‹ NattierChapitre 6 sur 39 · LA MARQUISE D’ANTIN · texte numérisé non relu

LA MARQUISE D’ANTIN

A Madame Edouard André

LE PEINTRE A LA MODE

par Nattier en 1738, et ma fille en 1740. Je suis née le 2 juin 1699 ; ma fille est née le 20 avril 1715. » Ces dates nous renseignent sur l’âge des modèles. Madame Geoffrin tenait beaucoup à « son grand et beau portrait », que, plus tard, le roi Stanislas-Auguste lui demandait vainement, désirant avoir à Varsovie le portrait de sa chère correspondante. C’est une charmante image que garde d’elle la postérité, à laquelle la bonne dame philosophe n’était point indifférente. Cette aimable femme, chez qui l’intelligence suppléait au savoir, nous apparaît, dans le portrait de Nattier, avec un air très doux de Sibylle. Elle est assise au pied d’un arbre et s’appuie sur un livre ; sa main droite se soulève en un geste évasif. Elle n’est plus la toute jeune bourgeoise qui débuta dans le salon de Madame de Tencin , mais elle est encore agréable. Le visage allongé, au front haut, s’éclaire de deux grands yeux tendres ; les cheveux, blonds, bouclent à peine. Sur une robe blanche flottante, très décolletée, retenue à la taille par une ceinture d’orfèvrerie, est jeté un manteau d’un rose sombre, aux larges plis.

La marquise de la Ferté- Imbault , plus piquante que sa mère, d’un esprit plus vif et de plus d’attaque, fait avec elle un entier con-

traste. Elle porte un domino blanc, bordé de rose, qui laisse apercevoir la robe décolletée ; des perles, des nœuds de ruban rehaussent sa toilette de bal masqué. Elle vient précisément d’ôter son masque pour nous montrer le plus vivant des visages ; elle est brune, sans excessive beauté, mais des yeux pétillants, une bouche malicieuse, rachètent son manque d’éclat.

D’aut res œuvres importantes appartiennent à la même époque. Deux portraits de jeunes femmes sont datés de 1739. L’un représente la marquise de l’Hôpital, née Elisabeth de Boulongne, dont le mari fut nommé, en 1750, ambassadeur auprès du roi des Deux-Siciles. La petite marquise, qui fut dame pour accompagner Madame Sophie, passait pour une des beautés de Versailles. A voir ce joli sourire sous ce front couronné de bleuets, nous comprenons qu’on aimât à lui confier les quêtes pour les pauvres aux cérémonies de la chapelle. En dépit de cette candeur, malgré la chaste disposition de la chemisette et le geste des mains y ramenant la draperie rouge, l’artiste a su trouver le moyen de mettre en ce regard, qui devrait être parfaitement pur, quelque chose

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d’équivoque; sur cette physionomie juvénile, il a glissé cet air voluptueux et averti qu’il prête alors à toutes ses têtes féminines. L’autre toile, qui rappelle la disposition de « la Belle Source » représente en Naïade, avec de grands roseaux à sa gauche et l’urne jaillissante à sa droite, Marie-IIenriette Berthelot de Pléneuf, dame de Guémadeuc, qui épousa, en 1734, à vingt-quatre ans, Charles - Denis Baudoin de Sorneville, commissaire des guerres en Alsace. Nattier, en peignant cette forte brune, aux yeux caressants , ne faisait que retrouver un de ses modèles d’autrefois, qu’il avait peint à l’âge de l’enfance ; Madame de Guémadeuc était, en effet, la sœur cadette de Madame de Prie, et avait eu aussi ses admirateurs. Le beau sang de la famille est attesté par ce quatrain, madrigal facile comme il a dû s’en faire beaucoup dans le salon de Madame de Pléneuf, et qui est adressé à Madame de Prie :

Vous êtes belle et votre sœur est belle ;

Entre les deux tout choix serait bien doux : L’Amour était blond comme vous,

Mais il aimait une brune comme elle.

