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CHAPITRE II

Historique de l’état mental dans la Chorée.

Il est difficile le faire exactement l'histoire du délire choréique, car la chorée elle-même a été longtemps mal définie, et c'est là, on le comprend, une source abonrlante d'erreurs. Les premières descriptions de cette malalie sont dues aux historiens plutôt qu'aux hommes de l'art; aussi, ont-elles perdu en exactitude et en précision ce qu'elles ont gagné en pittoresque.

Nous ne pouvons établir ici les rapports qui peuvent exister entre la choréomanie du moyen âge et la danse de Saint- Guy, telle qu'on la décrit de nos jours, mais nous pensons que l'étude de faits plus rapprochés de nous, pourrait montrer qu'il y a eu, entre ces deux névroses, des analogies nombreuses.

Dans l'épidémie d'hystéro-démonopathie, qui durait encore en 1865 dans le Chablais, M. le docteur Constans avait remarqué l'existence de mouvements saccadés choréiformes, et M. Chiara un hoquet avec mouvement alternatif de la tête en avant et en arrière. En 1860, on observait également, à

Morzines, la reproduction de scènes analogues à celles qu'on vit, au xive siècle, dans les provinces rhénanes, et au xvure siècle, dans le cimetière de Saint-Médard. Or, la chorée a dû jouer, au milieu de ces épidémies, un rôle qu'on ne doit pas exagérer, mais qu'il ne faut pas méconnaitre.

Les formes délirantes de la chorée étaient rangées au xvr° siècle parmi les vésanies; puis, la maladie devint rare, et Schenck, Tulpius, Félix Plater, Horstius et Semmert ne purent en recueillir qu'un petit nombre d'exemples.

Schenck (de Fribourg) donne, le premier, l'histoire d'un moine atteint d'hallucination et de chorée gesticulatoire :

« Novimus monachum quemdam, qui cum absque febre deliraret et melancholia quœdam spectra sibi observari quereretur, quibusdam temporum intervallis, saltationibus ut tandem fessus repente decideret, et miras ageret gesticulationes. » (Lib. I, De Mania. Schenck).

Tulpius a parfaitement décrit une forme de chorée malléatoire, rangée aujourd'hui dans les chorées rythmiques. (Tulpius, Observat. Médicæ, Amsterdam 1685. Lib. I, cap. XVII).

Au commencement du xvm® siècle, Cullen signala des désordres intellectuels dans la chorée. « L'esprit y est souvent affecté de quelque degré de fatuité et offre fréquemment les mêmes émotions passagères, variées et déraisonnables, que l’on observe dans l'affection hystérique. »

A la fin de ce même siècle, Sauvages et Ewart mentionnèrent l’état mental de la chorée.

En 1810, Bouteille, dans sa monographie, constate l’existence des hallucinations, en cite un cas, et parle aussi d’un idiotisme léger, mais assez remarquable cependant pour effrayer les parents sur la nature et les suites de l'affection de leur jeune malade. C’est pour lui un des symptômes spécifiques de la chorée essentielle. La méme année, Berndt,

en Allemagne, décrivait une variété de danse de Saint-Guy, accompagnée de délire maniaque, et qu'il appelait chorea insaniens.

De 1810 à 1840, la question semble oubliée. Seul, Delasiauve, dans le journal L'Expérience, parle de l'idiotie dans la chorée, de la diminution des facultés intellectuelles, souvent bornée à une hébétude plus apparente peut-être que réelle.

P. Franck, en 1842, note des troubles de la mémoire accompagnant la chorée, et J. Franck les cite également dans sa Pathologie interne. Dans son article Chorée, du Dict. de Médecine, en trente volumes, Blache fait remarquer que les malades deviennent susceptibles, capricieux, irascibles, et Piorry, dans son Traité de médecine pratique, parle même chez eux de démence et d'imbécillité.

Quant à G. Sée, dans son fameux Mémoire de 1850, il se borne à constater des signes de folie passagère avec abaissement de l'intelligence. Cinq ans plus tard, Moynier, dans'sa thèse inaugurale, insiste sur les troubles intellectuels choréiques, ouvrant ainsi la voie à Marcé, dont le mémoire présenté en 1860, à l’Académie de médecine, fait époque dans la question qui nous occupe. Avec lui, l'étude du délire choréique va entrer dans une phase nouvelle ; mais malgré les nombreux travaux publiés depuis sur le même sujet, on lira toujours avec fruit l’œuvre du Maître que fut Marcé.

Continuer ainsi l’énumération de ces travaux, en les appréciant au passage, nous entrainerait trop loin et nous exposerait à des redites. Nous pensons qu'il vaut mieux réunir les auteurs modernes dans un tableau chronologique. Notre liste semblera peut-être fastidieuse, mais elle évitera de longues recherches à ceux qui voudraient remonter aux sources où nous avons nous-même puisé.

