CHAPITRE TI
Conception trop étroite et incompatible avec l’idée de loi si l’on en prend Pobjet à la rigueur, incohérente si on Vélargit pour satisfaire aux exigences de la raison théorique et pratique, tels sont les défauts de la théorie précédente. L’utile ne devient un idéal et un objet rationnel qu’en cessant d’être l’utile. N’est-il pas naturel, dès lors, de substituer le Vrai à l’utile, et n’est-ce pas ce que réclame le progrès fatal de la science positive? N’est-il pas nécessaire et urgent que la morale devienne une science pour garder ou reconquérir son prestige ? N'est-ce pas là que nous a conduits le mouvement à la fois historique et logique de Vutilitarisme lui-même, qui finit par absorber la morale dans la science sociale, et par déterminer le Bien d’après les lois nécessaires de l’organisation sociale ? Le Vrai seul peut être un objet à la fois positif et idéal : — positif, puisqu'il est réellement saisi par notre intelligence en des réprésentations ou concepts qui, une fois fixés, ont une
valeur définitive et universelle; — idéal, puisqu'il est iufini et que ses limites reculent toujours devant nos conquêtes. Ce double caractère n’est-il pas indispensable et suffisant pour donner à notre action morale la certitude et la noblesse, l'efficacité et le désintéressement, la valeur logique et pratique qui la rendrait indiscutable, la valeur poétique et religieuse qui en fait un acte de foi ? Le savant seul peut agir à coup sûr, avec cette netteté et cette précision que réclament les exigences intransigeantes de la conscience ; et en même temps, il peut seul allier à cette assurance l'ardeur généreuse, l'humilité enthousiaste du croyant. On pourrait äonc dire a priori que le Vrai, ou une espèce du genre, est Le seul contenu possible du devoir ; la morale n’est que la logique de l'action. Théorique ou pratique, il n’y a toujours qu’une raison; ainsi disparaissent, avec l’artifice qui les opposait l’une à l’autre, d'insolubles difficultés. Et ce n’est pas une simple et heureuse coïncidence ; il y a là une nécessité radicale. Que cherchons-nous en effet ? Le contenu d’une loi, c’est-à-dire un objet. Or, non seulement lé Vrai fournit le contenu satisfaisant de la loi des actions, mais encore il n’y a pas d'autre objet possible ; il est la seule chose que nous puissions tenir devait notre pensée et qui soit intelligible. Ni le plaisir, ni l’action, pas plus que le mouvement, ne sont réellement des objets ; une fois fixés, ils ne sont ni l’action, ni le plaisir, et ce n'est qu’artificiellement, malgré la conscience, qu'on les objective, en les identifiant avec les faits qui en sont les conditions ou les résultats. Mais ce que nous nous représentons, ce sont toujours des rapports entre des termes, puisqu’un terme isolé et sans relations ne saurait être pensé. Dira-t-on que ces rapports ne sont
L'OBJET MORAL EST-IL LE VRAI ? 115 pas toujours vrais, et que le faux est aussi facilement pensé? Mais Le faux lui-même est pensé comme vrai; notre esprit, dans ses fictions les plus fantaisistes, attribue à ce qu'il pense, ct par cela seul qu'il le pense sous la loi d'identité, au moins cette vérité interne qui est nécessaire à une liaison d'idées. L’erreur n'apparaît qu'avec l’instabilité de plusieurs de ces liaisons et de ces systèmes, dont les uns résistent à tout effort de dissociation, tandis que les autres vacillent au moindre mouvement de la réflexion. Quoi qu’il en soit, du reste, de cette distinction entre la vérité objective et la vérité subjective, le Bien n’en serait pas moins une forme ou une espèce du Vrai ; car il réclame manifestement l’idée d’un ordre stable et universellement valable pour tous les sujets. En même temps que ce système serait assez vaste pour dépasser infiniment nos plus hautes et plus lointaines ambitions, le détail, infini lui aussi, de la vérité toujours plus minutieuse serait au moins équivalent à la variété des plus subtiles alternatives morales. Ilest donc naturel que l’on ait plus ou moins délibérément proposé cette conception du Bien ; voyons comment elle peut être déterminée avec plus de précision.
Elle se rencontre déjà dans la morale socratique et, par conséquent, avec des nuances ‘bien entendu, dans toute la morale antique. Sans doute, c'est le plus souvent, au contraire, le Bien qui semble être le principe ou le genre dont le Vrai n’est que l’espèce. Mais, d’une part, les Anciens, dans leur optimisme, n’y mettent pas toujours une grande rigueur; Socrate, sinon Platon, paraît les identifier, plutôt que les subordonner l’un à l’autre. D'autre part, cet optimisme même est avant tout intellectualiste, et la
philosophie socratique a pu être très justement appelée philosophie du concept. Le Bien est assurément pour eux un objet intelligible ; n’est-il pas objet de science, mieux encore l’objet de la science ? Que ce soit la Logique de la conscience où une métaphysique intuitive, il n’y a pas ‘d’autre science que celle du Bien. Sans doute encore, l'amour est pour eux inséparable de la connaissance et lui est nécessaire ; mais, quel que soit son rôle, si nous n’envisageons que l’objet lui-même, posé hors de l'esprit, nous devons dire que c’est le Vrai ou une forme du Vrai. ‘N'est-ce pas la raison, une raison pensante et théorique ‘plus encore qu’agissante, qui est au fond de toutes choses ? Et ce qu’ils appellent le Bien pour chaque être ou pour le monde, n'est-ce pas cette destinée rationnelle, cette forme d'existence, ce système de déterminations internes et de ‘relations qui serait le terme vrai, réclamé par la pensée comme seul intelligible ? Les Stoïciens eux-mêmes, si formalistes qu’ils soient, n’expriment-ils pas la même idée en proposant à l’homme l'imitation intérieure de la Raison uni- ‘verselle grâce à qui toutes choses sont à leur place, c’est- ‘à-dire la réalisation pratique d’une vérité intelligible ? L’optimisme intellectualiste qui caractérise la philoso- " phie grecque réclamait, pour ainsi dire, cette conception. ” Gertains modernes y ont mis plus de netteté peut-être, “et ont, avec une méthode plus positive, rapproché le Bien ‘du Vrai, comme une espèce d’un genre, la Morale de la ‘ Logique, dont elle ne serait qu’un chapitre. Il semble bien, ‘en effet, qu’il faille prendre ainsi leur théorie. Quelle que «soit l'autorité des critiques qu’on lui a adressées‘, on lui {
: M. Janet, Morale, éd. in-12, p. 137 sqq.
