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construire des systèmes nouveaux d’images, de sensations, d'idées, d'émotions ou de mouvements, c’est faire œuvre d’art. Dans l’un comme dans l’autre cas, on dépasse la spontanéité pure; et par là, par cette réflexion, on accepte une condition, on se donne une loi qui domine toutes les démarches ultérieures. On déclare en quelque sorte qu’on ne recherchera pas simplement le plaisir, quel qu’il soit, mais un plaisir d’un certain ordre où l'intelligence a sa part, plus ou moins bien définie mais incontestable, le plaisir que donne le beau. C’est comme la règle de ce jeu esthétique ; quiconque se proposera d’être artiste, critique. ou simplement amateur se soumettra à cette loi de conscience esthétique. Rien ne serait funeste comme loubli de ce devoir, et le parti pris d’asservir ses jugements et ses œuvres à un intérêt étranger, à la mode, à un succès de vanité ou d’argent : ce serait la négation même de l'art. Le contenu de ces jugements peut être infiniment variablesans qu’ils cessent d’être légitimes ; mais la forme, c’est-à-dire la loi, reste constante, et c’est la réflexion qui le pose. Ici encore il y a une véritable obligation, relative puisqu'on peut refuser d’entrer dans le domaine de l’art comme dans celui de la science, mais obligation réelle et impérieuse pour celui qui en a franchi le seuil.

Enfin, il en est de même pour la pratique proprement dite. Si l’homme, pressé par les nécessités de la vie, ou posant sans discussion préalable l’intérêt comme regle, y subordonne toutes ses facultés, si la raison réfléchie est servante au lieu d’être libre, la pratique se réduira tout entière à l’art utilitaire, à l’industrie. Mais si l’industrie est légitime et nécessaire, il n’est ni évident ni démontré qu’elle le soit seule et qu’elle ne doive pas être, comme un

LA RAISON THÉORIQUE 83 système partiel, subordonnée à un système d’actions plus large et qui serait vraiment rationnel. Il suffit, pour l’y réduire, d'appliquer la réflexion en toute liberté ou en toute rigueur à la pratique. D’abord, il est évident que réfléchir sur le souvenir des actions passées, des siennes ou de celles des autres, c’est chercher à les expliquer comme des faits, à les rendre intelligibles, à les présenter en un tableau bien ordonné, comme se le proposent le juge ou l'historien. Mais ce n’est pas tout ; ni le juge, ni même l'historien, n1 surtout l’auteur d’une action passée ne peuvent écarter cette idée qu’elle aurait pu être autre, et que toute une partie du tableau eût été différente; et de même pour chacune des actions qui forment les pièces de ce système. Et voilà que d’autres systèmes apparaissent, œuvres d'imagination sans doute, mais entre lesquels l’esprit qui y réfléchit choisit celui qui semble le mieux conçu, le plus rationnel, pour Le substituer idéalement à celui des faits. Le contraste, souvent violent, entre cet idéal qui aurait pu être et le réel qui a pris la place, est pénible pour la raison, convaincue ainsi d’impuissance pratique. Voilà encore l’œuvre naturelle de la réflexion, ou plutôt voila ce que serait cette œuvre si elle n’était gênée ou asservie par les impulsions sensibles.

Appliquée à l'avenir, elle est aussi manifeste et d’un intérêt plus saisissant parce que les actions à venir apparaissent, non pas rétrospectivement, mais actuellement, comme contingentes.Penser à mon propre avenir, ce n’est donc pas seulement, comme fait l’astronome, chercher la suite nécessaire d’un ordre idéal de phénomènes; ce n’est pas seulement penser à ce qui m’arrivera et essayer de le “ deviner ; c’est aussi penser à ce que je ferai, c’est réfléchir

