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CHAPITRE IV

Tout ce qui précède, écartant les conceptions industrielle et logique du Bien, nous amène à une conception nouvelle. Déjà vraisemblable par là même, elle sera justifiée et démontrée peut-être par des raisons directes; dans tous les cas, nous devons l’essayer avant de déclarer la notion du Bien irréductible. Cette dernière hypothèse assimile le Bien à une forme du Beau, en prenant ce terme au sens le plus large, c’est-à-dire sans distinguer pour le moment entre le beau et le sublime. Le Bien serait donc le Beau dans l’ordre des actions, le Beau pratique. L'idée antique était juste, mais trop courte, puisqu'elle laissait de côté le devoir, dangereuse par là même, parce qu’elle semblait compromettre la sévérité de la règle, à moins qu’on ne sacrifiât la liberté du génie. Pour nous, cet idéal esthétique ne serait que le contenu de la loi, et l’action bonne serait celle qui, sous la tyrannie du devoir, aurait été conçue, sentie, exécutée comme la plus belle de celles qui

étaient possibles. Autrement dit, le devoir commandant de faire de son mieux, on lui obéirait en réalisant ce qui, dans un ensemble donné de circonstances, aurait apparu comme le chef-d'œuvre de la conduite ; réciproquement, en agis sant par devoir, par pur respect de la loi, on accomplirait toujours la plus belle œuvre pratique. Evidemment, il faudrait tenir compte de ces circonstances mêmes ; nous savons la différence entre l’art proprement dit et la pratique ; on ne peut souvent pas attendre pour agir, et l’on est bien des fois réduit au pis-aller. Maïs, en admettant que cette différence fût radicale — et elle ne l’est pas sans doute si l’on envisage d’ensemble tout le système de la conduite, — on y devrait simplement reconnaitre la condition spéciale d’un art déterminé; la musique a les siennes de même que la peinture ou la sculpture, dont chacune à son domaine, ses limites, ses moyens d’expression. Rien n’empêche donc, ce semble, de rapprocher par leur objet, abstraction faite de. la forme, l’art et la moralité, et de regarder l’homme de bien comme un artiste qui n’avait pas le droit de ne pas l'être. Nous rencontrerons pourtant des difficultés, et qui arrêteront toute notre attention ; avant d’yarriver, il convient de montrer brièvement le sens positif et la valeur de cette hypothèse.

À pruori, elle parait réclamée par les arguments que nous avons opposés aux précédentes. S’il est impossible à la fois de définir exactement et universellement le Bien, et d’en abandonner l’idée au caprice individuel, n’est-ce pas que l’entendement et la sensibilité isolément impuissants doivent, pour le déterminer, s’unir en un jugement qui ne peut être qu'un jugement esthétique. Il faut renoncer, en effet, d’une part à établir pour les jugements moraux une

üniversalité et une immutabilité de fait et même de droit. Si l’on s’y attache encore, c’est faute de distinguer entre la forme de ces appréciations qui est universelle — c’est l’affirmation pure de la loi — et le contenu qui ne peut pas l'être, car les éléments en sont infiniment divers et variables. Erreur naturelle, du reste; l'homme ne pouvait se sentir tenu par une loi aussi impérieuse sans être convaincu d’abord qu’elle imposait à tous les mêmes actions, eomme l'évidence impose les mêmes affirmations: Les pre-mières réflexions morales devaient dégager de ce sentiment l’idéede l’universalité des données de la conscience, et les premières théories, coordonnant ces réflexions, en faire le principe d’une science morale. Aujourd’hui encore, le bon sens semble réclamer pour les actions une logique semblable à celle des affirmations, et il faut, à ceux qui ne sont pas sceptiques, un grand effort pour admettre des contra dictions dans la conscience à travers les âges et les latitudes : le besoin d’une unité idéale accompagne la croyance à l’unité de fait. On concède des variations de détail, des obscurités, des confusions, des malentendus ; on reconnait que certaines consciences sont exceptionnellement aveugles, ou faussées et comme infirmes, par le fait de la naissance, d’un accident ou d’une maladie. Mais on maintient qu’il suffit de dissiper les équivoques, d’écarter les brouil lards des préjugés et des passions, de se mettre et de mettre les autres hommes simplement et franchement en face de la conscience ; l'unité doit apparaître, éclatante, et semblable à la ue du soleil dans un ciel éclairei. En un mot, on invoque l'intuition qui fournit les principes, et qui, bien dirigée, doit suffire à la pratique comme à la théorie. —Lintuition rationnelle est préeieuse à coup sûr ;

c’est à elle qu’il faut demander la certitude, morale autant que logique ; et pour le contenu même du devoir, oùla vérité aura sa part, ilsera toujours nécessaire de faire appel la raison de l'individu délivrée de tout.ce qui l’encombre; ce retour à la sérénité de la raison est le salut de bien des âmes, et, par là du moins, les hommes sont rapprochés les uns des autres.Cependant cela ne suffit pas à mettre d’accord toutes les consciences, parce que chacune d’elles ne peut être en fait une raison pure. Ce n’est pas seulement sur des détails que portent les divergences : c’est sur des choses essentielles comme le suicide, homicide, la vengeance, etc. Ce ne sont pas seulement des malentendus, plus ou moins faciles à dissiper : ce sont des oppositions radicales entre des convictions également profondes et loyales, où s’affirme une foi morale, tantôt solidaire, tantôt séparée d’une foi religieuse, mais également sincère. Il faut donc, nous n insisterons pas davantage, renoncer à l’universalité de fait, même pour un minimum d’appréciations fondamentales sur le Bien.

Du moins, on pourra s’en tenir à l’idée d’une universa+ lité idéale, à laquelle doivent tendre et travailler tous les théoriciens et tous les apôtres de Ja moralité,-tous les savants et tous les sages. N’y a-t-il pas, en fait, convergence des jugements et sentiments moraux, comme il y'a unification progressive des mœurs ou des préjugés ? Mais

cet idéal est la limite d’une série indéfinie ; il est inaccessible, et il faut qu’il le soit. Sans doute, l’unité est souhaïtable et, en partie, réelle, pour ces préceptes essentiels auxquels on pense exclusivement parce qu’ils expriment, avec certaines conditions de la vie sociale, les, conditions du “progrès moral. Mais, outre que chacun peut et doit les

sentir à sa facon, l'originalité, l’individualité morale, comme le disait Schleiermacher, reste en principe préférable à la routine. On ne saurait mesurer par sa distance à l'idéal objectif la valeur d’une conduite donnée ; car on condamnerait tous ceux qui, de bonne volonté, de bonne foi, s’en sont écartés, et souvent ont bien paru lui tourner le dos. Il faut un autre critérium pour apprécier les actes sincères des ignorants, des humbles, des impatients et des maladroits qui ont voulu et cru bien faire, enfin de tous ceux dont la science est trop courte, c’est-à-dire de tous les hommes. Un fait, à défaut d’autres, le prouverait; c’est l'existence inévitable de la casuistique et en même temps sa perpétuelle insuffisance. Il est puéril aujourd’hui de récuser la casuistique et de la déclarer, a priori, illégitime, stérile ou funeste. Sous prétexte qu’on lui a demandé de tristes services et qu’on en a faussé l'esprit, on n’a pas le droit d’oublier ses bienfaits. La casuistique stoïcienne ne fut-elle pas bienfaisante et ne servit-elle pas, théoriquement et pratiquement, à mieux poser le problème moral ‘ ? Tous les moralistes, y compris les auteurs des grands systèmes, de Socrate à Kant, n’ont-ils pas été des casuistes ? Casuistes aussi les romanciers, les dramaturges, d'Eschyle à Dumas fils, et les directeurs de conscience, et les donneurs de conseils, etles éducateurs, et nous tous enfin, qui discutons, et avec quelle ardeur de dialectique! un cas singulier, souvent artificiel. Conflits de sentiments légitimes et même de devoirs, questions du suicide, du duel, du divorce, de la recherche de la paternité ou du mensonge honnête, oppositions de la légalité et de l'équité, n’est-ce pas dans ces cas embarrassants que la question morale