accorde peut-être tout l'essentiel si on reconnaît non seulement que « les vérités morales sont des vérités », mais surtout que le Bien est, sinon le Vrai, du moins quelque chose de vrai. Quoi qu’il en soit de cette interprétation, c’est ainsi qu’il convient d'entendre la thèse pour qu’elle ait tout son sens et toute sa valeur ; et dès lors, il importe peu de savoir si les vérités mathématiques, physiques, etc., sont ou non morales ; ilsuffit que l’objet idéal de la morale soit un certain ordre de vérité, de même genre et d'autre espèce que l’objet de la physique ou des mathématiques. Sans doute, il reste que les vérités morales diffèrent des autres en ce qu’elles entraînent, ou tout au moins comportent l'obligation; et il n’est pas question de supprimer la différence spécifique. Mais il suffit que ce soient des vérités ; le Bien, en tant qu’objet, est par là même une forme du Vrai. L'obligation, en effet, n'apparaît, nous l’avons montré, qu'au moment où le Bien n’est plus posé comme objet à connaître ou à comprendre, alors que le sujet a une intention, non plus un concept, à déterminer, et qu’il réfléchit, non plus sur un système possible de conduite impersonnelle, mais sur ce qu’il va faire, sur un avenir personnel. Que ces deux démarches soient voisines, que le passage de l’une à lautre soit nécessaire, que la première soit fautive si elle est inconciliable avec l’autre, “cela est certain ; mais ce sont pourtant deux démarches, : comme nous l’avons dit ; et le sujet qui ne pourra, l’occasion venue, échapper à la seconde, peut, si Paction lui en laisse le loisir, s’arrêter à la première. Il y aurait ainsi la vérité obligatoire et pratique, comme il y a une vérité mathématique et une autre expérimentale. De ce point de vue, il n’est pas juste de dire que les crimes représentent aussi
148 LE CONTENU DE LA MORALITÉ bien des vérités et « qu'il est très vrai que je puis m’approprier le bien d'autrui’ ». Car il est vrai ausssi que je puis affirmer des erreurs, etelles ne sont pas pour cela des vérités. Voici bien plutôt comment s'établit la symétrie. Il y a des affirmations très réelles, mais fausses, énoncées et posées par un sujet pensant ; elles ne correspondent pas à l’ordre objectif et immuable des choses, elles en sont même la négation; pour autant qu’il dépend de lui, le sujet méconnaît et, en un sens, menace la vérité. S’il était seul, s’il devenait tout puissant, il ferait de l’erreur qu'il affirme une vérité. De même, il y a des actions, très réelles, mais fausses, ou, comme nous disons ordinairement, mauvaises. Voulues et réalisées par un sujet agissant, elles ne correspondent pas à l’ordre objectif des choses, c’est-à-dire aux relations naturelles et logiques des êtres. Elles en sont la négation, et, pour autant qu’il dépend de lui, ce sujet méconnaît et menace cette vérité. S'il était seul maître et tout-puissant, il ferait de son erreur la vérité, de sa faute une action bonne, parce qu’il transformerait par son acte même le système de ces relations; sic volo, sic jubeo. Tel un artiste qui effacerait et referait tout un tableau pour maintenir une figure d’abord mal posée et lui donner un sens, au lieu de la rectifier elle-même. Mais l’homme n’est pas l'artiste de l’univers, et il ne peut, füt-il Xerxès ou Napoléon, transformer l’ordre des choses pour l'adapter à ses pensées ou à ses actions au lieu de les y adapter elles-mêmes. Son pouvoir est limité comme sa connaissance, plus encore peut-être, et ses erreurs deviennent des fautes quand il prétend ainsi les
1 M. Janet, Morale, éd, in-12, p. 137 sqq«
imposer ou les substituer à l’ordre donné par la nature. Par exemple, l’homicide est un crime, parce qu’il traduit cette erreur grave qu’un homme est chose vile, ou la chose d’un autre homme; le vol affirme et nie simultanément Vidée de propriété ; la calomnie est manifestement une erreur voulue, et une tentative pour en faire une vérité ; refuser de rendre servive à son semblable, c’est nier la solidarité humaine et les lois nécessaires de la vie sociale ; et ainsi de suite. Inversement, les bonnes actions sont toutes des jugements vrais. L’honnête homme n’est-il pas celui qui prend les autres hommes pour ce qu’ils sont en vérité, c’est-à-dire pour ses semblables, affirmant par ses actions que la vie, la liberté, l'honneur, la propriété sont en eux semblables à ce qu’ils sont en lui-même. C’est ainsi que le savant conforme chacun de ses jugements à la réalité des faits, et reproduit dans leur enchaînement logique l’ordre systématique de la nature. Les actions ne sont que des affirmations plus accentuées, et leur idéal n’est qu'une partie de l’idéal logique ; le Bien est une forme du Vrai.
Telle est la thèse en son expression la plus simple, sinon la plus profonde. C’est dans Spinoza, sans doute, qu’il fau drait chercher là-dessus Les déclarations les plus nettes et les plus originales. Après avoir nié la distinction du bien et du mal, il lui redonne un sens en les rapportant au vrai et au faux ; ou plutôt, comme on l’a montré !, il refuse de les distinguer parce que ce serait affirmer la réalité du mal et que le mal, comme le faux, n’est rien de positif. Mais ce qui
1 Delbos, Le problème moral dans la philosophie de Spinoza, p. 57 sqq.
reste, c’est l'identification du Bien et du Vrai; «connais- « sance et moralité sont identiques dans leur matière comme « dans leur formet. » Il n’a fallu que pousser à bout en un sens la thèse de Descartes, rapprochant jusqu’à les confondre le jugement et la volonté. Dira-t-on que, malgré tout, l’action est quelque chose de plus que la connaissance ; que l’une réalise ce que l’autre conçoit; que l’homme, dans un cas, prend possession de tout son être et de Dieu en lui, tandis que, dans l’autre, il n’en saisit que la représentation ; qu’enfin la joie est autre chose que la clarté ? Cette opposition, ou, si l’on veut, cette distinction est plus apparente que réelle. Tout d’abord, objectivement, il n’y a pas de différence possible entre le Bien et le Vrai; il n'existe que l'être; tout ce qui est positif n’est que forme de l’être, attribut ou mode de Dieu ; le Vrai c’est l’être représenté en un être, et, si l’individu a le droit de concevoir son propre bien, c’est à la condition d’y reconnaître non un idéal illusoire, mais une détermination, ou mieux la seule détermination véritable de son être dans l’être infini. De plus, subjectivement — si tant est que ce mot ait un sens dans la philosophie spinoziste — et dans la mesure où l'individu se fait centre et sujet d’action, le Bien à réaliser, son bien ne saurait lui apparaître que comme la possession du Vrai. N’est-il pas absurde, en effet, de prétendre modifier la moindre parcelle de la réalité, et produire des modes de la substance éternelle; de s’attribuer un pouvoir quelconque de création, et comme un empire, si limité qu’il soit, dans l'empire de Dieu ? Celui qui est dupe de cette monstrueuse illusion n’est-il pas destiné à être malheureux, impuissant