sur mes tendances, désirs ou intentions; spectateur et acteur sont ici inséparables. Mais c'est en même temps chercher, pour ces intentions et pour les actions à venir, l’arrangement le plus satisfaisant, celui qui offrirait le spectacle le plus rationnel. Si réfléchir aux images déjà fixées ce n’est pas se contenter de les photographier isolé ment, mais s’efforcer de les systématiser, nous ne pouvons, à plus forte raison, réfléchir à nos intentions sans travailler déjà à les coordonner. Mais regardons les choses de plus près. Dans l’œuvre de la science, des éléments sont fournis par l'expérience; le rôle de la réflexion est de chercher, pour les assembler, des hypothèses de plus en plus satisfaisantes. Ici, les éléments donnés et fixes semblent manquer, puisque nos intentions et même nos désirs sont modifiables. Il y a des données pourtant, c’est-à-dire des limites : ce sont le tempérament physique, la constitution intellectuelle et morale, le passé de l’individu, certaines habitudes invétérées et presque immuables, le milieu physique ou social, enfin tous les éléments de cette solidarité morale que l’individu ne peut espérer transformer. Le parallèle se poursuit donc ; et si le succès est souvent plus difficile parce que les éléments sont plus complexes et moins maniables, si la vérification objective paraît faire défaut, ou plutôt si elle est moins facile à saisir, cette démarche de la réflexion tend toujours au même but : systématiser. Ici encore, celui qui l’a une fois entreprise ne peut, sans Inconséquence, s’arrêter en chemin ni, sans absurdité, supprimer toute loi ou en substituer une autre à celle de la raison. Ces tentatives mêmes, comme celles du sceptique,ne feraient qu’afärmer encore, par un nouvel effort de réflexion, l’inévitable autorité de la raison dont

on prétendait s'affranchir. Réflexion et raison, raison militante tout au moins, sont indissolublement liées. Poser comme seule règle des actions le plaisir, l'intérêt individuel ou social, c’est done introduire arbitrairement un principe à côté d’un autre, un credo quia absurdum. Le sceptique moral, c’est-à-dire presque toujours, en fait, l’égoiste peut donc se laisser aller à toutes les fantaisies de ses désirs ; il ne saurait démontrer son scepticisme, ni s’y tenir, s’il raisonne et réfléchit. Une condition s’impose à quiconque juge de la valeur des actions ou y réfléchit pour agir lui-même, c'est d'accepter la forme de la raison. Le contenu de ces jugements et de ces intentions pourra être infiniment variable, et les erreurs ou divergences innombrables ; du moins la forme reste la même, invariable, impérieuse, parce qu’elle est logiquement nécessaire. Et cette loi, n’est-ce pas précisément le minimum essentiel de la conscience morale, n’est-ce pas l’obligation? Mais cette obligation est-elle encore relative etconditionnelle, s'imposant seulement à qui prétend franchir le seuil d’un domaine réservé? Non pas, car si un homme peut, à tort ou à raison, refuser d’être savant ou artiste, il ne peut pas, en fait, s’abstenir d’agir avec réflexion, de juger ses actions et celles d'autrui, de vouloir enfin ; 1l faudrait pour cela qu’il cessât d’être homme, comme il arrive dans l’aliénation. La limite, dira-t-on, est difficile à fixer. Peu importe; il suftit manifestement que l'obligation morale tienne au caractère principal, à la différence spécifique de l’homme, ou encore qu’elle apparaisse à mesure qu'apparaît la réflexion ; car ainsi elle s’impose d’une façon d'autant plus rigoureuse et pressante à {celui qui, par une réflexion plus subtile, essaie de s’y soustraire.

Semblera-t-il qu'ainsi la moralité a une base trop étroite et qu'on enferme l'individu en lui-même? Non, car 1lne s’agit jusqu'ici que de la forme de l’action morale, et pas encore de ses objets ou de son contenu; et nous verrons que la réflexion même, en vertu de sa propre loi, doit considérer l’homme avec tous les éléments de sa nature et toutes ses relations sociales, afin de lui donner sa place, ni plus ni moins, dans le systeme plus large de la société ou même de l’univers {,

L’essentiel, en ce qui concerne l'obligation, est qu’elle tient aux mêmes conditions que la loi de la science ou celle de l’art. On voit l'erreur de ceux qui ont pensé la nier au nom de la science, ou la faire dériver des résultats acquis, du contenu de la science. Ainsi posée, la question serait insoluble; disons plutôt qu’elle n’a pas de sens. Constater ce qui est ou l’expliquer ne peut ni dispenser d’une règle d'action, ni commander d'agir; cela est d’un autre ordre. À diverses reprises, etrécemmentencore,sinonaujourd’huimême, l’humanité cultivée a vécu sur cette foi à la science objective, au contenu idéal de la science. Au nom de la science on lui promettait pour l’avenir, ou on lui annonçait comme découverte une règle de conduite qui serait aussi une garantie du bonheur, règle définitive, bonheur infaillible, puisque Pun ei l’autre ne seraient que des applications de l’immuable vérité. Rapports des nombres ou des figures, lois des mouvements, lois des combinaisons ou dissociations des éléments, lois de la vie, lois des faits de conscience enfin scientifiquement établies, lois des faits sociaux: à mesure

1 V.Kant, Considérations sur la nature du sentiment du Beau et du Sublime : « L'homme, dit-il, doit s'aimer seulement comme partie d'un « tout. » F

