RS
antérieurement troublé. Elles peuvent atteindre le système nerveux le plus normal, et l'hérédité n'intervient que pour accélérer ou retarder le moment où l'intoxication est manifeste. Tous ces poisons donnent d'abord naissance à de l'ivresse ; mais nous laisserons de côté ce phénomène d'ordre passager. Quand l'intoxication est un peu plus avancée, on constate des troubles intellectuels de deux ordres : les uns qui laissent la conscience intacte, tandis que les autres, constitués par une déviation des processus psychiques avec perte de l’état de conscience, sont des délires.
Eh bien, quels sont les caractères de ces délires ? Ils sont, dit Legrain, « secondaires, généraux, incohérents et protéiformes ». Les conceptions sont diffuses, rapides, mal liées ; surtout il n’y a aucune tendance à la svstématisation. C’est une manie plutôt qu'une vésanie; enfin, ces délires sont polymorphes, hallucinatoires. Les hallucinations sont visuelles, mobiles ct fugaces ; quant aux délires, ils sont passagers, et peuvent se terminer assez rapidement,comme si leur durée était égale à celle de l'élimination du poison. Ajoutons que ces délires sont pénibles, tristes et parfois délirants.
Un point important à noter, c'est que les folies toxiques se compliquent de troubles pathologiques extra-cérébraux, ce qui indique la participation de tout l'organisme à ce processus morbide. La moëlle, les nerfs périphériques, la motilité et la sensibilité peuvent être atteints. Nous savons combien ces phénomènes sont fréquents dans la convalescence des maladies infectieuses.
Dans les délires dits fébriles on constate des caractères analogues à ceux des délires toxiques. Nous n'insisterons pas maintenant sur les hallucinations dont nous parlerons plus loin. D'une façon générale, il y a hyperidéation avec flux de paroles incohérentes. Les conceptions du malade
Rousseau 9
sont fantastiques et sans lien raisonnable. De là ces mouvements incohérents, appropriés sans doute aux idées qu'ils viennent renforcer.
C'est enfin, comme l’a dit Legrain, un rêve à l'état de veille. Il arrive souvent que le malade semble contempler son délire, etqu'il ait perdu toute notion du monde extérieur. Alors, par une interpellation vive, on peut essayer de captiver son attention. On lui parle, et il répond : mais dès que cesse le dialogue, il reprend le cours de son rêve. La conscience peut être plus ou moins conservée; elle est cependant plutôt obscure. Elle disparait complètement quand survient un accès de manie suraiguë ou de délire furieux : cest le naufrage complet de la raison.
Comme nous l'avons déjà dit, tous ces délires sont caractérisés par des hallucinations visuelles. Nous avons trouvé dans le délire et l'état mental choréiques toutes les particularités qui caractérisent les délires toxiques et infectieux. Nous allons maintenant publier une observation de délire hallucinatoire alcoolique, raconté par le malade lui-même dans une heure de lucidité. En la rapprochant du récit d’hallucinations choréiques fait plus haut par un jeune lycéen, on sera frappé des analogies qu’elles présentent, à ce point qu'on pourrait presque remplacer l’une par l’autre.
OBSERVATION d'alcoolisme subaigu.
(Communiquée par M. le Dr Régis.) Récit du malade.
Pour me relever le moral qui s'affaiblissait de jour en jour, je me suis mis à boire les alcools les plus pernicieux, entre autres ce poison
vitriolique qu'on appelle kirsch à Paris. Bientôt, je le bus à plein verre, Sans Jamais ressentir les effets de l'ivresse habituelle; mais mon caractère, ma manière de vivre changérent du tout au tout; je devins sombre, méchant, irascible au dernier point. Une observation, la moindre contrariété me mettaient hors de moi. Je fus pris d’une paresse invincible, d’un dégoût profond pour les travaux de tête. Mon cerveau vide ou obstrué de brouillards, comme on voudra, ne me permettait plus de concevoir un plan, de combiner une idée. Le bruit d'une porte, d’une fenêtre brusquement fermées, m'effrayait et me causait au cœur une commotion nerveuse.