1 Thamin, Un problème moral dans l'antiquité.

étreint les consciences scrupuleuses, et inquiète les plus indifférentes ? N'est-ce pas de ces débats et de:ces controverses que Jjaillissent les solutions partielles, en attendant Jesystème, provisoire lui-même, qui les coordonnera ? N’estce pas ainsi que les théories sont éprouvées et rectifiées, que l’opinion se fixe et, petit à petit, avec elle, la vérité ? Mais cette universalité même de la casuistique témoigne que les principes n’aboutissent pas jusqu’à la pratique. Les théorèmes sont trop généraux ; il faut en déduire de multiples corollaires, puis des applications de plus en plus particulières ; et il se trouve, quand on a rejoint la pratique, que ces conséquences ne sont plus d'accord entre elles : il faut vérifier les déductions, interpréter les formules, en briser la rigueur, les faire plier aux exigences du détail. N'est-ce pas une preuve que les intuitions simples sont trop courtes et trop simples ? Ge n’est pas tout. Cette œuvre dialectique elle-même est toujours à recommencer et indéfiniment impuissante. D’autres questions apparaissent, ou les mêmes renaissent plus compliquées, avec l’enchevètrement croissant des relations sociales et des passions. Et surtout les cas particuliers, même résolus, ne sont jamais eux-mêmes assez particuliers ; il y. a toujours, dans le problème pratique qui se pose devant la conscience d’un homme, quelque chose de singulier ; la formule est trop abstraite, et encore loin de la vie. Bien des fois on la trouve inutile et encombrante : la vraie morale se moque de la morale. Il faut, dans tous les cas, que chacun, au delà de la théorie ou à côté d’elle, devienne son propre casuiste ; il faut trouver soi-même la solution ou plutôt une solution.

: I suffit de rappeler là-dessus les fines observations de M, Janet dans :sa Morale, liv. IL. pee : AR

Et pourtant, ce n’est pas le sentiment seul ou la pure fantaisie qui décide. Autant que des goûts et des couleurs on dispute de la moralité, et la raison ne peut être indifférente à son contenu. Laisser, une fois la bonne volonté obtenue, le sentiment seul juge, et abandonner l’action à l'inspiration du moment, c’est se rejeter dans le mysticisme ou nier la moralité. Et si l’on entend que ce senti ment n’est pas le pur caprice, il faut qu'il y ait déjà là quelque chose d’intellectuel et de rationnel; la réflexion ne l'y mettra pas, mais l’y trouvera, et cherchera seulement à le dégager et à le développer. L'invention est nécessaire, mais le hasard et la bonne fortune ne suffisent ni à cette invention, ni aux autres. Il y faut aussi une longue patience, une accumulation méthodique de connaissances, des cadres bien établis, parfois de l’érudition. Le devoir n’exige pas que nous soyons tous des érudits de morale et de casuistique : il commande pourtant que nous n’attendions pas la dernière minute pour penser à ce que nous allons faire, que nous profitions de l’expérience acquise, que nous nous instruisions enfin.

Tout cela est évident, il est inutile d’y insister ; il fallait pourtant le rappeler, car cela nous fournit déjà de singulières présomptions pour le rapprochement du Bien et du Beau. Comment ne pas conclure, en effet, a priori, que les mêmes démarches de l'esprit aboutiront au même résultat, et que cette inévitable collaboration de l’entendement et de la sensibilité nous donnera un jugement de goût ? Il im- ‘porte assez peu que, d’une part, l'intelligible soit rendu sensible, tandis que, de l’autre, c’est le sensible qui est -intellectualisé; ou que dans un cas le sensible, dans l’autre l’intelligible soit l’essentiel. Cette opposition même est

discutable, et il n’en reste pas moins que, des deux côtés, l’objet est une synthèse du sensible et de l’intelligible, et ne peut être saisi que par les mêmes facultés de l’esprit. La différence ainsi réduite n’est plus que spécifique. Cela ne suffit pas toutefois à convaincre tous les esprits, et il faut examiner plus directement, plus pratiquement la question, pour écarter les préventions et les objections. Elles peuvent venir, soit de ces appréciations communes où Socrate puisait sa science et qui constituent le bon sens moral, soit des théories réfléchies des philosophes.

Il n’y a pas, tant s’en faut, d'opposition radicale entre les deux termes de Bien et de Beau. Non seulement on admet volontiers qu'ils forment avec le Vrai une trinité transcendante, et se rejoignent dans l’absolu, ce qui ne suffirait pas ici; mais les plus rebelles ou les plus hésitants admettent des rapprochements, des coïncidences plus sen sibles. Quelques -uns vont jusqu’à subordonner, inverse ment, le Beau au Bien dont il ne serait qu’un cas particulier; ils distinguent mal sans doute la forme du contenu; car, s’il est tres légitime d’astreindre l'artiste, qui est homme, à la loi du devoir et, par là, de soumettre ses actions à la moralité, il n’est pas juste de prétendre que toute belle œuvre soit aussi une bonne action, et qu'il n’y ait de belle œuvre qu’à ce prix; la moralité n’est la condition ni nécessaire, ni suffisante de la beauté. À vouloir le soutenir, on fausserait l’une et l’autre idées en laissant croire que toute beauté est signe de vertu, et que le souci moral engendre tousles chefs-d’œuvre. L'art qui ne songe qu’à prècher et évangéliser n’est bientôt plus que de l’artifice, et ce n’est pas ainsi que l’art est moralisateur !. Mais,

1 Cf. Renouvier, Morale, I, 260.

réserve faite des devoirs de l’homme, pour qui l’art de vivre et de vivre bien doit dominer tous les autres, nous n’avons ici qu'à passer outre. Si nous devons en venir à reconnaître que le concept du Bien est le plus large et enveloppe l’autre, ce ne sera qu’après avoir échoué à l’y réduire. Ce qu’il faut constater et examiner dès maintenant, ce sont ces jugements communs déclarant belles au moins certaines actions morales et affirmant ainsi l’existence d’un terrain commun et d’une zone frontière. Il est beau de mourir pour sa foi ou pour son pays, de jeter sa vie au péril pour en sauver une autre, de voler au secours des faibles qui vont succomber, de braver l’émeute au nom de la loi ou la tyrannie au nom du droit, d'accepter la ruine pour garder l’honneur de sa famille, etc. Les exemples abondent, connus jusqu’à la banalité, et ici d'autant plus probants. Il suffit de prendre au hasard; personne ne contestera une singulière affinité ou au moins concordance entre le Bien et le Beau. L’admiration que soulève cha cun de ces actes n'est-elle pas à la fois esthétique et morale ?

Prenons garde même qu’elle ne soit trop esthétique pour être vraiment morale, Ge que l’on cite, en effet, ce sont des coups d'éclat ; et, sans rabaisser en rien le mérite des héros qui n’est pas en cause, sans y voir une vertu de théâtre et d’apparat, n’est-il pas vrai que pour nous, spectateurs, ces actions s'accomplissent sur le devant de la scène? Sans que nous démêlions bien nos impressions, elles nous saisissent surtout par leur intérêt dramatique. Ne risquons-nous pas, dans cette incertitude où flotte notre émotion, de prendre pour ün élan de la conscience l’emportement du spectateur qui applaudit à un revirement

imprévu et à un bel effet de théâtre ? N'admirons-nous pas aussi bien l’héroïsme dans la vengeance, dans l'émeute, dans la résistance à la loi? La bravoure d’un chef de bandits, prêt à tous les crimes, ne nous paraît-elle pas belle aussi bien, et de la même façon ? N'est-ce pas le panache qui nous fait illusion ?