LA RAISON THÉORIQUE 7 que la science conquérait ces différentes étapes de la réalité, il semblait qu’elle dût trouver dans ces lois de faits la loi de l’action. Et, cela va de soi, jamais cette assurance n’a paru plus légitime qu'au moment où les études morales et sociales semblaient se transformer en véritables sciences. Pourtant, cette fois comme les autres, ces espérances étaient téméraires. Il y a en effet, dans l'esprit deceux qui demandent au contenu de la science le principe de la moralité, une doubleillusion. D'une part, prenant le plaisir comme seule donnée subjective irréductible, ils en viennent — étrange contradiction —àdéfinirle bien par l’utilité sociale ou, sices mots peuvent avoir un sens, par unintérèt cosmique, comme si tous les individus étaient déjà en fait et devaient toujours être avides de dévouement et de sacrifice. De l’autre, ils semblent compter que la connaissance de la vérité positive suffirait à la moralité, comme si tous les hommes étaient ou devaient être des Spinosa, désireux de contempler les choses sub specie æternitalis, impuissants à y rien changer et heureux de cette impuissance même. Si le mécanisme social, mental, biologique ou physique réalise une série de mouvements dont l’avenir est à chaque instant aussi bien fixé que l’est son passé, l’action, l’initiative ne sont qu'illusion, et il n’y a pas de règle à chercher. Si, au contraire, l’homme reste un sujet, limité mais non paralysé par ce mécanisme, ce n’est pas la constatation de ces limites qui dira comment il doit se mouvoir dans l’espace laissé libre, ni s’il doit s’y mouvoir. Il n’y a donc pas à espérer de ce côté une solution au problème moral. Tout s’arrange au contraire et se concile si l’on cherche, non dans les produits, mais dans les racines de la science les conditions de la moralité, quitte à reconnaitre ensuite, s'il le faut,

que la science n’est elle-même qu'une tige de la moralité. En effet, prendre conscience de cette loi subjective du travail de l'esprit qui est la forme de la science, c’est saisir en même temps la racine de l'obligation pratique qui est la forme de la moralité. La loi pratique du savant c’est le respect et l'amour de la vérité; la règle logique du sage, c'est l'accord idéal des actions entre elles. La vertu dans sa forme est un effort de logique en action; la science est une moralité dans les idées et les jugements. Et l’on rencontre ainsi, après être parti d’un autre principe, et avec l’espoir de les coordonner entre elles, les théories modernes qui ont aussi rapproché la logique et la morale.

A mesure que le parallèle se poursuit, ces idées se con firment. Pour l’homme de science comme pour l’homme de bien — ou celui qui veut l'être — l’obligation est double :

1° 11 faut qu’ils soient sincères. L’un doit, même au dedans de soi, n’affirmer que ce qu’il croit vrai et affirmer tout, ce qu’il croit vrai; l’autre doit ne faire que ce qu'il croit bon, et faire tout ce qu'il croit bon. Restent, sans doute, des risques d’erreur et peut-être de faute; mais cela n’intéresse que le contenu du jugement ou de l’action. Le manque de droiture, la fausseté pratique ou théorique atteindrait la forme même, l’essence de l’action ; ce serait la négation de la science comme de la moralité. Ainsi, l'accumulation des connaissances ne suffit pas, cela est évident pour la moralité; cela n’est pas moins vrai pour la science ;