1 Delbos, Le problème moral dans la philosophie de Spinoza, p. 68.
à satisfaire la moindre de ses ambitions, parce qu’il se heurte de toutes parts à l’immuable nécessité des choses, souffrant de cette impuissance même, incapable, grâce à son aveugle obstination, de prendre les choses selon leur biais véritable et de jouir, en y consentant avec toute son âme, de leur ordre éternel ? Si quelque chose est possble à l’individu, s’il y a une place pour la moralité ou, plus simplement, pour la pratique, il faudra donc que ce soit une pratique tout intellectuelle, un arrangement d'idées, non une production de réalités ou de mouvements, une opération logique, non une chimérique tentative de création. Tout ce que l’homme peut espérer, et qui lui suffit pleinement du reste, c’est d’avoir des idées claires et distinctes au lieu de pensées obscures et confuses ; c’est de dissiper par cette clarté même les nuages orageux des passions, et de devenir libre et heureux par cette contemplation sereine de la nécessité. Le malade ne peut rien faire pour se débarrasser de son mal ni pour en précipiter ou en ralentir l’évolution ; la guérison ou la mort viendra à son heure, et c’est l’ignorance seule du fatal enchainement des phénomènes qui trouble ses idées, provoque son angoisse, son agitation et les stériles démarches auxquelles il attribuera peut-être, après coup, son salut. Supposons, au contraire, qu’il connaisse et comprenne son mal, c’est-à-dire, en voie les causes, les antécédents, les suites, en un mot les relations avec le système total des mouvements ; supposons qu’il y discerne clairement une série — ni plus ni moins importante qu’une autre — des modes de lêtre infini, et la pense distinctement, sous la forme de l'éternité : il n’y aura plus en lui d'émotion parce qu’il n’y aura plus d’idées confuses, plus
d'incertitude, plus de désir illusoire, plus de souffrance par conséquent. Il ne sera plus passivement asservi au mécanisme des choses ; il en sera le témoin impassible, et heureux, le spectateur intelligent qui ne peut que prendre plaisir à la pièce impeccable représentée sur la scène. Son intelligence, en effet, ne peut rien souhaiter de mieux ni d'autre, parce que tout autre ordre serait moins intellgible, étant moins nécessaire. Il a la joie pleine et pure du savant qui comprend la pensée de l’univers, s’y associe, ÿ collabore par là même autant qu’il se peut, et jouit sans réserve de cette pieuse résignation ou plutôt de cet enthousiaste assentiment. C’est maintenant l’imprévu qui l'affligerait, et il souffrirait de l’accident d’une guérison qui, si elle n’était pas impossible, ne serait qu’un scandale pour son esprit. Le bien de l’homme n’est que dans l’intelligence pure et sereine des choses ; n’est-ce pasdire qu’il est objectivement identique à la vérité ?
C’est jusque-là, où même plus loin, qu’il faut pousser la thèse pour lui donner toute sa rigueur. Cependant, ce n’est pas toujours ainsi qu’elle est entendue, en particulier dans les théories modernes qui font de la morale une science véritable et positive. Elles s’efforcent, en effet, de maintenir la notion de l’idéal sans laquelle il n’y a plus de morale puisqu'il n’y a rien à changer à ce qui est, et ‘en même temps de constituer la morale comme science pour lui rendre ou lui donner le droit d’être écoutée. Seule, en effet, la science peut rapprocher les hommes que la religion divise, et leur offrir une certitude que la métaphysique leur refuse. Tant que la morale restera une partie de l’ancienne philosophie, littéraire, scolastique en même temps et à moitié religieuse, elle ne sera qu’un exercice de
rhéteur, d'artiste ou de prédicateur, sans autorité durable ni fondement solide. I] faut qu’elle se détache, à son tour, du tronc vieilli et désormais stérile, pour vivre, comme les autres sciences, d'une vie propre et qui sera indéfinie, Tant que le Bien sera considéré comme un vague idéal, plus ou moins poétique mais nécessairement variable avec le sentiment personnel, le moraliste ne présentera que des sollicitations plus ou moins persuasives, des descriptions plus où moins éloquentes ; il n’y aura ni règle définitive, n1 objet défini de la moralité, Forme et contenu de la loi morale ne peuvent se trouver que dans le système des lois et des vérités naturelles. Et le Bien doit être un ensemble de rapports tenant à la nature même des êtres, rapports objectifs et susceptibles d’être scientifiquement déterminés; il ne peut être qu'une forme ou une partie de la Vérité.
- Nous retrouvons ici d’abord la morale évolutionniste dont nous avons examiné le principe utilitaire, mais dont il reste à envisager le caractère scientifique. Rappelons brièvement que la morale doit être tout entière tirée de la biologie, soit individuelle, soit sociale. De même que la physiologie et l’anatomie, déterminant avec précision les relations des organes et des fonctions, fixent aussiles conditions qui assurent la plus longue résistance des organes et le jeu le plus régulier des fonctions, de même la science de la vie psychique et sociale déterminera les conditions de Padaptation parfaite de l'individu à la société, et, du même coup, la structure normale du corps social avec les lois du bonheur de chacun. Les principes de la morale, comme ceux de l'hygiène, ne peuvent être tirés que de la science ; ils sont a priori, et la méthode est rationnelle en ce sens que l’on n’attend pas expérience de l’individu pour décider
de ce qui lui est bon, c’est-à-dire utile et par conséquent moral. Limité à ses souvenirs, n'ayant d'autre critérium que ses sensations, l'individu se tromperait à chaque instant sur son intérêt et sur l’intérêt social, comme l'enfant se trompe dans les plus simples inférences sur le plaisir prochain, comme le malade se trompe sur les remèdes et le régime qui le ramèneraient à la santé. Il faut que le malade se confie au médecin, l'enfant à l’éducateur, parce que médecin et éducateur ont la science ; il faut que le moraliste aussi ait la science, et puisse prédire que telle conduite sera nécessairement bonne et utile, telle autre nécessairement nuisible et mauvaise. Et cette nécessité ne peut être garantie que par les lois déjà établies de la psychologie et de la sociologie. Mais il ne s’agit plus, comme on le voit, d’un & priori métaphysique et de postulats fantaisistes ; ces lois ne sont que le résumé de toute l'expérience accumulée de l’espèce humaine : c'est toute l’expérience passée qui garantit la certitude de cet avenir. On dirait aussi bien que c'est la raison et la constitution mème de l'esprit ; et la morale, science rigoureuse, peut poser en principe une définition précise, à la fois naturelle et rationnelle du Bien. Ge sera, à la limite de l'Evolution, l’agencement organique et l’équilibre d’une société dont tous les membres, comme les cellules d’un corps sain et robuste, obtiendraient, par le seul jeu de la vie, le maximum de bonheur en échange du maximum d'activité. Chaque individu étant {he right man in the right place, comme un musele sain dont toutes les insertions sont normales. fonctionnerait avec une régularité et une élasticité parfaites, De cet emboîtement irréprochable des fonctions assurant la santé du corps tout entier bien adapté au milieu cosmique,
L'OBJET MORAL EST-IL LE VRAI? 155 de cette harmonie résulteraient pour chacun le besoin et la capacité durable du travail, la joie pleine et sereine de la vie, Telle une administration bien constituée où chaque employé aurait la vocation du métier, et, à chaque instant, le goût exclusif des fonctions présentes, ou, plus exactement peut-être, une machine bien construite dont les rouages bien ajustés pourraient remplir indéfiniment leur office.