Il n’en resterait pas moins que les autres aussi, les actions vertueuses, sont belles; et cela nous suffit pour le moment, quitte à montrer plus tard qu’elles sont vraiment les plus belles, sinon les seules belles pour qui a le goût formé et sait en voir la valeur dans un plus vaste ensemble. Cependant, il y faudrait renoncer si ce caractère esthétique ne se trouvait que là, dans ces actions dramatiques et de grand apparat, devant lesquelles les consciences rigoristes sont gênées, et comme offusquées de tout cet éclat extérieur. Mais, outre que les véritables héros n’ont rien du comédien, et que la pureté la plus naïve se rencontre dans les plus grandes actions, il y en a d’autrés aussi qui sont belles, plus discrètes et presque ignorées, mais s’imi- | posant à l'admiration de tous ceux qui en sont témoins et les comprennent. i

Ici, c’est le dévouement obscur et continu, la quotidienne abnégation des parents, ou celle des âmes charitables qui, sans ambition et sans espoir de récompense ou de notoriété, sans autre avenir que la fatigue, l'épuisement et la mort, s’obstinent avec une invincible sérénité à une même tâche, toujours pénible, souvent répugnante. Les annales, toujours incomplètes, de ces vertus dont il faut percer l'obscurité et violer le secret, sont pleines d'exemples semblables. ii

Ailleurs, c’est une mère qui, veuve ou pleurant un

enfant, garde au fond d’elle-même, et pour la solitude, l'élan de sa douleur, prend sur elle, suivant expression si familière et si forte, de paraître moins affligée, et même souriante, afin de ne pas élever ses autres enfants dans les larmes, afin qu’on ne soit pas découragé autour d'elle.

Ou bien c’est un maître qui, riche des plus brillantes facultés, dédaigneux des succès bruyants, ayant l’horreur des artifices qui lui vaudraient la renommée, s’enferme dans sa tâche professionnelle en s’y astreignant aux plus humbles obligations; malade, il donne à ses élèves tout son labeur, de toute son âme, se reproche de leur dérober le temps que lui prend la souffrance, ou que réclame la santé, et poursuit ainsi dans une obscurité voulue, Jjusqu’à une mort prématurée et prévue, la formation des esprits et le salut des caractères.

Ou bien encore, c’est l'effort de l’homme qui porte toute sa vie le poids d’un-malheur de famille ou d’une faute — qui peut-être fut légère, peut-être ne fut pas la sienne — et qui, sans se plaindre, sans rien révéler de ses regrets ou de ses angoisses, sans défaillance, donnant du courage à ceux qui entourent, lutte obstinément contre les déceptions et les misères de la vie.

Au- dessous de ces héros, c’est l’homme qui aurait facilement, en vivant seul et pour soi, conquis l’aisance, les Jouissances du monde, les joies de esprit, les succès de l'opinion, mais qui a renoncé à toute autre ambition que celle d’élever ses enfants, et, pour y suffire, se penche sur une besogne ingraté et monotone, dont le mérite sera sans doute méconnu, trop heureux si on ne lui en fait pas le reproche. ; .… Comment qualifier encore la délicatesse de ces âmes

L'OBJET. MORAL EST UNE FORME DU BEAU 189 qui, à la suite d’une offense, s'appliquent à ne pas hurilier le coupable et à relever sa dignité, et mettent toute leur amabilité, on dirait presque — n’était le soupçon d'artifice — toute leur coquetterie à rentrer elles-mêmes en grâce, comme si elles avaient à se faire pardonner d’avoir été l'occasion d’une faute ?

Dira-t-on enfin tout le charme de cette vertu féminine qui sait s’effacer et, au besoin, souffrir en silence pour apaiser les querelles et les antipathies, travaillant discre tement, mais obstinément à obtenir de tous les concessions nécessaires à la vie commune, se sacrifiant, s’accusant s’il le faut, et cachant sous une grâce et une sérénité inaltérables un effort de tous les jours ?

Ce ne sont pas là des vertus de montre et de représentation. Cé n’est pas non plus l’heureux et facile épanouissement d’un talent ou d’un génie naturels. C’est l'effort obscur, et Le sacrifice qui se cache. Comment n’y pas reconnaître les caractères du beau, du gracieux où du sublime ? Qui donc hésite, résolu ou non à les imiter, à déclarer que ces actions sont belles ? Et elles sont de toutes les époques, de tous les jours, de. toutes les conditions sociales.

Les présomptions s’accusent ainsi et se multiplient, et il ne s’agit plus d'un rapprochement superficiel, peut-être fortuit. Mais on peut dire encore que ces actions dépassent et débordent le cadre rigoureux du devoir; elles sont bonnes, excellentes, mais avec quelque chose de surérogatoire que la loi né peut réclamer et qui vient d’une libre générosité! ; c'est par là qu’elles sont belles. On montre-.

1 Schiller, Lettres sur l'Education esthétique, tx. fr., p: DOS

rait de même que les moindres de ces actions de choix où apparaît un surplus d'initiative morale, on montrerait, dis-je, qu’elles sont belles autant que bonnes. La moindre aumûne de bon aloi, et vraiment charitable, est une belle action; de même pour toute démarche désintéressée, comme le pardon d’une légère offense, l’abandon d’un petit privilège, une largesse bien placée, un sacrifice d’amourpropre. La courtoisie, la politesse. vraiment sincères, débarrassées du masque de la convention, ne sont-elles pas gracieuses, comme le déclare le langage populaire, et n’y reconnait-on pas ce qu’on pourrait appeler l'élégance morale ? Ainsi, on conviendrait facilement que toutes les actions de devoir large ont un caractère esthétique ‘, les autres restant simplement morales.

Rien n’est moins précis, toutefois, et plus équivoque que cette distinction entre les devoirs de droit, ou stricts, et les devoirs dé vertu, ou larges. Elle est très légitime si on l'entend bien, en disant que les premiers peuvent être réclamés par la force, et surtout exigent moins d’initiative et d'invention. Elle est fausse si l’on admet que les derniers sont facultatifs, qu'on peut les esquiver et rester vertueux, et que chacun de nous peut, sans démériter, s'abstenir de ce zèle moral, ainsi qu’un fonctionnaire correct s’en tient à la tâche réglementaire. La correction est précieuse, à coup sûr, et nécessaire ; mais celui qui s’en tient là, et surtout qui y songe, prenant bien garde de ne pas dépasser la ligne, est-il même un bon fonctionnaire ? Fait-on bien tout ce qu’on doit quand on est si impatient -d’en avoir fini, si attentif à ne donner ni une heure, ni un

1 V. Renouvier, Morale, I, p.277, sqq.

L'OBJET MORAL EST UNE FORME DU! BEAU 191 effort de plus ? Celui qui ne s’est jamais oublié à la tâche n’a pas rempli toute sa fonction. Où est l’administration qui ne serait qu'une machine et ne réclamerait jamais de dévouement ? A plus forte raison pour la moralité, qui n’est pas chose administrative. Elle réclame, en effet, l’homme tout entier, non pas seulement l’emploi régulier et mécanique de quelques heures de son temps, et de quelques aptitudes spéciales. Il ne suffit pas de fournir, sans plus ni moins, et en se croyant quitte du reste, une besogne savamment mesurée par un.règlement ou un chef hiérarchique. Il ne faut pas s’y prêter en gardant son quant à soi, et en réservant jalousement ses loisirs et ses congés ; il faut s'y donner sans arrière-pensée et sans jalousie, parce que c’est l’œuvre de la personnalité, qui est indivisible, non du spécialiste qui peut être en chaque individu; le métier d'homme est de tous les instants. Ou bienil y a seulement des limites imposées du dehors à nos caprices, maintenues par la contrainte sociale et observées à regret, par peur et par routine; mais alors il n’y a plus qu'une autorité sociale, non une obligation morale. Ou chacun a le devoir de faire tout le bien qu’il sent et comprend ; alors, le bien, une fois aperçu, c'est une faute d’y manquer, et il n’y a pas d'obligation facultative !, Aussi verrons-nous les actions de devoir strict, de légalité, prendre aussi bien que les autres une valeur esthétique, au lieu de se réduire à une sèche et routinière observance du reglement. |

Il serait facile de les soumettre à cette critique en pas-

4 Cf. M. Janet, Morale, p. 230, sqq. Ne semble-t-il pas en lisant ces pages que l’on doit conclure en faveur de la conception esthétique du

Bien ?