2 J1 faut qu'ils travaillent à s’instruire. L’un doit contrôler, rectifier, éclaircir ses jugements par des connais-

1 Par exemple celles de M. Littré, de M. Paulhan, de M. Tarde, etc.

sances nouvelles ; ne plus rien apprendre, c’est manquer à son devoir de savant et risquer de s’enfermer volontairement dans l'erreur, car la science n’est jamais achevée ; elle est dans un perpétuel devenir vers un idéal qui recule indéfiniment :1ln”y a pas de science morte. L'autre, l’homme de bien, doit aussi sans cesse s’ingénier et apprendre pour mieux faire ; la routine n’est pas vertu, et l'excitation à de nouveaux efforts ne peut venir que d'idées nouvelles. L'homme de bonne volonté qui se connaît davantage et connaît davantage les autres et la nature mème, peut mieux faire aussi; j'entends non seulement qu’il peut rendre plus de services, être plus utile, mais qu’il peut mieux agir au sens étroit du mot; son effort est plus large, plus complet; ilest plus pres d'agir avec son âme tout entière, oiv cn ra Lüyn; il est plus près de la possession de soi, de Pautonomie. Son acte a plus de valeur, non parce qu’il a plus de sincérité, d'intéorité, mais parce qu’il enveloppe dans une même unité une multiplicité plus grande; il se rapproche ainsi de l'idéal où la forme l’emporterait sur la malière, où il n’y aurait plus rien en lui de mort ni de virtuel. Il est donc meilleur en soi-même étant plus instruit ; il est aussi meilleur pour les autres ; et, réciproquement, faisant plus de bien aux autres il vaut plus en soi-même ; les deux choses nese séparent pas. L’ascète solitaire n’est pas pleinement vertueux ; il ne vaut pas celui qui reste dans la mêlée pour donner l’exemple du courage ; et celui qui est bienfaisant devient aussi meilleur ; lui seul, à vrai dire, est vraiment bon. Mais, pour faire plus de bien aux autres, il faut plus de savoir : donner l’aumône de bon cœur est bien; pratiquer et organiser l'assistance par le travail est infiniment mieux; on vaut plus déployant plus d'initiative etplus d'efforts; on

fait plus de bien, et c’est mème seulement ainsi qu’on est assuré de faire le bien. En résumé, la volonté ne va pas sans intelligence, ni l'effort de la bonne volonté sans un effort pour s’instruire sur soi-même, surles autres, ou sur les données matérielles des actions. Tout cela semble clair et se manifeste tous les jours dans la vie sociale ; il suffit de le rappeler, mais il faut le rappeler pour écarter un formalisme dont l’apparente rigueur logique a séduit tant d’esprits. Que, d’autre part, s’il s’agit d’estimer le mérite de chacun, on ne tienne compte que de l’écart entre son point de départ et son point d'arrivée, cela sera sans doute équitable ; mais l’idée même de ce progrès ne se conçoit que si un but ou du moins une direction est fixée; l’intelligence a donc toujours un rôle nécessaire, la sincérité toute nue ne suffit pas; cela est évident pour la science, mais cela est vrai aussi pour la moralité.

L’analogie ne se dément pas jusqu'ici, et les conditions essentielles, formelles de la moralité comme de la science, se trouvent impliquées dans l’acte de réflexion qui est le principe de l’une et de l’autre. Pareille comparaison pourrait être faite de la moralité et de l’art, et l’on verrait de même apparaître pour l'artiste une double obligation. Il: faut que lui aussi soit sincère, affranchi de tout artifice, décidé à ne réaliser ou à n’admirer que le beau, c’est-à-dire ce que loyalement il jugera tel, et à le saluer partout où il le rencontrera. Il pourra se tromper, mais il restera un artiste ; hors de là, même avec du talent, 1l ne sera qu’un habile faiseur ou un industriel. Il faut, d’autre part, qu’il apprenne, qu'il s’instruise pour trouver mieux ou autre chose, pour se renouveler et créer sans cesse; s’arrêter où s’en tenir à la routine d’un métier acquis, se répéter en

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des œuvres ou en des formules fixées que rien ne vient rajeuuir et vivifier, ce n’est plus être artiste. L'art c’est la vie, surtout la vie chez celui qui crée par le génie ou le talent, ou qui jouit, par un sentiment toujours curieux, de ces créations.

Aïnsi, dans chacun de ces trois domaines, l’homme est lié dès les premiers pas par sa propre démarche ; on est en droit d'attendre ou de réclamer de lui quelque chose pour avenir ; il doit au double sens du mot. Et cela tient à ce que, réfléchissant à ses affirmations, œuvres, ou actions, 1l tend, par la-même, à les systématiser et s'engage à les soumettre à un critérium de raison. Si varié que soit le contenu ou l’objet de l’activité réfléchie, la forme reste subjectivement la même, et c’est l’inévitable nécessité de cette forme qui constitue le fait de l’obligation.

Reste toujours une différence qui oppose la moralité à l'art et à la science, ou plutôt qui tient à ce que le domaine de la pratique, plus vaste que ceux de la théorie et de l’art, les embrasse l’un et l’autre. Nous l’avons dit, en effet; chacun de nous peut ne pas prétendre à devenir un savant, un artiste ou un.homme de goût, et échapper ainsi aux liens de la conscience scientifique ou esthétique; libre à lui de s’en tenir aux préjugés, d'en changer à chaque instant, d'affirmer le miracle, de nier les lois de la nature, de croire à la toute-puissance du hasard, ou plutôt d’être indifférent à toute découverte où démonstration de la vérité ; il devra seulement ne pas se prétendre savant et le savant ne s’adressera pas à lui. Libre à lui de passer sans émotion, ni curiosité devant les merveilles de la nature ou les chefs-d’œuvre de l’art, à plus forte raison de n’être ni artiste ni critique ; les critiques et les artistes ne compte-

ront pas avec lui. Mais il n’est pas libre d’agir ou non, ni d'agir sans réflexion ; il ne peut surtout pas essayer de réclamer cette extrème et extravagante liberté, puisqu'il se lierait ainsi pour tout l'avenir.