Mais ce but est lointain et inaccessible; pour le présent, comme pour chaque étape de la carrière individuelle et sociale, c’est la science encore qui détermine le bien prochain et le contenu positif de la regle actuelle. Il faut connaître préeisément, en effet, les lois générales de l’Evolution, la succession des périodes agricole, militaire, industrielle, pour déterminer comment cette Evolution même peut être favorisée ou avancée ; il faut connaître la pathologie psychique et sociale pour dicter le régime qui convient à un malaise, à une crise, à une maladie chronique. Le savant seul pourra donc indiquer le contenu du devoir, comme il pourra seul lui donner une valeur impérative ; l'individu n’aura qu'à obéir et à exécuter les prescriptions, indépendamment de toute considération de plaisir actuel ou d’utilité personnelle et prochaine. Le Bien a donc, de quelque façon et à quelque moment qu’on le considère, tous les caractères du Vrai : la précision, la fixité, l’intelligibilité; c’est réellement un objet de connaissance, car c’est l’ensemble des rapports positifs qui existent dans un système de phénomenes naturels. Peu importe ici la différence entre l’idéal et le réel, car l’idéal n’est que le réel de avenir, leterme nécessaire d’une nécessaire évolution, ou, dans tousles cas, le prolongement normal que réclament les lois établies par la science. VUAURE PAR TION | f5 A
Mais il semble qu’on puisse concevoir autrement, sous une loi plus haute encore et plus rationnelle, moins assujettie à l'expérience, cette réduction de la morale à la science. Ici, en effet, malgré tout, c’est le plaisir qui reste le but comme le fait fondamental ; si on l’oublie, ce n’est que pour mieux le retrouver, plus étendu et plus durable, Mais tout dépend de cet optimisme, lequel dépend luimême de l’expérience et de l’individu. On peut entendre les choses autrement. Réclamant pour la philosophie de la pratique, ou pour la philosophie plus large encore de l'idéal, plus de rigueur scientifique que ne lui en accordait S. Mill, on fait de la Téléologie elle-même un système de lois et de vérités. « Le système tout entier de ce que S. Mill «entend par l’art peut se transformer en un système « de faits donnés comme conditionnels, et en une science « réelle si on suppose certaines conditions données. Et à chaque pas, dans les sciences, nous trouvons des « Suppositions analogues fondées sur l’hypothèse de la « réalisation de certains phénomenest. » Ces premiers principes que l’on pose comme majeures générales, dominant toute une série de déductions, que sont-ils eux-mêmes, sinon des faits très généraux, des lois de la nature? Ils doivent l’être, du moins, pour que la théorie tout entière soit solide, et Les erreurs individuelles ne doivent pas nous abuser sur les conditions logiques de ces démarches, et sur le caractère scientifique de la philosophie morale. « Affirmer qu’une chose est désirable, c’est, dans l'opinion « de celui qui parle, énoncer une loi générale de la nature ; « car, énoncer qu’un événement devrait arriver, c’est in-
4 Paulhan, Revue philosophique, XVII, p. 529, sqq.
« diquer que son apparition produirait des effets d’une « certaine nature, c’est établir un lien entre ce phénomène «et d'autres, c’est énoncer un fait ou une loi... Ainsi l’art, « considéré au point de vue théorique, ne s’oppose pas à « la science ; il dérive d’elle entièrement ; il est une science « conditionnelle, une science idéale qui indique le rapport « des choses, non pas tels qu'ils sont actuellement, mais « tels qu'ils peuvent être sous certaines conditions. A ce « titre, la morale est une science‘. » Et l’on montre que le même critérium s’applique à la science, à la philosophie, à l’art, à la morale enfin; ce critérium est tiré de l’idée de systématisation. Toutes les théories morales s’accordent en ceci, que la conduite la meilleure est la plus systématisée. Quela vertu soit Le but, ou que ce soit le bonheur, l'idéal est toujours une systématisation plus haute, une forme supérieure de l’unité, car le plaisir même, élément du bonheur résulte de la coordination et de l'harmonie, La morale est donc unescience, et le Bien est une partie de la Vérité; c’est la vérité idéale qui concerne les relations des facultés ou éléments de l’individu entre eux, et de l’individu avec la société. Mais, d’un autre point de vue, cette science particulière domine toutes les autres'sciences ; car elle étudie les conditions de toutes les actions humaines ; et de celles-ci dépend, dans une certaine mesure, l’ordre supérieur, et, pour ainsi dire, l’achèvement idéal de l’univers. « Pour qu’une systématisation scientifique parfaite « (offrant une hiérarchie de lois soumise à une seule « loi suprême) soit possible, il faut évidemment que le « monde s'y prête, c’est-à-dire que l’unité y règne et la
1 Paulhau, Revue philosophique, XVII, p. 529, sqq.
« systématisation. IL faut done que le monde réalise la « plus haute moralité possible... La philosophie idéale « ne peut devenir réelle qu'en devenant scientifique, « de même que la philosophie scientifique ne peut de- « venir parfaite que par la réalisation de la philosophie « idéale . »
Voilà une interprétation ingénieuse de la primauté de la raison pratique où au moins de ses relations avec la raison théorique. On s'efforce de retenir, dans une philosophie déterministe, tout le mérite de la thèse chère au Criticisme. Il n’y a ici ni miracle, ni coutingence, pas plus dans le noumène que dans le phénomène; il n’y a qu'un certain agencement de phénomènes et de lois (entendez de lois naturelles et positives) qui, entre les limites mêmes de la science, réaliserait un système supérieur, objet d’une science plus haute, combinaison plus logique des lois abstraites que formule la science actuelle. « Une réalisa- «& tion complète de là morale » (chimérique et impossible du reste) « ajouterait une loi abstraite aux autres lois « abstraites; cette loi, indiquant le rapport des phènomènes « concrets dans leur écoulement mème, indiquant la loi de … « cet écoulement, achèverait la science en systèmatisant. « les autres lois et les réunissant solidement par un lieu S « logique* ». Il semble donc que tel soit l'enchaînement des | phénomènes : la connaissance des lois réelles et actuelles à engendre, par le jeu des associations mentales, la concep- 1 tion d’une systématisation idéale qui réalise petit à petit cette systématisation même, et la réalité de cette loi idéale. ‘Nous n'avons pas à reprendre ici en lui-même le per
x Reel Mr 520, gg.
? Jbid., 550-551.
L'OBJET MORAL EST-IL LE VRAI? 159 ‘de la contingence, et à rechercher si le déterminisme qui laisse place à ces alternatives variées pour un univers en train de s'organiser et risquant de ne pas réussir, si ce déterminisme est vraiment rigoureux. Nous n'avons pas non plus à examiner le passage de la loi réelle ou condition nelle à la loi impérative : ceci concerne la forme du devoir. Nous n'avons à considérer que le contenu de la loi et la définition proposée du Bien assimilé au Vrai, en nous demandant : 1° s’il fournit réellement une matière à nos déterminations, c’est-à-dire s’il est praticable ; 2° si c’est réellement le Bien, c’est-à-dire sil se concilie avec la forme de la moralité une fois donnée.
Supposons d’abord admis que le Vrai pourrait être un idéal d’action,et cherchons seulement si l'individu, en face de tout problème pratique, peut saisir, avec toute Ja pré- cision nécessaire, soit la vérité actuelle, soit une vérité idéale. Dans le premier cas il suffirait, pour déterminer J’action à faire, de connaître les relations exactes entre les termes du problème, c’est-à-dire entre l'homme et lunivers, entre les éléments constitutifs d’un être social ou
: individuel ; c’est ainsi que la valeur de l’inconnue apparaît par la résolution de l’équation posée. Mais, comment chacun de nous arrivera-t-il à connaître les conditions positives du moindre de ses actes ou même de ses plus importantes décisions? Résoudra-t-il seulement ces problèmes fondamentaux dont la solution domine tous les cas particuliers? ceux-ci par exemple : quelle est la place de
l’homme dans l'univers, son importance et sa valeur posi-
tive par rapport à tout le système des forces de la nature ?
: Y a-t-il une différence entre un individu et une personne ?