sant en revue les catégories dans lesquelles on peut les classer. Mais cette énumération des devoirs de justice serait fastidieuse; il suffira de prendre deux ou trois exemples vraiment caractéristiques, c’est-à-dire, ici, aussi terre-à-terre, aussi peu esthétiques que possible. Encore faut-il que ces actions aienttoutleur sens moral, et qu’on reconnaisse en chacune d’elles laccomplissement d’un devoir, non l'effet d’une contrainte. sociale ou d’une menace. Si nous considérons l'acte, banal en sommeé, d’un débiteur qui paie au jour dit, il faut en prendre un qui le fasse volontiers, parce qu’il le doit, et non pas avec le regret de ne pouvoir s’y dérober par violence ou par ruse. Malgré ces réserves, il semble bien encore que l’action est trop simple, trop unie et trop rigide pour avoir la moindre beauté. Comment dire qu’il faut être artiste pour payer une traite à l’échéance, ou porter son argent chez le percepteur ? Et pourtant, sans rien ajouter à l’action ellemême, imaginez qu'elle s’oppose aux habitudes d’un milieu dépravé, que les mœurs commerciales ou civiques soient relàchées; elle ne paraïtra plus aussi insignifiante. Envisagez, non plus l’un de ces cas isolés, mais la conduite du commerçant qui, pendant toute une carrière, a ponctuellement, avec une exactitude impeccable, fait honneur à sa signature; alors se révélera, manifestée par le contraste, la beauté de cette régularité même, ou plutôt des qualités morales et des efforts qu’elle trahit ; car on sentra, sous une apparente monotonie, la vie d'une volonté qui a dû lutter sans doute, et qui s’est imposée à tous les hasards et à toutes les tentations. Songez, cela est plus simple encore, à la démarche de l’homme qui paie, loyalement et spontanément, en passant à l’octroi, Les quelques

centimes dont il se sait redevable. En soi-même, cela n’est rien et ne vaut pas de grands éloges; agir autrement serait voler. Mais l’action est si rare qu’elle devient belle; elle est, en fait, jugée telle par celui qui est frappé du contraste ; elle est admirée par tous ceux qui n’ont pas, sur ces devoirs tres clairs et très méconnus, une conscience faussée, mais seulement une volonté faible. De même, si la plupart railleut comme une sottise, d’autres admirent comme une belle conduite l’habitude de ne pas présenter une monuale que l’on sait fausse.

Mais il faut écarter ces hypothèses même et ces complications objectives; il faut prendre purement et simplement l’une de ces actions et en dégager le sens. Il suffit seulement de la prendre comme une action, non comme un fait tout objectif, c’est-à-dire de se mettre un instant, spectateur impartial mais intelligent, à la place de celui qui l’a accomplie : le critique ne peut apprécier une œuvre d'art s’il n’a cherché à la comprendre, s’il n’est entré un moment dans la pensée et dans le sentiment de Pauteur. Or, ici, la pensée est simple. S’abstenir, esquiver sa dette serait une faute, un crime peut-être; faut-il admirer celui qui reste à la lisière et que l’on mépriserait s’il la franchissait? Lui-même refuse les éloges ou s’en offense, parce qu’ils laissent entendre qu’il aurait pu mal faire. Il n’a fait que son devoir; mieux encore, son action est toute naturelle ; -instinct ou habitude prise, c'était comme une nécessité pour lui de se conduire ainsi, et c’est le contraire qui lui aurait coûté un effort, s’il avait pu y songer un instant. — Pourtant, il y en a beaucoup qui y songent; moins heureusement doués ou disciplinés, ils se complaisent à l'idée de mal faire et de jouir du profit, se laissent aller presque jusqu’à la

faute, puis réfléchissent, se ressaisissent et, par un effort de volonté, restent dans la règle. L'action, si mince qu’en soit l’objet, sans que rien soit changé aux démarches extérieures, sans que personne ait rien soupçonné, l’action est-t-elle encore insignifiante? et a-t-on le droit de ne juger que le geste extérieur, tout semblable à un fait naturel ? Le mérite en est grand, tout au contraire, et c’est peut-être un exploit de vertu, qui a dû tenter par sa grandeur même et sa beauté celui qui s’y est résolu. Notre théâtre est plein de semblables scènes, où le geste le plus naturel fait frissonner le spectateur averti et qui en sait la valeur morale. Sans doute, ce n’est plus l'ordinaire, et ce qui nous saisit d’une émotion esthétique, c’est précisément, comme tout à l’heure, ce qui dépasse la mesure et nous surprend par une grandeur inaccoutumée. Qu'importe! Il reste que des actions de devoir strict, des actions légales, réglementaires nous semblent belles, et belles dans la mesure même où elles sont morales; car c'est en nous détournant de la routine sociale pour retrouver par sympathie la vie intérieure qui les anime, c’est en en pénétrant la significatien morale que nous arrivons à les admirer. Dira-t-on que ce n’est plus seulement un objet que nous contemplons en spectateurs, et que nous nous mettons à la place du sujet? Mais il est impossible qu'il en soit autrement, et l’objectivisme rigoureux est aussi impraticable que le formalisme absolu. Il est impossible de comprendre et d'apprécier une action si l’on n’y voit qu'un fait brutal, matériel, tout objectif enfin; car, de ce point de vue, pour le spectateur qui ne veut envisager que le dehors, les plus sublimes dévouements se réduisent à des mouvements banals. Une action, comme une œuvre d’art, est une pensée

L'OBJET MORAL EST UNE FORME DU BEAU 195 qu'il faut retrouver ; elle nous échappera à jamais si nous n'y mettons rien denous-même, si nous ne la reproduisons pas au dedans de nous par l'imagination. Le spectacle que nous devons nous donner, c’est celui de cette activité même et de son domaine intérieur, non de son prolongement matériel. La seule précaution à prendre, c’est de ne pas nous oublier dans cet élan de l'imagination jusqu'à accomplir l’action pour notre compte, et de rester en même temps, par la réflexion, juge et critique; démarche difficile peut-être, mais nécessaire ; encore une fois, spectateur et acteur ne peuvent être 1e1 mi dissociés, n1 identifiés l’un à l’autre.

Dès lors, nous pouvons aller plus loin encore et considérer, réduite à toute sasimplicité, l’action morale élémentaire, celle de l’honnête homme qui paie sa dette aussi naturellement qu'il salue un ami sur son chemin. L’exacte probité lui est aussi naturelle que la politesse à l’homme bien élevé; c’est l'idéal de la vertu pour ceux qui la rédui sent à une fonction sociale, et qui assimilent l’homme de bien au mécanisme d’une horloge parfaite ou d’un distributeur automatique ; mais c'est aussi pour le formalisme le plus bas degré du mérite et de la moralité. Quoi qu'il en soit, cet acte attendu, inévitable n’a, ce semble, aucune valeur esthétique. Il en a une pourtant, s’il a une valeur morale. Distinguons, en effet, deux cas possibles. Ou bien cet homme paie sa dette non seulement sans hésiter, mais sans y penser pour ainsi dire, sans songer du moins qu’il pourrait faire autrement, sans délibérer. Il paie par une sorte de réflexe compliqué, comme un automate dont on a poussé le ressort. Alors son action, ainsi détachée de toutes les autres, simple fait de routine, n’a pas de signi-

fication morale, pas plus que son salut sec et froid n’est une démonstration de politesse. Elle n’est pas belle; elle n’est pas non plus vertueuse. Encore peut-on dire qu’à la prendre ainsi on ne la prend pas tout entière; on cuble sa lointaine origine, les volitions initiales dont elle n’est que le prolongement, et l'intention reculée qui y est, malgré tout, encore présente. Ce n’est qu’un élément d’un système bien réglé et qui fonctionne seul; mais ce ne serait rien pourtant, non plus que le système, sans la raison qui l’a voulu, et qui le maintient par une sorte de création continuée. Ce n’est qu’un fait d'habitude, et qui s'opposerait à une initiative nouvelle; ce réflexe compliqué n’est pourtant pas semblable aux réflexes inférieurs; cette nature acquise n’est pas dans le sujet malgré lui, n1 sans lui, comme son tempérament et ses instincts. Eile est à lui parce qu’elle vient de lui; il est, inconsciemment peut-être, mais réellement présent à son œuvre; cette nature reste le témoignage et l’auxiliaire de sa volonté. Le spectateur qui cherche le sens de son action ne doit pas le méconnaître, sans quoi il ne la lui attribuerait pas, et n’y verrait pas un trait de probité. S'il en est ainsi, elle apparaît comme un morceau bien à sa place dans un bel ensemble, comme une note juste dans une mélodie où la réclameraient à la fois le rythme et la couleur de la phrase musicale Et ne suffit-il pas que l'auteur lui-même y songe, dans un éclair de réflexion, pour se retrouver en cette routine qu’il semblait subir, pour y reconnaitre ou y remettre toute la vie de son vouloir et de son initiative ?