Et de ces conditions impérieuses de la pratique, où il est imposible de s’abstenir, résulte entre les obligations une autre différence. Le savant peut suspendre indéfiniment son jugement, et l’artiste son œuvre; à prendre les choses strictement, ils ne doivent donc pas affirmer ou livrer au public ce qu’ils ne jugent que partiellement vrai ou beau. Il ne suffit pas d’avoir fait son possible de bonne volonté ; il faut avoir réussi et rencontré une vérité et une beauté objectives ou que l’on juge telles, car, si on en doute encore, il faut travailler encore jusqu'à démonstration ou achèvement. Autrement dit, la valeur du contenu est ici nécessaire autant que celle de la forme. Il n’en va pas de même dans la pratique ; le moment venu, même si l'on est assuré qu’on pourrait objectivement mieux faire en étant plus instruit ou en différant l’action, il faut agir et se décider ; et c’est de cette décision seule, de cette intention qu’il pourra être demandé compte. Faire de son mieux suffit donc ici. Sans doute, on pourra regretter que l’auteur de l’action n’ait pas été plus savant, il pourra se reprocher de n’avoir pas auparavant travaillé à s’instruire, et 1l devra se sentir pour l’avenir obligé à cet eflort; il reste donc établi que le contenu de l’action n’est pas indifférent et que la volonté et l’obligation de toujours mieux faire impliquent volonté et obligation de chercher à savoir davantage. Mais aussi, pour une action prise à part, au moment où elle va être faite, c'est à la forme seule que s’applique lobligation ; et comme, pour l’avenir même, chacun de

nous ne peut pas garantir qu’il aura toute la science souhaitable, mais seulement qu'il s’efforcera de l’acquérir. comme il faudra encore agir avant de connaître toutes les conditions et toutes les conséquences de ses actions, c’est toujours des intentions seules qu’il est question ; il faut à chaque instant viser un bien objectif et idéal; mais il n’y a d’autre devoir que de le viser en y mettant tout son effort ; celui qui ensuite manque de l’atteindre peut réaliser du moins un bien moral et satisfaire à toute l'obligation, être un homme de bien, Au contraire, pour être un savant, ce n’est pas assez de cet effort d'étudiant qui est humainement nécessaire; les affirmations loyales ne suffisent pas à la science ; il faut des affirmations vraies; c’est un contenu déterminé, et celui-là seul qui est nécessaire,

Ces différences sont nettes. Elles sont moins profondes aussi qu’il ne semble ; ou plutôt il faut distinguer. Il est vrai que lesavant doit atteindre un succès objectif qui n’est pas nécessaire à l’homme de bien. Cependant, de cette bonne volonté qui suffit à la moralité, même si elle manque son 6bjet, il reste quelque chose, un résultat désormais fixé, une habitude qui facilitera une autre fois le succès et qui est déjà socialement utile. D’autre part, la vérité fixée en des résultats et des formules n’est rien sans l’action et l'initiative toujours présente d’un sujet qui la pense et ne la peut comprendre qu’en la créant à son tour ; la science n’est rien sans le savant ; on l’oublie trop quand on oppose le contenu positif de la science au mystérieux effort de la moralité. Mais s’il faut, d’un côté comme de l’autre, un objet représenté et un effort d’action, le rapport entre ces deux termes est, de l’un à l’autre, renversé. Ici c’est l’acte, c’est-à-dire l'avenir; et là c’est l’objet, c’est-à-dire le