1861. Berceron. — Chorée avec hallucinations (Gazette des Hôpitaux, Paris, 1861).

1864. Fremy. — Chorée aiguë compliquée de délire maniaque (Gazette des Hôpitaux, Paris, 1864, XXX VII).

1865. Tuorx. — De la chorée dans ses rapports avec l’aliénation mentale (Ann. Médic. psychol., Paris, 1865).

1869. Derasrauve. — Du trouble mental dans la chorée (Journal de Médecine, Paris, 1869).

1873. Rrrrr. — Chorée, troubles mentaux, hallucinations

multiples, guérison (Union Médicale, Paris, 1873).

1877. Cuarcor. — Chorée des vieillards (Leçons de la Salpêtrière, 1871). :

1888. Rosaaurrr. — De la folie choréique (Thèse Montpellier, 1888).

1890. Hugr. — Chorée chronique de l'adulte, troubles psychiques et démence (Thèse Paris).

1896. Dicoy. — Chorée avec troubles psychiques (Thèse Paris, 1890).

1890. Réais. — Note sur un cas de folie choré ique (Journal de Médecine de Bordeaux).

1893. Jorrroy. — De la folie choréique (Semaine Médicale, 1893).

1893. Trisouzuer. — Rôle possible de l'infection en chorée (Thèse Paris, 1893).

1893. Ricar. — Rapport médico-légal sur un cas de chorée à l'occasion duquel il a été intenté un acte de responsabilité civile (Soc. de Méd. Lég. de Paris, 1893).

Nous avons pu consulter tous ces ouvrages, sauf le dernier. On remarquera que nous avons laissé de côté les travaux étrangers. N'ayant pu nous en procurer que deux, nous les citerons plus loin, en temps voulu.

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Nous aurions voulu pouvoir citer autre chose que des noms, et reproduire ici la description du délire d'après tous ces auteurs, mais cela nous eût entraîné trop loin. Il n'en résulte pas moins, de la lecture des nombreux ouvrages que nous avons consultés, un fait digne de remarque : c’est que, ceux-là même qui nient l'origine infectieuse de la chorée, reconnaissent à son délire, des caractères qu'on retrouve dans le délire des maladies où l'infection ne peut étre méconnue.

Déjà Marcé, cet observateur sagace, rapprochait les psychoses choréiques de celles de l'hystérie; mais quand son malade était exempt de toute tare héréditaire, il avouait son embarras, et parlait de délire nerveux.

D’autres sont venus, qui ont refusé de reconnaître un état mental choréique, mettant sur le compte de la dégénérescence tous les troubles mentaux, mais ils n'ont pu méconnaître l'existence des hallucinations, si frappantes dans la chorée, et qui peuvent aller de l'illusion la plus passagère au délire hallucinatoire le plus grave. En publiant, en 1890, une observation de chorée que nous reproduisons plus loin, M. le docteur Régis avait insisté sur l'importance de ces hallucinations, etavait montré qu'elles sont essentiellement différentes de celles qui se produisent chez les aliénés ordinaires, chez les vrais vésaniques. Le choréique, disait-l, agit bien plus à la facon d’un dormeur qui rêve que d’un aliéné qui délire; seulement c'est un rêve éveillé, un rêve en action.

Mais c’est eu Allemagne que cette question de la chorée délirante devait être réellement mise au point. En 1892, Moœæbius reprenait la question dans son ensemble et se proposait de soutenir les deux points suivants : l'origine infectieuse de la chorée, et la nature toxique de son délire. Voici, rapidement exposés, les arguments de Mœbius :

Rousseau =

oo.

La chorée éclôt chez les individus sains, et uul n'est à l'abri de la chorée, à une certaine période de sa vie. Cette maladie se développe à la manière des maladies infectieuses; son évolution cyclique n’est pas celle d’une névrose. A un moment donné, les phénomènes généraux peuvent devenir extrêmement graves et la mort peut en résulter. Or, ce n’est pas là l'allure des névroses. Enfin, l'endocardite est fréquente dans la chorée, mais nous savons aujourd'hui que J'endocardite n’est pas liée exclusivement au rhumatisme et qu’elle peut être le reliquat, parfois redoutable, de plusieurs maladies infectieuses, sinon de toutes.

Etant une maladie infectieuse, la chorée, dit Mœbius, peut s'accompagner de troubles cérébraux. La psychose choréique est assez rare. Quand elle existe, c’est, comme dans tous les délires toxiques, un état rêveur qui se manifeste par la confusion des idées, la tendance au illusions de plusieurs sens, aux idées délirantes et à l'excitation.

Si cependant le délire prend une autre allure, c'est que la chorée a été la cause occasionnelle de l’éclosion d'une forme quelconque de folie chez un dégénéré jeune. Il peut encore survenir chez ces individus des états hystériques et maniaques à mouvements choréiformes.

Nous allons maintenant aborder directement l'étude de de l’état mental choréique.

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