Supposons, en eflet — c’est la seconde hypothèse — que cet homme paie son créancier avec la conscience de ce qu'il fait, avec l’idée plus ou moins vague qu’il observe un

L'OBJET MORAL EST UNE FORME DU BEAU 197 devoir de justice, et, par suite, qu'il pourrait chercher à s’y soustraire, avec la décision, si rapide qu’elle soit, de ne pas manquer à sa dignité. Alors cette action, qui paraissait sans valeur, devient vraiment morale, non plus seulement de cette moralité latente qui soutient toute la série, mais par la réflexion spéciale qui lui a donné son sens propre en même temps qu'elle ravivait l'intention générale. Mais n’apparait-elle pas comme belle aussi dans ce tableau rapidement entrevu de toute une vie d’irréprochable probité? Elle prend sa place à la suite des actions passées et en continue, pour ainsi dire, le dessin; semblable à chacune d'elles, puisqu'elle est conforme à une même loi, elle respecte l'unité qui les coordonne; nouvelle pourtant, puisqu'elle vient à un autre moment de la vie du sujet, elle a nécessairement sa couleur proyre etsa physionomie individuelle. Cet intérêt déjà esthétique, où se trouvent les conditions du jugement de goût, devient plus vifeucore et plus profond si l'on se tourne vers l’avenir; car nous devons voir en cette résolution nouvelle une promesse et un gage d'espérance. La bonne intention n’est jamais un calcul limité au moment prochain; et le sujet, qui s’y met toutentier, voudrait absorber dans l’unité de son vouloir toute la diversité des accidents de l’avenir. Dès lors, une simple action porte en elle tout un monde, et le spectateur y peut pressentir à sa façon toute la riche variété des déterminations futures. Ajoutons enfin qu’elle est, dans le présent, comme toute volition, la synthèse des désirs et tendances qu’elle organise, et nous reconnaîtrons que l'émotion ainsi suggérée! a tous les caractères de l’émo-

1 Cf. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, p.42;

tion esthétique. L'objet du jugement n’est-il pas à la fois intellisible et sensible, et le jugement lui-même n’est-1l pas l’acte d’un spectateur qui retrouve dans les choses ce qu'il ya mis et ne les comprend qu’en se reconnaissant en elles?

Cette analyse conviendrait aussi bien à d’autres exem— ples, aussi simples et aussi instructifs eu leur banalité même ; et ce qui vient d’être dit de la probité élémentaire s’appliquerait au respect de la vie d’autrui, au respect de la liberté ou de l'honneur, à l’observance des devoirs civiques comme à celle des devoirs individuels. On montrerait toujours que certains actes dépassent, par leffort qu'ils réclament, les limites d’une formalité réglementaire, et doivent provoquer, chez celui qui en voit toute la portée, une émotion, peut-être Le frisson du sublime. Pour les autres, qui semblent la menue monnaie de la vie courante, ils prennent eux aussi un intérêt esthétique à mesure qu’on leur reconnait une signification morale ; et si, malgré tout, il y en a qui soleut désespérément plats et terre à terre, c’est que ce ne sont pas des actes volontaires. Veut-on un exemple encore entre mille autres, et des moins favorables? Venir à l'heure fixée pour le travail, être là quand s’ouvrent les portes de l’atelier ou du bureau, voilà une action qui ne comporte n1 variété ni grandeur. On ne saurait ici faire plus que le devoir ; venir trop tôt est inutile ou même fâcheux, puisqu'il faut attendre et que le temps pourrait être mieux employé. On ne saurait faire moins non plus sans mal faire : venir trop tard est une faute. Où trouver ici une place pour le talent ou l'invention artistique? Regardons-y de plus près ; ce trait d’exactitude n’est pas (sans quoi nous n'aurions même pas à en parler), un fait de hasard,

un accident heureux arrivé à un étourdi, ni le résultat d’une contrainte. C’est sans doute un terme d’une série ; il est inséparable des autres et de la chaîne qu’il continue. Or, cette continuité même, pour la comprendre, il faut, comme tout à l'heure, l’opposer à la fois à l’incohérence des irréguliers, aux défaillances des autres, à la variété des circonstances à travers et malgré lesquelles elle a été obstinément maintenue. On lui reconnaîtra ainsi quelque beauté, et on aura plaisir à la suivre en imagination comme on suit une ligne ferme et vigoureuse qui donne de lal- —lure à un dessin ; et l’on pensera sans doute qu’il a fallu plus d’une fois, pour ne pas faillir, vaincre des tentations, s’encourager soi-même, résister à des entrainements, trouver enfin la solution des difficultés présentes, et qu’il y a tout un art sous cette rectitude inflexible. S'il s’agit, en dernière analyse, d’une de ces actions prise isolément dans une conduite d’ailleurs flottante, on n’aura plus le droit de porter sur elle le reflet de toutes les autres; mais, d’une part, elle prendra en raison du contraste un relief singulier; de l’autre, si elle ne peut être reliée à un passé incohérent, elle ne peut être détachée de l’avenir dont l’idée est présente dans toute résolution sincère. Si, confiant en cette sincérité, on envisage cette action éclairée de toutes les espérances, illusoires ou non, d’une vertu désormais assurée, on y pourra trouver tout le charme d’une aurore. Sans doute, il ne faut pas grossir au delà de la mesure l’importance de ces minuties morales ; mais, outre qu’une bonne intention n’est jamais un détail négligeable et que la plus inaperçue de ces décisions peut être le commencement d’une vie nouvelle, nous voulons seule- ment conclure que la moindre éclaircie de moralité doit

éveiller un sentiment esthétique, et qu’une action est belle dès qu’elle est morale.

Inversement aussi, la preuve n’est pas moins nette, toute immoralité est une laideur. On l’admet d’emblée pour certains crimes, ou même pour tous les crimes, comme aussi pour des 2ctions mesquines qui provoquent le dégoût et répugnent au moins autant à la conscience esthétique qu’à la conscience morale. Le traître des mélodrames est toujours antipathique, je ne dis pas aux lettrés qui jugent l’œuvrelittéraire, mais aux simples qui se laissent prendre au courant de l’action. Toute trahison est laide, en effet, parce qu’elle est une discordance qui choque lintelligence et une démarche de haine qui ne peut provoquer que de lantipathie chez le spectateur désintéressé. Le mensonge est laid parce qu'il est de même une dissonance dans les manifestations du vouloir, et un acte anti-social arrêtant cette contagion de sympathie où l’on à pu voir une des conditions essentielles de l’émotion esthétique !. La brutalité est laide aussi pour une raison semblable, parce qu’elle tend à renverser tout un système de relations établies que l’on se plaisait à prolonger en pensée et à idéaliser dans l’avenir ; brisant ainsi une foule d’énergies, elle détermine un retour violent d’antipathie et de répugnance. Plus évidemment encore, la lâcheté est laide ; quand même le mensonge ne s’y ajouterait pas, c’est toujours une défaillance, un anéantissement du vouloir qui nous surprend, nous désenchante et paralyse l’élan de notre imagination ; nous assistons indignés ou attristés à l'effondrement, à la désorganisation d'une personnalité que

1 V. Guyau, L'Art au point de vue sociologique.

L'OBJET MORAL EST UNE FORME DU BEAU 201 nous avions pu croire solide et vigoureuse. Et de ce point de vue, qui est le vrai point de vue moral, il est impossible que tous les vices, les défauts et jusqu'aux moindres fautes n'apparaissent pas comme des laideurs, depuis l'horrible et ignoble brutalité où sombre la dignité humaine, jusqu'aux petites et mesquines faiblesses qui froissent le goût d'une conscience affinée. Plus on s’élève, pour se placer au-dessus des passions qui troublent le jugement, au point de vue de l'artiste qui embrasserait d'un coup d’œil toute l’œuvre d’un homme, plus on est frappé de ces contradictions qui apparaissent comme des taches violentes et grossières. Plus aussi on a de pénétration.et de goût, plus on est sévère pour les mensonges d’un art qui ne cherche qu’à se faire valoir. L'éducation d’une conscience n’a-t-elle pas justement pour but, comme l’éducation du goût, d'obtenir cette élévation et cette délicatesse qui ne se laissent tromper ni par la grossièreté des effets, ni par les artifices de la maniere.

