‹ Nature et MoralitéChapitre 14 sur 23 · CC · texte numérisé non relu

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cieux, n’est plus rien s’il n’est vivifié par le travail ; et si association, la collaboration est féconde, ici comme dans le monde économique, on ne peut, ici, placer sa fortune et compter sur le travail des autres pour la rendre productive ; capitaliste et travailleur ne peuvent être que le même homme. D’autre part, cette volonté qui ferait en toute circonstance l’action la meilleure, ne serait-ce pas celle qui aurait déjà discipliné toutes les autres forces et maintenu entre elles l’harmonie par son effort incessamment répété ? Personnalité idéale, volonté toujours bonne, ces deux formules sont inséparables et expriment la même définition du Bien.

Cette conception semble logiquement légitime et pratiquement utile, car elle définit un idéal vraiment pratique et elle ne le définit qu'avec des données morales sans autre postulat que ceux du devoir lui-même ; il ne s’agit plus d’un absolu que notre volonté doit désespérer d’atteindre et peut-être notre intelligence de concevoir. En définissant un genre, elle laisse place à toutes les déterminations spécifiques, puis individuelles que réclamera l’infinie richesse de la vie. Ici, comme dans la science proprement dite, nos déterminations ne sont jamais qu'approximatives ; et il reste, pour agir, à résoudre individuellement, en appliquant les principes généraux, chacun des problèmes de la pratique. Mais ces déterminations générales devront, avec le progrès même de la science, devenir de plus en plus précises, et, sans pouvoir Jamais emprisonner la vie ni fixer l’individuel, encadrer la réalité concrète dans un réseau de plus en plus serré. De plus, puisqu'il s’agit ici d’une vie psychique et sociale toujours plus complexe et plus riche,nouspourrons,dans ces approximations logiques,

LE BIEN ET L'OBJET MORAL 115 suivre ce progrès de l’objet lui-même, imaginer de nouveaux concepts, les uns plus larges pour suffire à l’étendue des relations nouvelles entre les hommes, les autres plus spéciaux et plus subtils pour saisir les nuances de plus en plus délicates de la vie morale. Trouvons-nous trop simples et trop schématiques les définitions anciennes, parce que nous avons à mettre en œuvre plus de richesses accumulées et que, fournis de plus d'idées, agités de plus de sentiments, engagés dans plus de relations, nous avons à coordonner plus d’actions ? Nous devrons donc concevoir un idéal plus large de la personnalité humaine, en mettant à profit les données d’une expérience toujours plus étendue, et celles d’une science psychologique et sociale toujours mieux informée. On n’imposera pas non plus le même idéal à tous les peuples, au mépris des différences profondes de tempérament et de conditions qui le rendraient illusoire pour la plupart d’entre eux. La forme du devoir reste commune, et commun aussi le type très général de l’homme. Maïs, entre les limites extrêmes du type, que de diversité et que d'oppositions, depuis l’être voisin de l'animal, qui pourtant le dépasse mais atteint à peine à la personnalité, jusqu'au plus pur et au plus sublime de nos héros! N'est-ce pas faire de la moralité une chimère que de proposer aux anthropophages une idée subtile du Bien que les Européens civilisés et philosophes ne réussissent pas à comprendre tous de même ? Sans douteil faut bien qu’il y ait des traits communs ; et surtout, comme nous pouvons le constater entre les peuples civilisés, le progrès de la raison détermine une convergence des idées qui semble devoir aboutir à l'unité d’un idéal clairement défini. Mais, d’une part, cette unité même ne serait pas souhaitable, car l'ini-

tiative morale en serait diminuée ; de l’autre, cette conver:gence ressemble parfois singulièrement à celle des parallèles ou, si du moins elle peut servir à nous orienter, elle ne peut nous laisser espérer d’apercevoir la limite et le point de rencontre. Et le plus sage est de proposer, au moins pour chaque peuple et pour chaque siècle, un idéal d'humanité plus prochain, plus accessible et par là même plus impérieux. Ce n’est pas assez, et il ne suffirait même pas de tenir compte des différences qui séparent les provinces ou les familles d’un pays, les générations d’une même période historique. Il faut aller, pour la pratique, jusqu'aux différences individuelles. Evidemment, les ressemblances s'accusent et se multiplient à mesure qu’on passe des espèces aux variétés ; et l’idéal semble même devoir offrir plus d’unité que le réel; la raison ne doitelle pas rapprocher les hommes plus que les appétits et les passions ? Et pourtant, n0n omnia possumus omnes ; la bien à réaliser ou même à viser ne peut pas, malgré tous les rapprochements nécessaires, être le même pour chacun de nous. Chacun a sa facon d’être sage, tempérant, courageux, juste ou charitable ; chacun a donc sa personnalité idéale et son bien propre. Toutefois, la détermination logique des concepts n’atteint pas jusque-là : idéale ou réelle, l’individualité, à plus forte raison la personnalité ne saurait être définie et enfermée dans un concept. La définition ne va que jusqu'aux espèces. Concluons donc qu’il y aura des espèces du Bien, et que la notion de la personne humaine devra diversifier le type général en l’enrichissant de déterminations spécifiques, auxquelles ensuite chacun de nous devra ajouter les traits individuels de son propre idéal.