Les tableaux de l’année 1740 sont assez nombreux. Un portrait d’homme âgé, d’un art presque puissant et dont la distinction évoque

le souvenir de Van Dyck, est celui du maréchal de Montmorency-Luxembourg, lieutenant général du gouvernement de Flandre . Il fait constater opportunément que Nattier savait quelquefois échapper aux affadissements et aux mièvreries, auxquels le goût des femmes l’accoutumait ; une page aussi virile ne se retrouvera plus dans son œuvre. En même temps, il déploie toute sa grâce caressante dans la grande toile de la collection Gaston Menier, qui représente Madame de Laporte, née Caumartin, en nymphe chasseresse, un fil de perle retenant sa tunique ouverte sur une gorge charmante ; elle tient l’arc de la main gauche et tire une flèche du carquois posé auprès d’elle. Le portrait de Mademoiselle de Leyde, qui appartenait à la famille de Wedel-Platen, est de la même année ; enfin, l’artiste fait un effort pour renouveler ses allégories dans les deux fameux portraits des marquises de Flavacourt et de la Tournelle, en Silence et en Point du Jour. Aucun de ces tableaux de 1740, non plus que la princesse de Talmont du musée de Mayence, peinte en 1741, n’a figuré au Salon du Louvre.

Le Salon de 1741 ne présente que deux grandes toiles de Nattier. L’une est le portrait

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de la comtesse de Brac, image d’une femme qui n’est ni belle, ni jeune et qui cependant a voulu être peinte « en Aurore ». Elle est placée, comme il convient, sur les nuages qui enveloppent le bas du tableau et tient assez gauchement un flambeau , comme elle tiendrait un cierge à l’église ; l’étoile du matin brille audessus des perles de sa coiffure ; la tête est peinte avec sécheresse, ainsi qu’il est arrivé quelquefois à Nattier devant des modèles prétentieux, entièrement dépourvus de grâce, et qui semblent avoir découragé sa galante faculté d’embellissement. Le second portrait est celui de la princesse de Rohan, qui fut plus agréable à peindre. Elle est assise sur un tronc d’arbre, dans un fond de paysage où tombe une cascade ; elle a le sein découvert et une de ses boucles brunes flotte sur l’épaule ; le costume est toujours l’éternelle chemise blanche, que recouvre en partie une draperie bleue. L’attitude est rêveuse, non sans apprêt ; la main droite tient un livre que la main gauche tourne distraitement ; les regards ne s’y portent point, ce qui s’explique assez par le sérieux du titre qui court sur les pages : Histoire universelle. Cette jeune femme, au reste, suit d’autres pensées ; nous savons que Madame de Pompa-

<lour n’aura pas de rivale plus ardente, au début de sa faveur auprès du Roi, et que la princesse sacrifiera à ce rêve ambitieux sa liaison avec le jeune Valfons , engagement pourtant sincère et passionné, qui remonte au temps de son portrait.

Deux compositions célèbres de cette époque ont manqué aux expositions du Louvre. Elles sont assez connues par la gravure pour qu’il suffise de les rappeler ici, sous le nom de « la Belle Source » et de « la Chasseuse de Cœurs », qu’elles portent dans les estampes de Melini et de Henriquez. Ces estampes, qui se font pendant et furent mises en vente seulement en 1764, année de la mort de Nattier, ne portent point les noms des femmes qu’il a peintes et qu’il est intéressant de faire connaître. « La Belle Source », dont les mains sont croisées d’un mouvement si gracieux sur l’urne penchée, n’est autre qu’Elisabeth de La Rochefoucauld, duchesse d’Enville. Le duc d’Enville, lieutenant général des galères, qui commandait l’escadre envoyée en Amérique contre les Anglais, mourut en Acadie, en 1746; la toile qui représente sa jeune femme date de 1740. La Chasseresse, qui est de 1742, tient dans les mains la flèche qu’elle vient de prendre au

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