On peut donc proposer, ce semble, à l'homme qui a la volonté de bien faire, de se fier à ce critérium pour donner un contenu à son intention ; les bonnes actions sont belles comme les mauvaises sont laides. Il reste pourtant des difficultés, tout au moins des cas embarrassants que l’on aperçoit clairemement si l’on considère la réciproque de chacune de ces propositions. Peut-on dire vraiment que toutes les actions belles soient bonnes, et que toute action laide soit immorale ? Sans doute on pourrait — la conclusion aurait déjà son intérêt — se borner à prétendre que le Bien est toujours beau, en admettant qu'il peut y avoir d’autres actions belles et que l’immoralité même, souvent laide (nous l’avons montré) ne l’est pas toujours,

et peut être belle ou indifférente. Le Bien serait alors non plus une espèce du beau, le beau pratique, mais une variété de cette espèce même, et il faudrait chercher la différence qui, parmi les actions belles distinguerait celles qui sont bonnes. Mais ces difficultés sont-elles insolubles ?

Il nous a paru qu’une conduite morale était toujours belle ; mais n’y a-t-il pas des actions obligatoires qui sont répugnantes ? En voici des exemples. Ne regarde-t-on pas comme pratiquement nécessaires, par suite obligatoires, ou au moins moralement indifférents la délation, l’espionnage, l’exécution ou le dur traitement des criminels, les opérations de la boucherie ou de la vivisection ? Et n’y a-t-il pas dans ces actes, dont les uns impliquent le mensonge et la trahison, les autres la brutalité, quelque chose derepoussant ou au moins de disgracieux qui offense notre goût? Nous profitons de leurs résultats, nous les déclarons salutaires, indispensables, mais nous écartons avec dégoût l’idée d’être délateur ou bourreau. Il nous semble même que ceux qui se chargent de ces besognes sont en dehors du commun des hommes ; si, mis en face de la question, nous sommes pressés de juger leur valeur morale, nous ne pouvons les déclarer coupables puisque l'humanité à besoin de leurs services; mais notre conscience esthétique, plus sévère, ne peut vaincre sa répugnance et s’intéresser à ces actions. Elles sont donc bonnes, mais infiniment plus laides que le vice élégant et distingué. |

Mettons à part, tout d’abord, dans les causes de ces impressions pénibles, ce qui est proprement physique et ne touche que les sens. Les détails d’une opération chirur-

L'OBJET MORAL EST UNE FORME DU BEAU 203 gicale, les soins à donner aux cholériques, le transport où l’ensevelissement des cadavres en temps d’épidémie, les sauvetages dans les égouts souléveront aussi bien les mêmes répugnances ; et certains raffinés ou soi-disant esprits forts affecteront peut-être de confondre ce dégoût avec une émotion esthétique. Pourtant, on ne saurait sérieusement s’y tromper ; on ne saurait nier que ce sont là de beaux dévouements, ni marchander son admiration au chirurgien, au sauveteur, à la sœur de charité. Que l’on soit capable ou non de les imiter, on est saisi de l’impression du sublime en imaginant toutes les épreuves à travers lesquelles ils affrontent la mort. Il suffit, pour cela, d'envisager non les accidents extérieurs, mais l’action elle-même, son intention, sa portée, et de se hausser jusqu'a la comprendre. Revenons maintenant aux exemples qui précédent, ou prenons, cela revient au même, la conduite du délateur ou de l’espion, puisque là les répugnances physiques n’ont rien à voir. Elle nous inspire de l'horreur, et avec raison ce semble; mais n’aurions-nous pas tort de confondre la délation intéressée et vile de l’homme qui satisfait ses basses passions ou exploite celles des autres, avec celle (la seule qui soit ici en question) de Phonnête homme qui sert son pays ou la justice. La premiere n’est pas plus morale qu’elle n’est belle ; mais, en jugeant l’autre, nous avons peine à les dissocier, parce que le métier de délateur est le plus souvent exercé par de tristes personnages. Nous aurions déjà moins de dégoût si nous considérions l'acte d’un homme intègre et dévoué qui, ayant surpris le secret d’un projet criminel, en informe ceux qu’il menace ou la justice. Nous arriverons même à

admettre, sans en être choqué, qu’il cherche à surprendre

cesecret et provoque les confidences, parce quenous voyons le sens de son action et le système supérieur auquel elle se rattache. Et si nous apprenons que, dans ces démarches, il risque sa vie tous les jours et en fait d'avance le sacrifice pour la sécurité de ses semblables, ne devrons-nous pas admirer sa conduite comme celle d’un sauveteur, et ne sentirons-nous pas toute la grandeur de cet héroïsme obscur et méconnu ? En effet, s’il nous faut un effort pour rendre ainsi justice au policier dévoué et nous placer au poiut de vue d’où se manifeste la beauté de son dévoûment, nous sommes plus touchés par le courage du soldat d'élite qui se fait espion ; il conquiert par la ruse, mais au mépris de sa vie, les secrets utiles à la défense nationale, et son patriotisme n’est ni moins pur ni moins admirable que s’il mourait sur le champ de bataille. Comprenous donc que ces actes, en ce qu'ils ont d'obligatoire et de vertneux, non seulement ne sont pas laids, mais sont vraiment beaux, d'autant plus beaux qu'il faut à celui qui s’y dévoue plus d’héroïsme encore pour se résigner à l’obscurité ou braver l’ignominie.

Il serait facile d'interpréter de même, ct sous les mêmes réserves, les atrocités de la guerre, de l’échafaud ou de la boucherie, une fois admis qu’elles sont nécessaires et morales. On doit évidemment pour cela les attribuer non à un brutal qui y prend plaisir et s'y avilit encore, mais à un homme qui s’en charge par nécessité où par devoir, comme cela peut arriver à chacun de nous dans la vie militaire. Ce n’est pas le fait que l’on a à juger, mais l’action, l'intention objectivée dans un système idéal qu’elle affirme ou réclame. — Malgré tout, quelque chose encore nous inquiète ; notre sentiment est contraint, nous admi-

L'OBJET MORAL EST UNE FORME DU BEAU 205 rons à contre-cœur, par la force d’un raisonnement et sans lélan de l'enthousiasme. — Cette gène tient à l’état de guerre où nous sommes condamnés; elle est morale aussi bien qu'esthétique. Nous sommes plus à l’aise pour admirer l’héroïsme quand il ne se déploie pas contre des hommes ou des animaux, mais contre les éléments de la nature, et notre conscience esthétique peut souhaiter un âge d’or où la guerre, la ruse et la violence ne seraient plus nécessaires. Notre conscience morale n’en est pas moins impatiente, et il n’y a aucun désaccord de l’une à l’autre. Malheureusement ce n’est qu’un rève ; nous n'avons pas, dans l’ordre des actions, à choisir entre toutes celles que nous pouvons Concevoir, mais seulement entre celles qui sont possibles ; et la pratique ne nous offre souvent que deux ou trois solutions dont chacune a ses tristes exigences. Mais cela est en dehors de notre discussion présente ; il nous suftit que, de ces solutions, la plus morale soit aussi la plus belle aux yeux de celui qui les juge; et les exemples qui semblaient s’y opposer se résolvent à leur tour dans la même interprétation.