- Qu'est-ce qu’une société bumaine? Est-elle une somme
d'éléments, une synthèse organique, un concert de volontés? Quelle place y tient chacun des individus et, en particulier, celui qui se propose d'agir? Comment est-il lui-même constitué, quel est son tempérament, la nature et la force de ses passions, les limites de son esclavage ou de sa liberté ? Sur chacun de ces points il y a, il doit y avoir une vérité; et on ne saurait légitimement rien entreprendre avant de la connaître. Mais quelle est-elle, et qui peut se flatter de la connaître par la science ? Les esprits simples, si ardente que soit leur volonté de bien faire, doivent évidemment désespérer d'y atteindre; et, pour l’immense majorité des hommes, les nécessités de la vie, sans parler -de la limitation de leur intelligence, leur refuseraient même les loisirs nécessaires à une telle étude. — À chacun sa tâche, dira-t-on; il n’est pas possible que tous soient savants; il suffit qu’il y ait des savants pour chercher, trouver et démontrer la vérité; les autres, comme dans l'industrie les ouvriers, recevront et suivront docilement leurs enseignements. — A ce compte, la moralité est le privilège étroit d’une élite.Les autres, c’est-à-dire presque tous les hommes, sont des non-valeurs, moins encore, des termes encombrants, car leurs passions et leurs erreurs entravent les progrès de la science. Tout au plus sont-ils bons à fournir aux savants eux-mêmes les ressources matérielles de l’existence, et encore sont-ils beaucoup trop nombreux et réclament-ils plus qu'ils ne rendent. Ils auraient toute la valeur dont ils sont capables, si du moins ils savaient que tel est leur rôle et qu’ils seront d’autant plus utiles, qu'ils seront plus dociles et plus aveugles, véritables manœuvres dans le laboratoire de la science. Ce n’est point -là un paradoxe : toute aristocratie est disposée à se regar-
der comme seule digne d’exister, et les autres hommes comme des instruments à son service ; et, de nos jours, c’est la science qui confère les titres de noblesse. Encore faut-il qu'il y ait réellement des savants : or, à qui attri- -buer une science positive, une possession définitive de la vérité sur les questions que nous posions tout à l'heure ? Les plus grands esprits sont là-dessus les plus modestes, et si l’on a pu penser que la science proprement dite était sur le point de résoudre tous ces problèmes et d’assigner à chacun sa place dans les rouages de l'univers, c'était une illusion dont on semble être revenu. Notre mécanique est encore impuissante à comprendre parfaitement les relations de trois corps obéissant à une loi relativement simple; et l’on songerait à calculer les mouvements des passions humaines, les lois de l’intégration et de la désintégration sociales ! Où donc est le Bien, et comment conseiller aux hommes de renoncer au plaisir et à l’intérêt pour poursuivre cette insaisissable chimère de la Vérité universelle ?
Si l’on renversait les termes, et si l’on donnait à la science l’industrie pour but, on rencontrerait du moins un -critérium positif, et les hommes pourraient, comme ils le font maintenant, apprécier les services d’une science, même partielle, qui transforme leur existence. Mais si la Vérité est le seul but à atteindre, il faudra aller jusqu’à la solution des grands problèmes, pour le moment sinon pour toujours insolubles, faute de quoi on ne sera assuré de rien. Sans doute, les joies profondes d’une certitude même limitée et la confiance en l’avenir de la science peuvent produire, en certaines âmes, la résignation sereine ou l’enthousiasme. Mais comment garantir à tous que la résigna-
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tion est le seul salut, quand il reste tant d’ignorances à dissiper ? Comment leur persuader qu’il n’y à pas d’autre bien et qu’ils n’ont d’autre ressource pour bien faire que de devenir de purs esprits sans passion ni volonté? Si on y réussit, ne sera-ce pasencore, comme l’entreprend Spencer lui-même, en faisant appel à l’intérêt, en promettant la joie entière et profonde; et où donc est le Bien sinon dans ce bonheur dont la Vérité n’est plus qu'un moyen et une condition? Et dans tous les cas, ce que l’on proposerait comme le Bien, ce que chacun devrait s’efforcer de réaliser, ce ne serait pas la Vérité, mais la connaissance de la Vérité, c’est-à-dire encore quelque chose d’intime et de subjectif. Mais ceci ous conduit déjà à la seconde question. Contentons-nous de conclure, pour le moment, que le Bien, identifié avec la Vérité positive et actuelle, est inaccessible à la plupart des hommes, disons mieux, à tous les hommes ; et que l’on ne peut tirer de là ni un contenu des actions, ni la résignation qui renoncerait à l’action comme il le faudrait faire pour être jusqu'au bout d'accord avec cette théorie.
Du moins, la connaissance d’une vérité idéale aurait un autre sens et donnerait un contenu à l’action. Serait-elle plus accessible, et un sujet quelconque pourrait-il espérer l’atteindre ? Evidemment non, de quelque façon qu’on l’entende. Pour les uns, en effet, la vérité idéale c’est simplement la vérité de l'avenir, parce que le progres naturel et nécessaire des choses conduit la réalité actuelle vers une perfection inévitable. La science de cet avenir est-elle plus saisissable que la science du présent? On ne saurait s’arrêter à cette idée. À la riguéur, on pourrait réclamer ou espérer de chacun une entière confiance en linfaillibilité de la science et de ses prédictions ; encore n’est-il pas facile de
comprendre comment on obtiendrait l'adhésion, je ne dis pas la soumission contrainte des ignorants, ni ce que vaudrait cette adhésion. Dans tous les cas, le commun des hommes devrait toujours, pour déterminer le détail et même la direction générale de leur conduite, attendre les ordres de ceux qui savent et creuser ensuite docilement le sillon tracé. Que d'erreurs, c’est-à-dire que de fautes : inévitables, Jusqu'au jour où la science sera achevée ! Et quand elle sera achevée, que restera-t-il à faire ?
Pour d’autres, la vérité idéale pourrait fort bien ne pas se réaliser ; il est même probable, ou mieux certain qu’elle ne-se réalisera jamais, du moins tout entière. Ce serait un système mieux équilibré et plus complet que le système actuel des choses, un univers mieux unifié et plus intelligible, et spécialement, sinon peut-être uniquement, un ordre plus rationnel dans les relations humaines. Notre intelligence a donc ici, ce semble, une tâche plus facile ; au lieu d'avoir à trouver les cadres d’une réalité dont elle ne sait pas les limites, elle construit dans ses propres cadres un système où elle ne retrouve qu’elle-même. Idéalement, c’est le système total des choses ainsi ramenées à une seule loi qu'il faudrait concevoir ; pratiquement, il suftira que chacun détermine pour ses propres actions et pour les relations dans lesquelles il est engagé, la construction la
-plus systématique. — Moralité, c’est systématisation, dans le contenu comme dans la forme : cette formule est à retenir, mais elle ne saurait être prise avec cette rigueur. Il est possible et nécessaire que chacun cherche à coordonner ses actions entre elles et, avec elles, les autres ou, par elles, celles des autres et peut-être certains phénomènes de l'univers. Mais est-il possible qu’il saisisse toujours cet