La folie était proche, car ici la mémoire vient à me manquer en partie, et c’est avec l’aide de ma femme que je parviens à me rappeler ce qui suit.
Un soir, je ne sais quelle idée me prit d'entrer dans les bureaux d'un de nos journaux comiques, où ma femme avait l’habitude, ayant fait les conditions au préalable, de toucher le montant de mes articles. J’appris par hasard qu'ils lui étaient payés plus chers qu’elle ne me le disait, car elle évitait autant que possible, depuis ma maladie, de me laisser de l'argent entre les mains, sachant d'avance qu'il serait absorbé en kirseh dont je n’avais jamais assez.
En apprenant ce que j'appelais dans ma fureur une tromperie, un vol!.., j’'accablai ma malheureuse femme de grossières injures. Contre mes habitudes, je fis du scandale; j'allai jusqu'à la menacer, et ce fut un miracle si je ne la frappai pas.
Il me prit même des envies de la tuer! Mais une telle pensée avait si peu de rapport avec mes habitudes pacifiques, que, malgré ma folie naissante, j'y renonçai bientôt, et, chose étrange, je me figurai que c’était elle qui voulait me donner la mort, soit par le poison, soit par l’assassinat. Je me pénétrai tellement de cette idée qu'elle ne me sortit plus de la tête.
A partir de ce moment, je devins un fou monomane, je ne sortis plus. Du reste, cela m'eût ét presque impossible, je pouvais à peine
marcher. Mes forces m’abandonnaient complètement; je dus prendre le lit, que je ne quittai qu'à mon départ de la maison. Alors commencèrent pour moi ces étranges visions qui me rendaient si malheureux.
Chaque nuit, trois ombres noires, vêtues de longues robes. et dont je ne distinguais jamais ni les pieds ni la tête, voltigeaient au-dessus de moi, et me montraient un papier ou carton noir couvert de signes mystérieux, flamboyants, comme s'ils eussent été tracés avec du phosphore. C'était, autant qu’il m'en souvient, la donnée première, le scénario d’un ouvrage qu’il fallait écrire pour Satan! Je refusais. Aussitôt les ombres pesaient sur ma poitrine jusqu’à m’étouffer, tout en murmurant à mes oreilles, avec des accents qui n'avaient rien d'humain : « IL faut! Il faut! L'enfer l’ordonne!.. » Puis elles disparaissaient, et j’entendais après leur départ, pendant assez longtemps encore, un bourdonnement pareil à celui que produit Feau d’une rivière quand on plonge. Je restais anéanti, sans mouvement, quelquefois plus d’une heure. Je voulais appeler, erier, ma voix râlait. Puis, je voyais arriver ma femme au pied de mon lit. Elle tenait une lumière d’une main et un couteau-poignard de l’autre. Elle m'en menaçait en prononçant des paroles inimtelligibles. Qelquefois le couteau était remplacé par un verre rempli d’une liqueur noire qui, naturellement, ne pouvait être que du poison.
Comment échapper à la mort? Voilà ce qui tourmentait mon pauvre esprit. Mes ombres infernales vinrent à mon secours, mais à la condition que je travaillerais pour le diable leur maître.Je promis! mais, je l’avoue, avec l’intention formelle de ne pas tenir ma promesse. Le moyen préservatif était fort simple : dès que ma femme entrait dans ma chambre, je n'avais qu’à faire un crochet de mes deux index. Aussitôt, je devenais invisible, et tandis que mon assassin me cherchait dans mon lit pour me frapper, je me transportais à volonté sous mon bureau, dans la cheminée, l’armoire, ete.
Mais si j'échappais à un danger, je tombais dans un autre. Mes ombres me rappelaient chaque nuit suivante la promesse que j'avais