Enfin on allègue que certaines actions sont belles sans être morales, ou même quil y a de belles révoltes contre la loi. « Par exemple, que Byron... ait été, sous l’empire « d’un sentiment exalté, se faire tuer pour un pays qui ne « lui était rien et auquel sa mort était fort peu utile, c’est « là une action belle, j'en conviens : mais je ne suis nulle- *« ment persuadé que ce fût une action bonne ; car ce n’est « là qu'un brillant suicide. Que Byron, au lien de recher- « cher cette bruyante gloire se fût, au contraire, imposé de « rendre à sa vie la dignité, à son foyer domestique la « paix, à son génie la sérénité et par suite Ia fécondité,

& il aurait fait une action infiniment meilleure et aurait « donné aux hommes un exemple plus sérieusement «utile... Tout ce qui est beau n’est pas toujours bon, « quoi qu'en dise Platon !. » Cet exemple, surtout ainsi présenté, est plein de sens pour notre thèse; car il n’est pas bien sûr que Byron ait fait une belle action, et, de plus, ce qui nous importe davantage, il est sûr que ce était pas la plus belle qu’il pût faire. Si par hasard, en effet, il n’a fait que saisir l’occasion d’un suicide retentissant, il a recherché un effet assez grossier et de mauvais aloi ; et il ne l’a obtenu que par fraude auprès de ceux qui se sont laissé prendre aux apparences et ont cru à un généreux dévouement. Ramené à son vrai sens, son haut fait n'aurait donc plus rien d’admirable et trouverait ceux qui ont été dupes d'autant plus sévères. Mais surtout, même en écartant cette hypothèse, comment ne pas estimer plus belle la conduite qu’on y oppose en termes si heureux, c'est-à-dire la résolution de rétablir partout autour de soi et en soi une harmonie féconde par la vie puissante de son génie? Pour qui se le représente ainsi, déployant une force bienfaisante qui s’épanouit et rayonne à l'infini, dans tous les sens, par les imitations qu’elle provoque, il n’y a pas de doute possible : c’est là un spectacle auprès duquel devient pauvre et insignifiant ce brillant et stérile suicide.

ILen faudra dire autant des beaux crimes (si l’on veut aller jusque-là), de toutes les révoltes éclatantes du mal, ou des belles horreurs de la guerre, ou du charme de certains vices. Ce qui nous frappe ou nous séduit, ce n’est pas

1 M. Janet, Morale, éd. in-12, p. 230.

L'OBJET MORAL EST UNE FORME DU BEAU 207 l’immobilité même, c’est le spectacle d’une énergie souple ou puissante, où nous retrouvons plus où moins inconsciente une moralité faussée et rétrécie; car cette énergie autrement dirigée, mieux équilibrée serait — cela se voit chaque jour — une force morale. IL ne s’agit pas, en effet, de la bestialité pure de l'assassin qui se rue sur sa victime, ni de la vile bassesse qui est au fond de tous les raffinements plus où moins élégants de la sensualité : cela est répugnant autant qu'immoral. Ce qui nous fait illusion, c’est l'habileté et, pour mieux dire, l’art des combinaisons savantes, c'est la fécondité de l’imagination inventive, c’est la puissance de l'autorité et de la discipline, c’est la coordination des efforts et la vigueur de l'initiative autant que de la résistance, la maitrise de soi et des autres, la bravoure avec laquelle on s’affranchit de la tyrannie de l’opinion, ou le talent qui semble se jouer au milieu d'inextricables difficultés ; en un mot, c’est une valeur singulière d’esprit et de caractère qui, le but une fois oublié, l'horizon limité à un cercle plus étroit, serait aussi bien morale qu'elle est admirable. Les criminels n’ont-ils pas eux-mêmes leur moralité, et comme un orgueil de conscience professionnelle ; etn’est-ce pas justement en nous plaçant un instanta leur point de vue, en entrant dans leur conscience que nous sommes saisis de la grandeur ou du charme de certains de leurs actes ? Mais notre admiration est limitée et gènée par là-même; car notre réflexion normale et impartiale ne peut s’enfermer en ce cercle; elle ne peut pas ne pas regarder au delà, et réclamer une systématisation plus haute. Notre jugement ne serait pleinement satisfait, notre jouissance esthétique ne serait entière que si nous

voyions cette force contribuer à un ensemble plus large, et S’harmoniser avec toutes celles qu’elle rencontre au lieu de les heurter et de les briser ; ou encore si nous sentions que son effort tend à cette harmonie et nous en suggére la représentation idéale. Autrement dit, elle ne serait vraiment belle que si elle était vraiment morale, et nous ne l'admirons qu’en nous la figurant pour un instant et peutêtre inconsciemment comme morale. Et nous cessons de la trouver belle quand nous songeons aux conflits violents et aux dissonances qu’elle provoque de toutes parts, quand elle apparaît comme bouleversant toutes les relations humaines et menaçant toute l'harmonie sociale; nous n’en voyons plus que l'horreur, et elle est en nous cause de souffrance esthétique autant que morale‘. Si nous reportons alors notre pensée vers l’un de ces humbles dévouèments où s’abime une âme simple, obstinée à bien faire, nous éprouverons, avivé encore par le contraste, le sentiment de la véritable grandeur. Gette volonté porte plus loin que l’autre, et son intention va, pour ainsi dire, jusqu'aux limites de l'humanité ; le spectacle idéal de ce qu’elle réaliserait si tout y conspirait autour d'elle a de quoi éveiller les émotions esthétiques les plus pénétrantes, et jusqu’à l’enthousiasme. %

En résumé, si l’on est tenté de voir là un paradoxe et de restreindre à certaines prouesses morales les qualifications esthétiques, en refusant d'admettre la coïncidence complète du Beau pratique et du Bien, c'est que l’on s’en tient à une vue trop simple et superficielle. On oublie:

1 V. plus loin ce qui concerne le dilettantisme en son principe; nous ‘nous contentons ici d'analyser les données communes de la conscience esthétique et de la conscience morale.

L'OBJET MORAL EST UNE FORME DU BEAU 209 d'abord, peut-être, que l’émotion esthétique est suggérée plutôt que directement produite par l’objet auquel elle s'attache. Loin de se mesurer à un effet immédiat et grossier, la valeur d'une œuvre d’art ne se révèle qu’à celui qui en pénètre le sens par un effort de réflexion ou un élan de sympathie. On oublie aussi surtout les conditions propres de la pratique, au-moment même où on cherche à y appliquer les diverses formes du jugement de goût. On s’arrête à l'impression immédiate comme un critique qui jugerait une toile d’un coup d'œil; on n’est frappé que du geste ou de l'attitude extérieure, et souveut la crânerie ou la gaucherie de l’allure décident de tout; le moindre ridicule empêche de voir les plus belles qualités ; c’est ainsi qu'un détail grotesque masque à certaines gens les mérites des plus grandes œuvres. Ou bien on ne veut envisager que les résultats, le succès, non pas même tout le succes, car il faudrait pour cela apercevoir toutes les conséquences heureuses d’une bonne action,soit en son auteur, soit dans les autres hommes en qui elle se prolonge; et, si cette intuition totale de avenir est imposible, du moins a-t-on le drcit de dire que l’action est méconnue par ceux quis’en tiennent au résultat extérieur et immédiat.

# Ainsi, déjà l’idée des conséquences positives qui se continuent au delà de ce que nous pouvons voir, et notre impuissance même à les mesurer sont éminemment propres à augmenter l’effet esthétique en nous suggérant le sentiment de l'infini. Mais il ne serait même pas juste de s’arrêter là; car l’action n'est pas toute dans ses résultats, même obscurs et éloignés. L’industriel et le commerçant apprécient une entreprise par les profits ou les pertes traduits en chiffres ; leur point de vue est légitime, mais

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tout spécial et trop étroit. Encore ne sont-ils pas toujours disposés à s’y tenir ; c’est bien souvent l’entreprise ellemême qui les intéresse, les passionne, les absorbe; et plus d’un se laisse aller, uniquement par l’amour d’un beau risque et d'une grande œuvre, à compromettre les profits de l'avenir ou même ceux du passé. Plus d'un, à qui un surcroît de fortune est inutile ou indifférent, continue par goût et comme par instinct d'artiste à entreprendre et à agir. C’est donc que l’action a en elle-même une richesse que n’épuise pas la somme de ses résultats ; 1l y faut songer soit pour en jouir, soit pour lajuger. Le risque est ici un élément essentiel : tout ce que l’on peut et doit faire, c’est de réfléchir et de prévoir de son mieux ; mais il faut agir avant d’être assuré de l’avenir. L'action, même objectivement considérée, c'est donc ce que l’on a voulu faire, non pas ce que l’on a fat. Néanmoins il faut agir comme si l’on était assuré, sans quoi il n’y a pas de résolution. La volonté arrêtée à une décision empiète donc sur l'inconnu et s'empare, idéalement d'abord, de tout ce qu’elle vise à réaliser, puis de tout ce qui serait par là modifié, et, en vertu de la solidarité des phénomènes, de tout l’avenir. Qu'elle y réussisse ou non, cela ne change rien à l’action elle-même qui, le premier geste une fois fait, est irrévocable et se livre ainsi à l'appréciation. Si l’homme disposait de plus de temps ou de puissance, il enfoncerait davantage son idée dans le fait; à la limite, il transformerait l’univers; sa volonté ne serait pas autre etn’en vaudrait n1 plus ni moins. En d’autres termes, ce qui s’offre au juge de l’action, c’est bien un objet, non l’acte en sa mystérieuse et ineffable initiative; mais ce west pas un résultat brut et palpable, trop souvent en dis-