passé, qui reste au second plan. Mais si l’on veut trouver la source, aussi bien de la science que de la vertu, c’est dans le sujet qu’il la faut chercher, dans un acte qui tend à l'avenir. Et la démarche du savant lui-même est un acte qui doit être apprécié comme tel, et qui tombe sous Ja loi de l’obligation morale. Get homme que tout à l’heure nous déclarions libre vis-à-vis de la science, qui pouvait rester hors de son domaine et échapper à sa loi, ne va-t-il pas, par cet acte même, manquer à sa propre dignité, manquer à la raison qui réclame la systématisation la plus haute de ses actions et ne devra-t-il pas, au nom de la moralité, c’est-à-dire de la loi générale des actions, accepter l’autorité de la science, peut-être travailler à son œuvre ? Voila comment l’obligation morale est la garantie la plus sûre du respect que réclament la science et l’art, qui ne saurait ici en être séparé. Ainsi se résout cet apparent conflit entre la science et la moralité. Le contenu de la science et ses résultats ne sauraient être subordonnés aux commandements de la moralité; il faut les prendre comme ils sont donnés, et, à mesure qu’ils sont déterminés, ils deviennent des éléments nouveaux pour une action morale de jour en jour plus complexe ; mais, d’autre part, la place à faire dans la vie à la recherche scientifique, le temps à lui consacrer, le rôle qu’il faut assigner au savant, tout cela dépend des lois et règles de l’action ; et, pour fixer ces lois, les résultats de la science peuvent être des conditions utiles, nécessaires même, jamais suffisantes.

Ainsi, enfin, peut se résoudre le conflit entre la Nature et la Moralité. IL est vrai qu’en un sens ces deux termes s’opposent ; se laisser aller sans effort aux désirs naturels, aux appétits, aux habitudes, en un mot au mécanisme de,

LA RAISON THÉORIQUE 95 la nature innée ou acquise, c’est tout le contraire de la vertu. Non seulement il faut supprimer ou réfréner en soi certains penchants, ou en développer d’autres par l'effort comme le réclament, à des degrés divers, toutes les morales, même les plus naturalistes; mais les bons instincts, la nature socialement bonne n’est pas morale par ellemême ; elle ne le devient que par l'effort réfléchi du sujet qui en prend possession et lui imprime la marque de sa personnalité. Mieux encore, les habitudes qu’on appelle morales parce qu’elles sont œuvres de volonté et laborieusement conquises, perdent cette valeur quand elles deviennent routine et qu'elles ne sont plus à chaque instant renouvelées, vivifiées par un nouvel effort. C’est la volonté vivante et créatrice qui est morale, ce n’est pas un mécanisme inerte, ni même une facile spontanéité qui ne sait que recommencer les mêmes actes. Tout cela est hors de doute; c’est ce qui fait la valeur du formalisme, chrétien ou kantien ; et l’on a raison d'opposer en ce sens l’homme nouveau au vieil homme, la vertu à l'instinct ou à la passion, la Moralité à la Nature. Qui ne trouve rien, qui ne crée rien en soi-même n’est pas vertueux. Mais n'oublions pas que ce formalisme risque d’aboutir à un étroit et stérile parti pris mystique, pour tourner facilement à une forme de l’égoïsme ; et regardons de plus près cette opposition entre la Nature et la Moralité.

1° Le terme de Nature est assez équivoque. D’après ce qui précède, laNature, mêmeen y faisant rentrer l'habitude, pourrait être considérée comme une matière donnée, et, en somme, indifférente ici, puisque la vigueur de l'effort moral ou créateur ne dépend pas du point de départ. Pourtant, le formalisme va plus loin, et au risque d’incon-

séquences ultérieures, déclare que la Nature est mauvaise. N'est-ce pas avouer qu’elle pourrait être bonne, en disant que tout mal, par conséquent tout bien aussi, n’est pas dans l’acte formel du sujet? Ne faudra-t-il pas, au moins humainement, reconnaître qu’il y a des degrés et des différences ? que tous les instincts et toutes les habitudes ne sont pas également obstacles à l’acte moral? mieux encore, que certains d’entre eux, comme la férocité naturelle ou la tendance homicide y résistent, peut-être le paralysent, tandis que d’autres, comme les élans généreux du cœur ou la résignation acquise le favorisent et peut-être lui assurent le succès? IL est inutile d’insister; il faut renoncer, ici aussi, à prendre en toute rigueur la thèse de l’omo duplex, dont les deux parties, solidaires du reste, seraient absolument irréconciliables. La Nature est parfois docile ou malléable, ou même toute prête à seconder l'effort moral, et semble impatiente de contribuer à son œuvre, comme si, dans l'effort inconscient de ses obscurs instincts, elle était déjà avide de Moralité. Et qu'est-ce donc que les bonnes habitudes, sinon le prolongement de l’acte moral qui, autrement, disparaitrait comme un phénomène dans l’irrévocable passé? N'est-ce pas une nature engendrée par leflort, et qui, en retenant tout ce qui peut être conservé, reste prête à de nouveaux actes semblables ? N'est-ce pas encore le témoignage évident de ce fait, qu’il n’y a pas entre la Nature et la Moralité, un antagonisme radical, une absolue discontinuité, mais qu’elles peuvent se rejoindre,.au-dessous du fossé qui semble les séparer ? Ne peut-on pas dire que la Nature n’est pas la négation pure dela Moralité, et comme l’ombre, nécessaire du reste, qui résiste à la lumière, mais qu’il y a aussi en elle

LA RAISON THÉORIQUE 97 des puissances positives de moralité et comme d’obscures et irrécusables clartés ?

