‹ Nature et MoralitéChapitre 10 sur 23 · LA RAISON THÉORIQUE ET LE PRINCIPE LOGIQUE DE L’OBLIGATION · texte numérisé non relu

LA RAISON THÉORIQUE ET LE PRINCIPE LOGIQUE DE L’OBLIGATION

Lorsque la pensée, d’abord trop confiante, en vient par un retour inévitable à se prendre elle-même comme objet et à s’analyser, elle s’aperçoit de sa faiblesse et de sa pré-somption. Limitée de toutes parts, puisqu’elle est devenue un objet qui prend sa place au milieu des autres, et en même temps impuissante à trouver un appui hors d’ellemême, elle est saisie d’un vertige qui semble irrémédiable; c’est l’état de scepticisme. Si, pour la pratique, on garde, au moins en apparence, une assurance de parti pris ou d'habitude, on se refuse, dans la théorie, à toute préférence, à toute conclusion, à toute afirmation. Il le faudrait du moins, et l’on sait avec quelle souplesse les sceptiques se sont ingéniés à garder l'équilibre si instable du doute absolu. Cela est impossible pourtant, et il n’y à jamais eu, comme dit Pascal, de Pyrrhonien effectif. Plus on veut

résolument être sceptique, plus on sort du scepticisme en affirmant son doute même ; il est inutile d’y insister après Descartes et après tant d’autres. Ainsi la pensée, qui semblait par la réflexion avoir ébranlé ses propres assises, trouve précisément dans cette réflexion une assurance nouvelle. Plus elle travaille à se ruiner elle-même, mieux encore, plus elle paraît y réussir, et plus elle fait éclater sa puissance et proclame sa valeur. Dira-t-on, en effet, qu’un effort nouveau de réflexion réprimera cette révolte du dogmatisme? qu’en analysant le Cogito lui-même, on y découvre le même vice irrémédiable, puisque c’est encere un phénomène, désormais semblable à tous les autres et non le pivot de tous les autres ? Mais qui ne voit que, dans cette démarche nouvelle, la pensée n’a pu contester la valeur d’un acte passé qu’en affirmant celle de l'acte présent, et en se posant elle-même au-dessus de tous les phénomènes et de tous les objets? Le véritable destructeur du scepticisme c’est l'action, a dit Hume; or, toute réflexion, comme toute pensée, est une action, théorique sans doute, mais positive et réelle. Ce pouvoir d'analyse est terrible et menace de réduire toutes les constructions de la pensée en une poussière insaisissable; mais — retour merveilleux — cette force, c’est la pensée encore, et, comme toute force, c’est une synthèse qui se superpose indéfiniment à l'analyse, et qui, lui offrant toujours un nouvel objet, échappe chaque fois à ses prises.

Il ne faut donc pas dire que la réflexion est un simple fait de souvenir, une répétition affaiblie d’un état récemment disparu, et qui disparaît à son tour aussitôt, puisque le présent est insaisissable, ou, en vérité, n’est rien. On méconnaîtrait ainsi la différence, si heureusement éta-

LA RAISON THÉORIQUE 65 blie’, entre la durée subjective et le temps objectif, etl’on ne fait, en parlant de répétition ou de reproduction du passé, que masquer sans l’éliminer cette mystérieuse continuité. Sans doute, pour faire de l’état présent et de la réflexion même un terme distinct, on brise cette continuité, on projette hors de soi l’action qui devient un fait, c’est-à-dire une chose passée et morte, de même que la photographie, impuissante à saisir le mouvement, fixe les positions successives d’un mobile. Mais, dans un cas comme dans l’autre, on mutile la réalité et on l’appauvrit sous prétexte de l’analyser et de l'expliquer. L'acte de réflexion n’est pas un phénomène juxtaposé, sans liaison interne, à d’autres phénomènes ; l’homme y est à la fois, et sans qu’on puisse isoler chacun de ces deux termes, sujet qui sent, pense ou agit, et spectateur de ses émotions, idées ou actions : et chacun des deux, sujet et spectateur, n’est pas ce qu’il serait s’il restait étranger à l’autre. Qu'on imagine entre eux une influence, mieux encore une pénétration de plus en plus étroite, que l’on reconnaisse encore un effort, un acte du sujet pensant dans cette démarche qui le rend spectateur de soi-même, et, à la limite, on concevra sans la comprendre peut-être, leur identité qui pratiquement est si vivement sentie; et l’on éclaircira, sans lever tout le mystère, l’idée de ce libre-arbitre par lequel Phomme prend, théoriquement d’abord puis pratiquement, possession de soi-même. Autrement dit, l'analyse de la pensée réclame un objet et un sujet; lorsque, dans le fait vraiment singulier de réflexion, l’esprit semble faire de soi-même un objet, il reste du moins le sujet qui s'observe et s’étudie.

1 V. Bergson, Essai sur les données immédiates de la'Conscience.

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