ordre idéal qui serait le plus vrai, ou mieux le seul vrai ? Et s’il manque à le concevoir, l’œuvre elle-même serat-elle toute mauvaise et sans plus de valeur qu’une solution fausse ? Pourtant, comment espérer rencontrer souvent cette vérité? D’abord, elle n’est point indépendante de la vérité actuelle et positive ; et il faudra déjà, comme tout à l'heure, connaître les lois de fait, les lois abstraites et inflexibles de la nature avec laquelle il faut toujours compter. Bien faire est impossible à qui les ignore. Ensuite, même en prenant cette science comme donnée, sera-t-il possible à chaque homme, et pour chaque action, de fixer cet agencement idéal qui rendrait tout intelligible ? Remarquons une fois encore qu'il ne s’agit plus de la forme et de l'intention, mais du contenu, et qu’il faut non plus seulement désirer, mais posséder le Vrai. Or, la Vérité est unique, impersonnelle, sans quoi elle n’est plus la Vérité. Si l’on conçoit plusieurs systèmes possibles ayant chacun sa logique et sa valeur, ils pourront, dans leur inégale valeur logique, avoir par exemple un égal intérêt artistique ; mais un seul sera le Vrai, à moins qu’on n’admette plusieurs raisons quine dépendraient pas d’une raison supérieure. La condition est plus rigoureuse pour le savant que pour l'artiste. S’il y a plusieurs façons de chercher et de trouver la Vérité, il n'y a pas plusieurs vérités sur une même question comme il y a sur un même sujet plusieurs chefsd'œuvre possibles. Comment espérerions-nous donc atteindre cette vérité supérieure qui serait la loi idéale de l'univers comme de nos actions, et régler sur elle, en en déroulant les conséquences, toute notre conduite ? A supposer que nous l’ayons formulée — et qui pourra jamais s'en flatter? — comment être sûrs de nos déductions et de
nos calculs ? Comment rejoindre par une démarche toujours logique l’infinie complexité de la vie, et déterminer avec précision quelle serait au moment présent, dans le choix d’une carrière ou d’une installation, la décision que réclamerait la systématisation parfaite de l’ensemble des choses ? Nous avons mille peines à voir les conséquences prochaines de nos idées les plus simples etles plus abstraites ; or, ceci est essentiel, les plus simples, les plus élémentaires, les moins significatives de nos actions ont des conséquences et des prolongements infiniment plus lointains et multiples que les plus compliquées de nos idées. Une idée une fois conçue et affirmée engage sans doute et fixe une foule d’autres idées associées, parce qu’elle les réclame comme conditions ou comme corollaires ; de même qu’en faisant varier dans une équation l’une des données, on change le système tout entier et tout un ensemble de solutions. Et si l'on songe qu’un système d'idées une fois posé en réclame d’autres à son tour et enfin, peut-être, un système total de conceptions et d’affirmations sur tous les objets concevables, on admettra que la moindre de nos pensées enveloppe un détail infini de pensées, et signifie infiniment plus que nous ne pouvons comprendre. C’est déjà un acte intérieur ; mais que dire des actions au sens propre du mot? Agir, se déterminer, ce west pas seulement fixer pour le moment et en nous-même tout un ensemble de dispositions, de désirs, et d'énergies jusque dans le fond inconscient de notre être : c’est dépässer de beaucoup ces limites et d’autres encore. Prendre à droite, par exemple, pour sortir d’un carrefour,
c'est commencer, en écartant les autres, une série d’événements qui peut changer tout notre avenir, décider de notre santé ou de notre vie: un geste, une parole peuvent
être mortels ; c’est donc notre moi tout entier, non plus seulement le systeme de ses représentations qui est engagé. Ce n’est pas assez ; l’idée, et avec elle tout un système ou même plusieurs systèmes d’idées, comme des conceptions poétiques où métaphysiques, peut rester en nous, sans autre intérêt ni résultat que de servir d’objet à nos méditations. L'action va toujours au delà, et porte plus loin que le moi lui-même. Par un acte nous changeons quelque chose non seulement en nous, mais hors de nous, la place d’un objet matériel, la condition d’un être animé, les relations que nous avious avec nos semblables. Le moindre de ños pas déplace des milliers de grains de poussière, écrase peut-être des milliers d'êtres vivants. Une réponse, une attitude, un silence peut nous réconcilier avec un autre homme ou nous aliéner à jamais sa sympathie. Que lon suive, si possible, les ricochets et les prolongements de chacun de ces effets ; que l’on voie de proche en proche se modifier ainsi d’abord le milieu immédiat où l’action s’est produite, puis, plus ou moins selon les différents sens, des régions de plus en plus éloignées, jusqu’à un horizon indéfiniment reculé ; que l’on songe, même en laissant une part. à la contingence, au déterminisme qui tient ensemble, solidaires les uns des autres, tous les phénomènes, et l’on concevra que par nos actes nous atteignons beaucoup plus loin que nous ne pouvons viser ; nous entreprenons, malgré nous peut-être, sur l’uuivers lui-même, nous engageons un avenir indéfini. Et c’est justement pour cela que nos émotions morales sont si vives et si profondes : nous sentons, confusément mais profondément, que notre action nous dépasse, que nous ne pouvons en mesurer l'étendue, que nous ne sommes pas maîtres de tout ce que nous faisons
en y mettant toute notre clairvoyance ; et nous sommes effrayés d’une puissance aussi redoutable, et de tout ce qui nous échappe.
N'oublions pas, en effet, que l’action une fois accomplie est irrévocable ; ses conséquences pourront être modifiées par une action nouvelle, mais celle-ci même, qui n'aurait pas été sans elle, n’efface pas la première, et ces conséquences ne dépendent plus, comme avant, de nous seuls ; il y en a parmi elles que rien ne peut arrêter. L'esprit est beaucoup plus maitre de ses idées et les manie plus aisé ment ; 1l peut les reprendre, les rejeter, y revenir encore, les-eugager simultanément dans les combinaisons les plus diverses, les laisser subsister ensemble, juxtaposées, mal-gré les contrastes les plus violents. Sans doute, il ne peut faire qu’une idée n’ait pas été pensée, ni rester identique à ce qu'il était avant de la penser, parce que là déjà il y a une action. Mais quelle différence, malgré tout, quant au contenu, entre les représentations mobiles, légères, avec lesquelles joue l'imagination, et les actions qui, une fois faites, tombent dans l’irrévocable et peut-être irréparable passé !
Si maintenant nous revenons à la comparaison-du Bien et du Vrai, pourrons-nous demander à tout homme de bonne volonté de concevoir puis de réaliser, pour sa part et dans les limites de ses décisions, cette vérité idéale qui rendrait toutes choses parfaitement intelligibles ? N'est-ce pas une tâche chimérique, puisqu'il ne faut pas seulement s’y efforcer, mais y réussir, sans quoi on reste dans l’erreur c'est-à-dire dans Le mal ? Ge qui estcertain, c’est que, faisant acte de raison, il coordonnera de son mieux sa décision avec les conditions et en vue des conséquences qu’il apercevra,
il fera effort et déjà œuvre de systématisation. Voilà ce qu'il y a de profondément juste dans la thèse proposée. Mais il ne peut tout comprendre et tout prévoir; ilse trompera peut-être sur les relations immédiates, certainement sur les prolongements éloignés de son action. Celle-ci sera fausse au moins par quelque côté, et exclue ainsi du système idéal. Accordera-t-on que chacun fera de son mieux, que la bonne volonté, étant raison, rencontrera toujours au moins un fragment, une parcelle de vérité, et que cela suffit puisqu'il faut agir? A la bonne heure; mais cette chance même n’est pas assurée; on peut se tromper du tout au tout, prendre la cause pour l’effet, la terre pour le centre du, monde, un caprice pour une vocation, un fantoche pour un héros, un traître pour un bienfaiteur, et agir en conséquence. L'erreur sera complète, et grave sera la faute, malgré l’intention. Rien n’aura servi de croire sincèrement vrai le système que l’on a échafaudé: il fallait avoir la science, et non l’illusion, En somme, il en sera toujours ainsi, et l’homme ne sera jamais capable de saisir l'objet de la moralité, si on lui demande d'atteindre un résultat définitif, le Vrai ou l’Utile : car il lui faudrait être infaillible pour bien faire. Donner un tel contenu à la loi morale, c’est la rendre illusoire, etceci nous amène à notre seconde question. Même en le supposant accessible, le Vrai serait-il d'accord avec la forme du devoir?