Nous avons trouvé dans la réflexion, en y reconnaissant à côté de l’analyse un effort de synthèse rationnelle, la source de la Moralité. Mais cette réflexion, si mystérieux qu'en soit le principe, n'est-elle pas, pour l'esprit qui s’en rend compte et réfléchit sur cet acte même, n'est-elle pas, dis -je, une forme supérieure de la Nature? Irréductible, sans doute, aux autres formes comme chacune de celles-ci à ses irférieures, pourquoi dirait-on qu’elle leur est radicalement contraire? Cohésion, affinité, vie, conscience, pensée, ne doit-on pas reconnaître, à ces étages divers de la réalité, des expressions, ou mieux des efforts de plus en plus heureux d’une raison qui s'affirme ou qui se cherche, avec une part variable de contingence, qui, dans un sujet réfléchissant, s'appellera Liberté? Et chacun de ces efforts ne trouve-t-il pas dans les résultats de ceux qui le précèdent ses conditions, non suffisantes, mais nécessaires ? Ou n'est-il pas plutôt comme un acte qui réussirait à achever, dans une systématisation plus haute, ce que les forces inférieures n’ont pu qu’ébaucher? Si les résultats, une fois fixés, une fois devenus objets à connaitre, apparaissent comme les éléments d’un seul et universel mécanisme, ne faut-il pas penser aussi qu’à l’autre point de vue, au point de vue d’une conscience qui verrait les choses du dedans et subjectivement, il y a entre ces efforts et ces actes, avec des succès fort inégaux, une tendance à l’universelle harmonie ? Quoi qu’il en soit, si nous devons maintenir la différence entre l’objet et le sujet, le fait et l’acte, le passé et l'avenir, mystérieusement unis dans l’insaisissable présent, il ne convient pas d’opposer

radicalement la Nature et la Moralité; et en voici pour la théorie morale une première et grave conséquence.

En effet, s’il en est ainsi, nous ne devons plus, comme le fait le formalisme, enfermer le sujet dans cette citadelle escarpée où se réfugient un Zénon ou un Kant, au risque de donner à la raison au moins l’apparence de l’orgueil ou de l’égoïsme. La réflexion agissante, comme la réflexion spéculative, tend à une systématisation aussi rigoureuse, mais aussi large que possible; et c’est dans la nature qu’elle en trouve les éléments nécessaires, dont quelquesuns sont déjà tout prêts pour son œuvre : n’est-il pas évident que cette œuvre sera, toutes choses égales d’ailleurs, plus grande et plus belle, si la nature ainsi disciplinée est plus variée et plus riche, si l’effort moral réussit à coordonner plus d'idées, plus de sentiments, plus de désirs, plus d’habitudes? En chacun de nous, cette démarche tend donc normalement non à mutiler la nature, mais à conserver et même à développer ces forces qu’elle devra discipliner et diriger, comme ferait d’un orchestre un musicien. Ce n’est pas assez : non seulement l’individu est pris tout entier, avec toutes les forces de sa nature, mais il n’est pas séparé, par l'acte moral obligatoire, de la société dont il est, naturellement encore, solidaire. Ses facultés supérieures, ses sentiments, son intelligence, sa volonté même ne peuvent se développer que grâce à la société; et l'isolement, quand il ne le condamnerait pas à la mort physique, serait funeste à la vie morale. Lorsque, se donnant par la réflexion le spectacle des choses, ilse détache idéalement de la société et se pose en face d’elle pour la juger, il peut sans doute et il doit lui demander ses titres moraux, et lui refuser le droit d’obliger au nom de sa force

