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1 J'emprunte cette argumentation en faveur de l’utilitarisme à un remarquable article de M. Belot, Revue de métaphysique, juillet 189%, p. ne sqq.
«même par là que s’explique son rôle en morale‘. » Soit: Utile est un moyen dont la fin est le plaisir; voilà qui est clair. Mais encore faut-il que l’Utile soit donné et réalisé. Quand on le propose lui-même — c’est ici le cas — comme fin à l’action de l’individu, on exige un résultat, non une intention ; car seul le résultat est productif. Le médecin qui sacrifie sa vie et ne réussit pas à sauver le malade est donc coupable, puisqu'il a détruit de la richesse sociale au lieu d'en produire. — Du moins son exemple est chose objective et utile, et ainsi son action est bonne. — Encore faut-il que son intention soit vue et comprise; si elle est méconnue, ou ignorée, —le cas n’est pas rare — il a mal fait. Ce n’est pas tout; pour que l'exemple même de sa bonne volonté soit utile, il faut qu’il soit contagieux et, en fait, suivi; et cela ne dépend pas de lui. Ge west jamais que le résultat qui fera le bien ou le mal; la “volonté est insignifiante, et personne n’est jamais sûr de “bien faire. Dans tous les cas, on ne saurait substituer au résultat positif l'opinion ou l'illusion des hommes; il ne ‘sufit pas pour qu’une action soit utile et bonne, que le sentiment moral d’un milieu donné la regarde comme ‘telle, à moins de déclarer que la moralité est purement affaire de mode, qu’il n’y a pas de différence entre la vérité cet l'erreur, et qu’une action est vraiment utile à la société du moment qu’elle est jugée telle par les contemporains “et les voisins. Les sacrifices humains sont absurdes puisqu'ils n’ont pour but que d’apaiser une divinité chimé- “rique: il suffit pourtant que les hommes croient à cette ‘ chimère pour qu’ils soient utiles et moraux. On confond ici,
de 4 Revue de métaphysique, juillet, 1894, p..437, : |
après en avoir adressé le reproche à d'autres, le faitet le droit en faisant commencer le droit à un fait donné. Ou plutôt, il ne s’agit pas d'expliquer en historien et d'interpréter en critique les sentiments moraux des différentes sociétés humaines ; la morale n’est pas l’ethnographie. On ne peut s’en tenir à raconter comment les hommes ont compris le Bien; il faut juger ces jugements mêmes. La morale n’est pas une physique, et l'induction ne suffit pas. Voilà toujours le point essentiel du débat.
Et pourtant, si l'on nous montre que tous les hommes ont pris pour criterium de moralité l'intérêt général, il faudra sans doute reconnaître dans ce fait universel un fait rationnel, un véritable principe. Rien n’est plus assuré; l'induction peut fort bien rejoindre une nécessité & prior, en vertu d’une harmonie fondamentale entre Ja nature et l’esprit. Cela est même inévitable si les faits naturels ne sont, comme ici, que des jugements de l'esprit. Mais, précisément, il faut rejoindre un ordre rationnel, et retrouver pour l'utilité générale un sens supérieur aux accidents de la mode et des préjugés. Alors seulement on pourra retrouver aussi une valeur et aux préjugés moraux les plus singuliers, et aux intentions les plus maladroites. La raison, non le plaisir, redevenant le principe, on pourra admettre qu’on ait manqué le succès matériel, et pourtant réussi à l’œuvre idéale, parce que l’union idéale des bonnes volontés a plus de prix que la multiplication de jouissances éphémères. C’est donc un rationalisme, non l’utilitarisme, qui seul peut prendre comme des jugements moraux les aberrations mêmes de la conscience, et comme des actions morales les aberrations de la bonne volonté. Du point de vue de l'utilité, il n’y a que le résultat qui compte; il n’y a
rien de respectable dans l’erreur ni dans la maladresse. Le savant n’enregistre que les vérités ; l'industriel n’estime que le profit. Si l’on réclame, fort justement du reste, pour la morale une place intermédiaire entre la science positive et la métaphysique hypothétique, il faut admettre aussi que le fait ici n’est pas souverain, et que l'initiative de l'agent moral, supérieure aux résultats eux-mêmes, peut s'élever au-dessus de l'intérêt social; car, le prendre volontairement comme fin, c’est, déjà le dépasser en lui donnant, par cette volonté même, un sens rationnel ; faute de quoi, il n’aurait pas de valeur morale.