S'agit-il de la vérité positive et de la connaissance, métaphysique ou scientifique, des choses telles qu’elles sont ? Mais d’abord, dans cette philosophie tout objectiviste, où les choses sont éternellement ou fatalement ce qu’elles doivent être, cette connaissance même est un phénomène que réclame la nécessité absolue des lois. Ce ne sont pas seu-
lement les événements extérieurs qu'il me faut attendre avec calme et constater avec joie en en comprenant la nécessité ; c’est aussi bien la succession de mes pensées qui, confuses ou distinctes, sont toutes également inévitables. Elles seront ce qu’il faut qu’elles soient, j’y suis condamné ou destiné, comme on voudra l’entendre, et la réflexion qui me les fait voir est elle-même fatale : c’est un mode de la Substance. Il n’y a donc pas de mot, pas de sujet, pas d’avenir ambigu; que signifierait le devoir, et comment trouver un point de départ d'action dans cette continuité où tout s'écoule sans arrêt ni contingence possible ? Parle-t-on du-devoir de la pierre qui roule au fond de l’abîime! Il n’y a pas plus de Bien que de devoir. Spinoza a pourtant retrouvé un sens relatif à cette notion; par un artifice nécessaire au système lui-même (puisque sans cela il n’y aurait plus d'Ethique), il a refait de l’individu un centre et un sujet, et défini le Bien par rapport à sa nature. Laissons les difficultés propres du spinozisme. Est-ce le Vrai qui est notre bien et qui, si le devoir était rétabli, en serait le contenu ? Evidemment non. La Vérité est en elle-même, hors de nous et sans nous, tout ce qu’elle peut être; elle est une chose donnée et éternelle. Elle n'est ni bien ni mal; elle serait autre qu’elle ne serait ni meilleure ni pire, nous aurions aussi bien à nous y accommoder. Ge qui est bon, c’est la connaissance, la possession de la Vérité, parce que le bonheur en est le prix. Nous voilà revenus à la théorie utilitaire : utilitarisme supérieur, si l’on veut, et tout intellectualiste, où ne subsiste que le sentiment attaché à l'exercice même de l'intelligence (encore n’est -il pas sûr qu'il n’y soit pas nuisible), utilitarisme néanmoins, qui nous expose de nouveau à tous les caprices du sentiment
et qui ne peut se concilier avec la forme de la moralité, théorie trop étroite enfin qui exclut toute la morale, parce qu’elle a réduit l’homme à une intelligence pure, et qu’elle na pas su voir dans cette intelligence même une activité, une initiative de raison qui est un commencement de volonté.
Il faudra donc au moins proposer comme objet une vérité idéale, une vérité dont ni la connaissance, ni l'ignorance, n1 même la réalisation ne soient nécessaires. Il faut, pour qu'on puisse parler d’un bien, que nous ayons quelque chose à faire, au moins par la pensée. Aussi, malgré tout l'intérêt de la théorie évolutionniste et toute sa popularité, nous ne pouvons reconnaitre dans son idéal scientifique les caractères du Bien. Sans doute, malgré le principe de cet utilitarisme, le bien, pour l’homme actuel, ce n’est pas sonplaisir puisqu'il peut être obligé de se sacrifier ; et l’objet auquel son intelligence doit s’attacher tout d’abord, c’est la vérité actuelle à laquelle il faut se plier, puis la vérité à venir à : laquelle il faut se dévouer en préparant de son mieux l’avènement de la société idéale, Assurément, il y a là l’idée d’un progrès que nous pouvons, ce semble, précipiter ou ralentir; mais ce n’est encore qu'une apparence. La vérité à venir n est que la suite naturelle de la vérité présente, et, si nous avons foi à la théorie, l’idéal n’est qu’un moment lointain, mais inévitable, dans la durée; les lois de l’évolution en garantissent la réalisation, et cette simple différence de temps, tout extrinsèque, est insignifiante. La Vérité reste toujours indépendante de nous; ce ne peut être un bien ou un objet moral.
Pour lever cette contradiction d’une morale scientifique qui ne peut être une science proprement dite sans cesser
d’être une morale, il faut évidemment admettre une certaine contingence, et que la vérité idéale puisse être, suivant nos efforts, plus où moins exactement comprise, plus ou moins complètement réalisée. L'objet actuel de la science, les lois données en fait ne seraient que des systèmes fixés mais partiels, et, pour nous, des éléments ou des moyens d’une œuvre plus haute à laquelle il pourrait nous être commandé de travailler. Ainsi entendue, la théorie reprend une valeur morale, et ne saurait être écartée tout entière de la solution que nous cherchons. La ressemblance est grande, en effet, entre cette vérité et le devoir, et les deux idées semblent s'appeler réciproquement comme la forme et le contenu. La Vérité ne souffre pas plus que le devoir d’ambages et d'artifices ; il ne faut biaiser et tergiverser ni avec l'un ni avec l’autre; elle est nette et impérieuse comme lui, et d’une rigueur inflexible. Ni l’un ni autre ne comporte d'à peu près ni de réticences ; il faut obéir au devoir sans chercher à l’esquiver ou à le restreindre ; il faut affirmer la Vérité sans chercher à la masquer où à la déformer. Comme le dit Littré : « Des deux côtés l’as- « sentiment est commandé ; ici il s'appelle démonstration, « là il s'appelle devoir1. » Ne semble-t-il pas logique de reconnaître entre eux précisément le rapport quiexiste entre l'intelligence et la volonté? Ce que la volonté doit réaliser, n'est-ce pas l’objet idéal de l'intelligence, c’est-à-dire le système de rapports qui serait parfaitement rationnel ? Et peut-il y avoir pour la volonté, qui est raison pratique, d’autre loi que de le réaliser ? N'est-ce pas la seule thèse qui lève, sans méconnaître la différence de leurs rôles,
1 Littré, La Science au point de vue philosophique, p. 341. à :
l'opposition établie mal à propos entre raison théorique et raison pratique? Ainsi la morale, sans être une science pure, une science de faits, est cependant scieutifique, et cesse d'être un exercice littéraire; elle n’est pas une simple constatation, mais elle n’est pas non plus une déclamation : elle peut formuler des lois avec une indiscutable autorité, Quel que soit le mérite de cette thèse, elle ne présente qu'un élément de la solution. La logique ne peut fournir que la forme de la moralité, non le contenu. S'il en était autrement, l’homme ne pourrait bien agir que si cette vérité idéale lui était déjà donnée, et cela n'est pas possible : cela n’est pas non plus souhaitable. En effet, on rapprocherait ainsi, une fois de plus, la morale de Part industriel. En dehors des succès de hasard (ce qui nous éloignerait encore plus de la morale), l'industriel n’agit qu'une fois maître dela vérité. Il doit savoir la vérité positive, les lois réelles des phénomènes; il doit comprendre aussi, où au moins connaître les lois des relations, encore idéales, que ses agencements ou combinaisons ont pour but de réaliser. Il sait à quelles nécessités il faut se soumettre pour tisser une étoffe, et quelles difficultés présentent le fil, la teinture, l’arrangement des dessins et des nuances ; il sait aussi, sans quoi son effort serait puéril, quel système de rapports réalisera ce travail, quelle sera la solidité, la commodité et la beauté de l’étoffe, tout au moins que cette étoffe sera résistante et agréable à l'œil. L'œuvre de l'industriel n’est pas une recherche de labora toire, une expérience pour voir ; si le résultat est manqué, lP’échec accusera son ignorance et sa faute; le succès objectif est Le critérium incontesté de la valeur de l’œuvre. Il n’en est pas de même de l’action morale; ce critérium
L'OBJET MORAL EST-IL LE VRAI? 173 fait défaut, puisqu'il faudrait connaître les conséquences éloignées qui peuvent changer du tout au tout la valeur objective de l’acte. Et si l’on connaissait tout ce qu'il faudrait savoir, si l’homme avait la science idéale, son action ne serait plus morale; elle n'aurait plus le désintéressement ni l’initiative que réclame le devoir; ici déjà, comme pour la sanction suprême, une certaine ignorance, un certain risque est nécessaire.