et de sa masse; mais 1l doit aussi y reconnaître une condition nécessaire de l'œuvre morale, le terrain nécessaire à l'épanouissement de ses sentiments les plus larges et les Plus rationnels. Et il n’y doit pas voir, par un dilettantisme raffiné, une simple occasion d’exercer ses forces en se regardant faire ; ce dandysme sec et stérile, cet athlétisme de sport n’ont pas de quoi contenter sa raison ; elle réclame qu’il se livre consciemment, mais sincèrement, naïvement aux sentiments altruistes, par lesquels sa Nature se hausse déjà vers la Moralité. C’est qu’elle Se reconnaît en ses sentiments ; elle y retrouve, avec l'efficacité qui lui manque souvent à elle-même, le besoin de synthèse et de systématisation, c’est-à-dire sa propre activité. Que ces instincts souvent confus risquent d’être mal dirigés, mal coordonnés, qu’il faille un contrôle rationnel et une discipline, cela n’est pas douteux : la morale du cœur est insuffisante ; mais il est certain aussi qu’il n’y a pas en principe antagonisme, ni même hétérogénéité entre l’instinct social et la raison. C’est une même tendance à l’unité et à l’harmonie, là plus obscure, plus étroite et plus gauche, mais plus intense aussi et plus ardente; ici moins pressante, moins décisive, mais plus clairvoyante aussi et mieux équilibrée. Il y a de Ja raison déjà dans cet irrésistible besoin qui rapproche les hommes, et même les êtres inférieurs, les uns des autres pour constituer un organisme social ; mais il y à un besoin d’action aussi dans cette raison qui s'efforce de construire des systèmes théoriquement d’abord, pratiquement ensuite. Et lorsque, par la réflexion, elle s’ingénie à concevoir le système d’actions le plus large et le plus complet, il lui faut prendre comme première donnée, déjà rationnelle, l'instinct social qui défend à l’in-

dividu de s’enfermer en soi-même et ainsi élargit jusqu’à perte de vue l'horizon de la vie pratique. Ge n’est pas que la personne morale doive perdre dans cette démarche conscience et possession de soi; cela serait contradictoire avec la raison même et la réflexion; mais ce qui lui est commandé, c’est cet effort pour s’associer à des personnes semblables et travailler à réaliser ainsi un système de relations, une organisation de plus en plus rationnelle. Et lorsque cet instinct social devient un sentiment généreux et enthousiaste, lorsqu'il inspire labnégation et le sacrifice, lorsqu'il s’emporte aux élans de l’héroïsme qui brave la mort, prenons garde de l’appeler folie et déraison ! Disons au contraire que c’est une sublime raison, car la raison se retrouve jusque-là, et là surtout : c’est là qu’elle triomphe en vérité, puisqu'elle impose sa loi d'harmonie à toutes les passions discordantes de l’égoïsme, et fait rentrer de force jusqu’à la matière même dans les cadres d’un idéal rationnel. Et la personne humaine qui se sacrifie et disparait — pour mieux se retrouver. sans doute et se ressaisir au delà — reste ainsi vraiment fidèle à sa nature, puisqu'elle tire de la raison et de la réflexion sa caractéristique, et ne saurait mieux travailler à la tâche qu’elle s’est ainsi donnée; fidèle aussi sans doute à son origine, car elle vient de plus haut que le mécanisme brutal dont elle se fait juge ; fidèle enfin à sa destinée, car elle va plus loin, et ceci nous amènerait aux postulats métaphysiques de toute morale rationnelle. Mais, pour le moment, concluons que obligation à vraiment sa racine et son principe immédiats dans la réflexion ; elle apparaît dès le premier acte de réflexion et à tous les degrés de cette démarche, puisque l'effort même du sceptique moral est la prétention

de justifier son parti pris, c’est-à-dire de constituer un système d'idées, plus ou moins rationnel. Cette loi, une fois adoptée, réclame une conception de plus en plus large du système des actions, ce qui comporte non seulement accord des éléments de la nature individuelle, mais encore l'harmonie rationnelle des éléments sociaux dont l'individu est pratiquement inséparable. Rappelons enfin que c’est là une théorie aussi rapprochée que possible de la pratique, mais insuffisante à décider la pratique. La morale ne saurait être autre chose; il se peut qu’elle reste une construction de l'esprit, et il faut davantage et d’autres succès pour emporter les âmes jusqu’à l’action. Mais à chacun sa tâche ; le moraliste peut n’être pas un apôtre, et on ne saurait prétendre régénérer l'esprit public ou raffermir les volontés morales avec de pures analyses ou déductions philosophiques. Ge n’est pas une raison pour les condamner, ni pour les écarter de cette œuvre même. D'abord, la vérité et même l'effort pour y atteindre gardent leur valeur :'ensuite, ce serait déjà quelque chose pour l’œuvre pratique, ce serait beaucoup d’avoir montré que le pur et froid raisonnement, loin d'y résister, la réclame, et que l'indifférence ou le nihilisme moral ne sauraient être justifiés par le raisonnement : sagesse et sainteté se donnent la main et ne sont que deux formes de la raison.

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