Mais ceci nous amène, comme on le voit, à la question de savoir si cette conception du Bien peut cadrer avec les conditions formelles de la loi. Or, si le Bien est l'utilité sociale, l’autorité de la loi ne peut venir que de la puissance de la société. Si elle venait de plus haut, le concept du Bien serait plus large; si elle venait de l’individu, le concept serait plus étroit et se ramènerait à celui de l'intérêt personnel. C’est le bien social qu’il faut réaliser, et c’est la société qui le commande ; ces deux thèses sont évidemment inséparables. 11 serait banal de le redire, si personne ne s’y trompait ; mais il semble souvent qu’en affichant une on masque l’autre. On propose franchement comme objet idéal la perfection d’une société désormais immobile et comme cristallisée ; on n’ose pas dire à ceux que l'on oblige à y tendre et à s’y dévouer que là est le principe de toute autorité. On excite l’espoir ou plutôt l'illusion du bonheur qu’ils y goûteraient; on les intéresse, faute de mieux, à la représentation du plaisir, chimérique du reste, des hommes de l’âge d’or. On fait appel aussi aux injonctions plus ou moins perfides d’une conscience morale ou
110 LE CONTENU DE LA MORALITÉ -même religieuse, comme s’il était permis, après avoir écarté le mirage, d’en réclamer le bienfait. On ne déclare pas, comme il le faudrait logiquement, que la société seule imposeici sa loi, c'est-à-dire sa tyrannie; car, nous l’avons vu, iln’y a que le droit du plus fort qui puisse, en vue du seul plaisir des autres, infliger aux disgrâciés de la nature ou du hasard la résignation ou plutôt l'élimination. Qu’une société organisée, comme une force vivante, se déploie et se défende aux dépens des faibles ; qu’elle absorbe, si elle peut, ce qui lui sera utile, et brise ce qui l’entrave, cela est dans le jeu des lois naturelles, comme il est naturel aussi qu’elle soit brisée ou absorbée par un organisme plus vigoureux, ou s’affaisse épuisée par la maladie. Dans un cas comme dans l’autre, l'individu compte pour peu de chose ; mais il peut se poser cette question : Vaut-il mieux que la - société subsiste telle qu’elle est, qu’elle se transforme ou - qu’elle disparaisse ? Et cette réflexion fait toute sa force, ‘ parce qu’elle fait sa liberté, car elle peut changer son “action, et de proche en proche l’état social lui-même. C’est cette réflexion aussi qui pose la question morale; et la société, prise comme fait, est incapable d’y répondre. Toute sa puissance ne peut rien ici, sinon provoquer la * révolte et l'esprit d’anarchie, car il s’agit précisément de ‘ juger cette force même et de lui demander ses titres. L'humanité tout entière fût-elle organisée, unifiée et armée pour écraser le plus faible des individus, elle resterait impuissante à lui imposer le moindre commandement moral, car ce roseau est une volonté. À moins pourtant que - la société ne soit elle-même un faisceau de volontés et de personnes, dont chacune est capable de trouver en soi une ‘loi idéale, et de dominer ainsi le fait de la force brutale.
L'OBJET MORAL EST-IL L’AGRÉABLE OU-L'UTILE? 141 Mais ce n’est plus alors le Léviathan qui commande, et l'individu qui se sacrifiera restera autonome en concevant un autre bien que le plaisir de quelques hommes à venir. Nous n'avons pas à insister sur cette conclusion après ce qui a été dit de la forme du devoir ; mais il était inévitable d'y revenir, puisqu'il s'agissait de voir non seulement si l’objet proposé pouvait être conçu, mais'encore si cet objet pouvait être le Bien. Or, rien n’empêche en principe de poser comme un objet la perfection sociale ; si difficile qu'elle soit à déterminer dans le détail, tout nous sollicite à en préciser l’idée ; mais rien ne permet, si on s’en tient là, de l'imposer comme idéal moral au sujet individuel. Ce pourra être un bien si on lui trouve un sens supérieur, et le devoir pourra s’y appliquer; ce n’est pas le Bien, puisque le devoir n’en est pas inséparable, ni même compatible avec l’omnipotence sociale.
Ce n’est même plus l'Utile ; le souci de l'intérêt et du plaisir a sombré dans cet effort intellectuel de systématisation. L’individu n’a eu droit qu’à sa place, la place infime d’un grain de sable, dans l’énorme édifice représentant l'Avenir social de l'Humanité. Il faut pourtant revenir à l'individu si l’on veut définir le Bien par P'Utile, qui ne va pas sans le plaisir. Fâcheuse, mais insoluble antinomie de la sensibilité et de la raison, quand on fait de la première le principe de l’autre, ou seulement un principe équivalent. Ily a une utilité sociale, que la raison peut définir en assimilant la société à un individu ; iln’y a pas, comme il le faudrait logiquement, un plaisir social, et la société n’est plus assimilable à un individu. C'est un être vivant et qui paraît sensible : ce n’est pas un être sensible. Il n’y a pas de conscience sociale qui fasse de la société un
sujet véritable ; ou s’il y en a une, bien intermittente du reste ct bien fragile, elle n’absorbe pas en une unité subjective toutes les consciences individuelles ; elle n’en est bien plutôt que l’exaltation simultanée ; et la jouissance de ses enthousiasmes, extrêmement rares, n'est toujours réelle que dans les individus. Qu'il s’agisse donc du plaisir ordinaire, seul principe invoqué par les utilitariens, où qu'il s'agisse de ces hautes et intenses émotionsoù frissonne l’âme indécise de tout un groupe social, c’est toujours en l'individu que se trouve la réalité positive, concrète, irréductible du plaisir. Et c’est à cette fin dernière qu’il faudra normalement rapporter l’Utile. Malheureusement, ce ne sera pas le Bien; il est maintenant inutile d’y insister davantage. Car de deux choses l’une. Ou cet objet occupera de plus en plus notre pensée et se transformera en un système où la loi de la raison sera souveraine, au mépris du plaisir lui-même ; ainsi arrive-t-il à l’homme qui travaille à s’enrichir, pour jouir ensuite du repos et du bienêtre, d'oublier le bien-être et le repos pour se livrer tout entier à la manipulation de la richesse, et à la fièvre des affaires. Ou le plaisir reste vraiment le but prochain et jamais oublié; mais il ne saurait être le contenu d’un devoir, car loi et plaisir sont termes contradictoires. L'Utile est à la merci d’un caprice; il n'y a plus d’objet à définir ni de loi à suivre, püisque le sujet sensible se pose a. priori, arbitrairement, au mépris de toute logique, comme l'absolu qui prétend asservir la raison même, et puisqu'il supprime la condition de la loi, en même temps qu'ilse donne l'illusion d’en poser une.