: Nous reviendrons sur ces idées. Là n’est pas pour le

moment la vraie difficulté ; toute autre conception d’un bien relatif se prêterait à ces spécialisations, pratiquement insuffisantes du reste. La question est de savoir si l’idée du Bien est indépendante et irréductible, si elle est un genre à part et non une espèce d’un genre plus large. Pour s’en convaincre, il faut évidemment essayer de la réduire à d’autres, et c’est seulement quand elle aura résisté a toutes les analyses qu’on pourra la déclarer élémentaire et semblable à un corps simple. Telle est la tâche qui se présente. Mais ne serons-nous pas, dès le début, arrêtés par une objection capitale et qui rendrait, si elle était fondée, toutes nos démarches inutiles ! Maintes fois on a tenté cette assimilation du Bien à un autre objet tel que l’utile ou le vrai, et chaque fois on a échoué pour avoir méconnu la caractéristique même du Bien inséparable du devoir. Les uns faussaient la notion de moralité en éliminant l’idée de la loi ; les autres, décidés à maintenir l’obligation, n’y réussissaient pourtant pas, parce que, ne l’ayant pas posée dès le début dans la définition du Bien, ils ne pouvaient plus l’ajouter après coup et par artifice,. De deux choses l’une : ou le Bien sera conçu sans l'obligation, et ce ne sera pas le Bien; ou il sera obligatoire, et, comme tel, irréductible. Les autres objets sont proposés à la contemplation de notre pensée ; quelques-uns, comme l’agréable, intéressent en même temps notre sensibilité ; celui-là seul concerne la volonté et ne peut être conçu sans réclamer l’action qui le réaliserait. Mystérieuse ou non, c’est une condition qui s'impose & priori ; il-suffit de s’en rendre compte pour s’épargner de stériles recherches.

Cette fin de non-recevoir est plus spécieuse que décisive. -Une issue reste possible. Le Bien pourrait être, dans un

genre plus large, une espèce dont l’obligation serait la différence. Il faudrait assurément qu’il n’y eût pas a priori d'opposition entre le genre proposé et cette différence ; mais rien ne permet a priori de prévoir une telle opposition. Le Bien ne sera-t-il pas, comme objet, un certain ordre intelligible, et prenant rang, par conséquent, dans une série déterminée d'objets! Restera seulement à trouver cette série. Mieux encore, il se pourrait que cette solidarité pratiquement indissoluble du Bien avec le devoir püût être écartée d’une analyse et d’une définition théoriques. Par exemple, l'obligation pourrait n’apparaître qu’au moment où cet objet serait mis en rapport avec un sujet agissant, plus exactement, au moment où le sujet cesserait de s'en tenir à la contemplation pour passer à l’action. Et il est évident que l’idéal conçu, même très déterminé, peut être très lointain, hors de la portée de l’action présente, et rester longtemps objet de pure intelligence. Tant que les occasions ou conditions pratiques ne sont pas données, nous pouvons nous en tenir à une représentation théorique d’un avenir souhaité. Quels que soient ensuite les rapports du Bien à la volonté, qu’il exerce sur elle un attrait, une sollicitation douce ou impérieuse ; quel que soit le rôle du sujet agissant en face de l’objet ainsi conçu, les caractères objectifs du Bien n’en sauraient être modifiés. Ces difficultés intéressent les relations de l'intelligence et de la volonté, et nous les avons examinées. Elles ne nous interdisent pas, ce semble, de penser le Bien comme une chose déterminée, comme un système de rapports tenant, ainsi que des rapports mathématiques, à la nature de certains termes donnés en fait ou par hypothèse. Dira-t-on que ces termes sont ici des personnes morales, des sujets libres? que nous ne

pouvons concevoir ces rapports en oubliant leur liberté, puisque c’est la liberté qui leur donne leur sens et leur valeur, mieux encore, qui les crée? Si nous faisons abstraction du sujet et de la loi, il n'y a plus que des relations naturelles, physiques entre des individus; mais le Bien a disparu. — Ici encore on s’obstine à poser le Bien comme objet à part, sui generis. Conçu comme un objet, n’est-il pas posé, ne fût-ce qu’un instant, hors de ia liberté qui s’appliquera ensuite à le réaliser ! Après tout, ce n’est pas la liberté du sujet individuel qui arbitrairement crée le Bien, à moins qu'on ne revienne à un intenable formalisme. Le Bien ne serait pas conçu s’il n’y avait au monde des sujets libres, cela est certain; ajoutons même qu’il ne serait rien s’il n’y avait pas un sujet pour le concevoir. Mais, une fois objet, il devra être défini comme tel; nécessité regrettable peut-être, mais à laquelle un sujet relatif ne peut se soustraire. Et cette inévitable démarche nous amène à penser distinctement, ce qui n’est pas pratique ment séparable, le Bien et sa relation avec le sujet. Tant que notre esprit s’attachera à cette représentation ou conception du Bien, nous pourrons oublier provisoirement et l'effort déjà moral qui l’a fait jaillir de notre conscience, et l'effort à venir qui le ferait passer à l’acte. Libre à nous d'ajouter ensuite que le Bien n’est pas tout intelligible, et que la différence spécifique, l'obligation, n’est pas représentable en elle-même. Mais s’il l’est de quelque façon, — etil le faut bien, puisque la nécessité d’un objet s’impose — nous devons chercher à le subordonner à un concept plus général, sous cette condition bien entendu que le passage reste possible de l'intelligence à la volonté, et que cet objet puisse être sans contradiction le contenu du devoir. C’est

120 LE CONTENU DE LA MORALITÉ seulement après avoir échoué dans cette recherche d’une définition que nous pourrons ranger la notion du Bien au nombre des notions premières et irréductibles. Avant d'en venir là, il faut essayer les diverses hypothèses possibles ; il y en a trois : le Bien a pu être assimilé à l’Agréable et

à l'Utile, au Vrai, au Beau. . ; r' \ A : 2e < D ALES dd Q RES :

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