vouloir en recevoir aucun paiement ; d’avoir trop donné dans le goût des curiosités de cabinet, qui, ajoute-t-il, l’a mené beaucoup plus loin que l’état de sa fortune ne lui aurait dû permettre. M. Nattier allègue ensuite les fortes dépenses qu’il a été obligé de faire pour soutenir sa maison, ayant eu neuf enfants à élever, dont l’éducation a dû nécessairement être fort coûteuse, et ayant épousé une femme valétudinaire, dont les maladies violentes et presque continuelles lui avaient enlevé des sommes considérables. De tous ces obstacles réunis, on peut conclure qu’il eût été aussi difficile à M . Nattier de pouvoir beaucoup amasser, qu’il lui avait été facile d’acquérir. » Le transcripteur de cette confession affligée du père de famille ajoute aussitôt qu’on ne saurait que l’en admirer : « Heureux l’homme qui, à la fin d’une longue carrière , n’a d’autres torts à s’imputer que ceux dont toute âme généreuse et bien née peut aisément faire l’apologie ! »

Ce que la piété filiale ne pouvait avouer publiquement et que nous avons le droit de dire, c’est que par sa faute l’artiste amena la décadence de sa carrière et l’amoindrissement

dans son milieu, est le tableau ainsi désigné au livret : « Le portrait de M. Bonier de la Mosson dans son cabinet. » C’est celui qui nous arrive, depuis son passage dans la collection Rothan, avec le nom de Buffon, à cause du volume de Y Histoire Naturelle, sur lequel est appuyé le personnage, assis en robe de chambre dans un intérieur de naturaliste. Aucune ressemblance ne justifie le nom du grand écrivain, alors que les détails représentés s’accordent admirablement avec ce que nous savons de l’amateur parisien exposé au Louvre par Nattier, et qui possédait « un des plus beaux cabinets qui se voyaient à Paris ». Le goût de M. Bonier de la Mosson s’était porté spécialement sur les « curiosités naturelles » ; il avait un laboratoire et une « apothicairerie » où les pots étaient à ses armes ; ses collections, rangées avec magnificence en des meubles superbement sculptés, occupaient sept pièces d’enfilade dans son hôtel de la rue Saint-Dominique. Nattier a groupé précisément autour de lui plusieurs objets significatifs, destinés à rappeler l’ensemble des séries décrites longuement par Dargenville. On y aperçoit notamment quelques spécimens des « modèles en bois et en carton qui concernaient l'hydraulique, l’artillerie, la navigation

NATT1ER

et l’architecture », et, sur un autre rayon, « le droguier, composé de bocaux placés sur des tablettes », avec des fioles contenant « quantité de fœtus, de serpents et autres animaux rares ». Quatre ans auparavant, Nattier avait peint, dans un sentiment tout autre, Madame Bonier de la Mosson, une des plus belles de ses Dianes ou de ses Nymphes chasseresses ; cette toile a des équivalents dans son œuvre; il est plus intéressant pour nous de voir le mari représenté parmi ses objets familiers, occupé à ses études favorites.

C’était cependant la mythologie qui faisait encore le plus d’honneur à Nattier, à cette exposition de 1746. Nous ne connaissons pas son Ilébé, mais nous avons sa Flore et aussi sa Muse Erato. Celle-ci représente une Madame de Sombreuil, sans doute avec son jeune fds en Amour. Elle est assise au pied d’un arbre, appuyant la lyre sur sa poitrine et déployant un papier où se lisent distinctement des vers qui la célèbrent. Cette fille de Jupiter, qui préside à la poésie amoureuse, laisse s’accouder sur ses genoux le petit dieu malin, au doigt levé, dont la bouche entr’ouverte semble prononcer les louanges de la Muse. Flore est la jeune marquise de Baglion, Françoise-Scho-

Page 1