Supposons, en effet, que l’on ait atteint, au moins théoriquement, cette limite idéale où toutes les actions seraient commandées par la logique d’un système définitif et que chacun de nous, n'ayant plus effort à faire pour discerner le devoir, n’ait plus que la peine d’exécuter une consigne. Sa tâche serait exactement tracée jusque dans linfime détail d’après les principes d’une mécanique morale, de même et mieux encore qu'un règlement d'administration, d'atelier ou de caserne fixe dans des cadres inflexibles le rôle de chaque employé, ouvrier ou soldat ; on tracerait ainsi le graphique de ses moindres obligations. Sans doute il reste la nécessité d'un effort pour s’y soumettre et fonctionner en rouage irréprochable; pour cela, on fait appel à l’honneur, au respect de l’opinion, à l’abnégation de l'individu s’absorbant, jusqu’à s'y anéantir, dans une œuvre immense ou sublime. Et il y a là, au moins provisoirement, place pour la diversité et l'initiative individuelle. Mais, ce provisoire même parait regrettable, et l’on devra reconnaître que « l’automatisme « tout à fait invraisemblable, est pourtant désirable »? et
4 Tarde, L'Avenir de la Moralité (Revue philosophique, octobre 1886).
2 Ibid.
que le mouvement réflexe, avec sa sûreté et son adaptation parfaite au système général des mouvements, est le type de Pacte moral. Aussi, en essayant de préciser les conceptions futures du Bien, et les métamorphoses prochaines de la moralité, en vient-on à regarder « la mora- «lité militaire actuelle comme la peinturé anticipée de la « moralité sociale future * », l’armée, milieu exclusivement masculin, étant, avec la congrégation religieuse, l’orgahisation la mieux systématisée. Ainsi, le Bien devrait être, pour l’individu,aussi exactement déterminé qu'unthéorème mathématique ou ua article de la théorie du soldat.
Quelles que soient l’ingéniosité et l'autorité avec lesquelles ces idées sont défendues, nous ne pouvons y reconnaître le véritable sens de la moralité. Il y a là une double erreur. D’une part, la conception est déjà une action, êt elle a déjà une signification morale; dès cette première démarche le devoir nous demande un effort, nous commande de faire œuvre d'imagination, d'initiative raisonnable, de liberté, enfin. Il y a du mérite déjà à trouver et même à chercher une idée meilleure de l’action à faire et du but à viser, c’est-à-dire du Bien. Voilà pourquoi notre impuissance même à le définir comme une vérité exacte est salutaire, notre action n'aurait pas toute sa valeur si elle était nôtre des le point de départ, c’est-à-dire dès la conception, et si nous n’y étions pas déjà présent par l'esprit comme par la volonté. Le Bien ne peut nous être livré tout fait et reçu par nous comme un produit obtenu
! Paulhan, La Morale idéale (Revue philosophique, novembre 1886).
? Tarde, loc. cit. Cf, sur cet avantage de la suppression du sexe et
de la famille dans la société, un article de M. Houssay, Revue philosophique, mai 1893. É
par d’autres. Tout le monde l'accorde quand il s’agit de l'acte de la volonté proprement dite; mais cela est déjà vrai de l’effort théorique, de l'intention intellectuelle où la volonté a sa source. — Mais que deviennent alors les préceptes, les maximes toutes faites, les règles bien fixées du bon sens ou des théories morales? Tout cela est-il sans valeur ?N°y a-t-il pas là un héritage précieux et un ensemble de vérités pratiques dont l'individu a le devoir de faire son profit ? Et avant de demander à chacun de trouver du nouveau, ne serait-il pas plus urgent, plus nécessaire, et déjà suffisant de faire pratiquer les vérités établies? — Soit, mais comment y réussira-t-on? Suftit-il donc de consigner ces vérités dans des livres où même de les expliqner, de les démontrer à tous? Pourquoi restent-elles si souvent lettre morte, et pourquoi ya-t-il, parmi ceux qui les savent par cœur ou même les enseignent, tant de récalcitrants et d’indifférents? N'est-ce pas que ceux-là se ‘sont contentés de les recevoir et de les enregistrer dans leur mémoire? Et ne faut-il pas obtenir d’abord qu’ils les trouvent, ou — l'effort est le même — les retrouvent sous la formule abstraite et stérile ? C’est ainsi seulement qu’ils se les assimilent et les font vivre en eux-mêmes :<’est en leur donnant d’abord la vie de leur esprit; et sans cette évocation, qui est une découverte, il n’y a rien à espérer. Cette condition s’impose déjà pour la science proprement dite : on ne comprend que ce qu’on a trouvé ; le livre ou le maître ne peuvent qu'aider à cette initiative, la provoquer, lencourager, non la remplacer et en dispenser l'élève. Cette nécessité est évidemment plus impérieuse quand il s’agit de la science qui doit aboutir à l’action. Comment l’idée aura-t-elle assez de force pour aller jus-
que-là, sielle n’est pas plus vivante encore, c'est-à-dire plus personnelle ? Les préceptes, la sagesse déjà fixée sont utiles, comme les livres pour l’étudiant, moins que les livres cependant ; mais ils ne sont rien sans l’esprit qui les appelle à la vie. Pour connaître le Bien, il faut donc un effort de l’intelligence soutenue par l'amour et la volonté.
Ainsi apparaît doublement fausse l'identification du Bien avec le Vrai, moralement et psychologiquement. Elle confond, en effet, un système d’actions avec un objet déjà fixé, et susceptible d’être représenté dans l'intelligence comme en un miroir. Se représenter une action, c’est l’accomplir en idée; car il faut imaginer non seulement le geste qui l’exécute et qui parfois est peu de chose, mais encore et surtout l'intention, le mouvement interne de l’activité. Et cela ne se peut que si le sentiment y est déjà intéressé, si on se l’assimile déjà dans une certaine mesure. L'action ne saurait donc être un pur objet, malgré qu’il y ait en elle quelque chose d'objectif et des conditions intelligibles. Le Bien, ensemble idéal d’actions, n'est donc pas un objet tout logique ; malgré qu'il soit assujetti à des cadres logiques, et quels quesoient ses éléments intellectuels, 1l ne peut être défini par un jeu d’abstractions et conçu par l’entendement seul. L’entendement est ici solidaire de la sensibilité, et ceci nous conduit à la seule hypothèse qui nous reste.
En résumé, la science objective ne peut que constater ce qui est passé ou présent : déterminer l’avenir c’est encore constater, car cela ne se peut que si l’avenir est, pour notre esprit, semblable au passé et immuable comme lui. Ce n'est donc pas en ce sens que la morale pourrait être une science, et le Bien un système de vérités. D’autre part, on peut
appeler science une construction logique établie sur des hypothèses ou des postulats légitimes ; encore faut-il, pour que la morale soit une telle science, que cette construction, embrassant l’idéal de l’humanité et de l’univers, puisse être rigoureuse et complète. Or, il n’est ni logiquement possible, ni souhaitable moralement, que le Bien soit ainsi exactement et complètement défini.