Léa à0 à

proportion ou en contradiction avec l’intention, et qui ne lui est jamais adéquat ; si pauvre et si bornée que soit cette intention, elletend toujours au delà de ce qu’elle réalise. L'objet est donc ici idéal ; c’est l'intention objectivée, c’est à-dire l’ensemble des relations qu’elle établirait, l’œuvre qu’elle accomplirait si elle était toute-puissante. Voilà le point de vue auquel il est juste de se placer pour apprécier non des faits, mais des actions. Or, ce point de vue est éminemment esthétique. D’une part, en effet, Le jugement ne peut être purement intellectuel puisqu'il ne s’agit pas de concepts arrêtés et déterminés; pourtant l'intelligence y a un rôle nécessaire, puisqu'il y a dans les actions volontaires un effort de systématisation rationnelle. D'autre part, la sensibilité pure y est de même insuffisante, puisqu’il faut raisonner, et nécessaire, puisqu'une action ne peut être comprise sans une sympathie qui en suppose limitation iutérieure et l’accompagne. Evfin, comme nous venons de le montrer, l’action, dont les prolongements vont à l'infini en des sens multiples, devient l’objet d’une interprétation plus libre où se jouent la pensée et le sentiment. Il peut donc y avoir, pour un ensemble de circonstances données, plusieurs belles actions, commeil y a plusieurs expressions poétiques d’une même idée. Et, une même action étant donnée, chacun peut luitrouver, comme à un poème, non pas n'importe quel sens, mais pourtant une interprétation personnelle; il peut, en effet, y associer des conceptions et des souvenirs très divers, et imaginer, suivant son tour d'esprit et de sentiment, l'œuvre d'ensemble dont elle est l’ébauche, la finalité qui lui donne un sens.

Ainsi s'expliquent toutes les discussions de casuistique,

qui n’auraient vraiment pas deraison ni d'occasion si la règle du devoir, toujours impérieuse en sa forme, était aussi nette en son contenu que le suppose un rigorisme mal compris. Ainsi s'expliquent aussi, par les mêmes causes, les hésitations, les tourments des consciences trop méticuleuses, qui ne croient jamais avoir pris le bon parti parce que d’autres belles actions étaient possibles. Les Grecs avaient donc raison; la vie morale est une œuvre d'art, d'un art qui a sa logique avec ses rigueurs, mais qui est autre chose qu'une logique en actions. Il faut non seulement comprendre, mais aimer et trouver pour bien faire, et il y a diverses formes dela vertu et d’une même vertu, comme il y a diversité dansle talent et le génie. D’abord, tous les hommes ne peuvent pas pratiquer toutes Les vertus; il y en a de spéciales, de professionnelles, qui tiennent à la division du travail et des fonctions naturelles ou sociales. Autant de rôles naturels comme ceux de père, mère, enfant, ou de carrières comme celles de soldat, médecin, avocat : autant de facons d’être honnête, juste et dévoué ; autant de formes du talent moral. À égalité de bonne intention, il faut conduire autrement sa vie, sculpter une autre statue, trouver d'autres expressions d’un même sentiment. L’attitude morale du soldat n'est pas celle du savant, malgré que tous deux puissent avoir même mérite, Ce n’est pas assez dire; il y à encore, pour chacun de ces rôles et de ces métiers, diverses façons de pratiquer les vertus qui lui sont propres ; etiln’y a pas un modèle unique auquel onrapporterait, se contentant de mesurer les écarts, toutes les imitations. 11 y a plusieurs types moraux du père de famille, du soldat ou du médecin. Dans l’un on admirera l'énergie de la résistance, dans l’autre la vigueur de l'initiative ;

L'OBJET MORAL EST UNE FORME DU BEAU 213 ici le calme toujours maître de soi, là la vivacité impatiente du mieux, ailleurs la fertilité de l'invention, la délicatesse des moyens, que sais-je encore! et chacune de ces qualités variera depuis le plus pauvre talent Jusqu'au plus éclatant génie. Cela est encore trop simple, comme sont trop simples nos classifications des œuvres d'art et des artistes. S’il y a des cadres ou des types, ce sont des schémas, non des modèles, et, en réalité, quelles que soient les ressemblances qui rapprochent les bons soldats ou les bons médecins entre eux, chacun a sa maniere propre et son talent original. Ici, non plus que dans l’art proprement dit, l'originalité n’exclut j as le respect de la règle ; et les plus grands sont ceux qui ont à la fois le plus de personnalité et le plus d'humanité.

De même encore pour ces vertus et ces devoirs qui n’ont plus rien de professionnel, mais qui sont communs à tous les hommes, soit dans leur vie individuelle, soit dans leur vie sociale ou religieuse. Depuis les hautes obligations comme celles de la dignité et de la justice, jusqu'aux plus menues règles du savoir-vivre, il y a pour chacune, la lettre restant la même, une si grande variété dans la maniere de s’en acquitter, que seulé, la souplesse du jugement esthétique peut s’y plier. Gela est pour la charité d'une évidence telle qu'ilserait oiseux d'y insister : depuis les élans sublimes du sacrifice, jusqu’à la grâce d’un sourire qui excuse une offense légère ou accompagne une aumône, nous retrouverions toutes les nuances du vocabulaire esthétique. Les ouvriers de la bienfaisance sont tous des artistes. Mais cela est vrai aussi des vertus moins variées et plus rigides. En est-il une plus simple que

l'intégrité ? Pourtant que de façon de s’y tenir et de résis-

ter ! Chez l’un, ce sera une attitude raide et un ton brusjue dont nous admirerons la courageuse autorité ; chez l’autre, ce sera une froide et calme obstination dont la sérénité ne sera pas moins belle; un autre encore, sachant refuser avec une politesse exquise, sera élégamment intraitable. A qui faire des reproches et comment imposer à tous une même démonstration et une même formule ? Ne serait-ce pas paralyser l'initiative et la vertu même? et ne faut-il pas reconnaitre que le génie, au sens large du mot, est nécessaire à la vie morale? Il y a des audacieux et des timides, des discrets et des exubérants, des ardents et des modérés, des résignés et des impatients, des classiques et des romantiques; et tous peuvent être aussi vertueux les uns que les autres. Songez en effet à la variété des tempéraments qui sont à la base des caractères. On a essayé,

sans y réussir pleinement jusqu'ici, de les classer; et

quand on les aurait classés, il faudrait toujours avouer que chaque individu est une rencontre singulière des diffé rents types. Or, qu'est ce que la vertu par rapport à cette nature donnée (en laissant de côté pour le moment la nature acquise) ? De deux choses l’une ; ou bien c’est une lutte sans trêve et sans merci contre un ennemi qu il faut terrasser ; où bien c’est, comme nous pensons l'avoir montré, une conquête progressive qui rencontre d’abord des alliés et s’en fait tous les jours de nouveaux. Dans les deux cas, il est facile de dégager ces deux idées ici essentielles : c’est que toute vertu est originale et que toute vertu est belle.

D’une part, quel que doive être le traitement imposé à la nature vaincue, qu’il faille la détruire ou l’assimiler, cet ennemi est si ondoyant et si divers, si fertile en res-

Bo kde À

L'OBJET MORAL EST UNE FORME DU BEAU 219 sources qu'il faut être soi-même à la fois très ingénieux et très fort, très habile à prévenir ou déjouer ses ruses, très vigoureux à repousser ses attaques ; il n’y a donc pas une tactique simple et uniforme, mais une infinité de tactiques, c’est -à- dire autant que d'individus. La théologie ne nous présente-t-elle pas le démon comme un merveilleux artiste qui varie ses procédés avec chacun de nous, et ne faut-il pas que chacun de nous soit un artiste original pour répondre à ses inventions? Et dans l'autre hypothèse, si la nature peut être un auxiliaire et se prêter à Pœuvre morale, il faut de l’art aussi, et davantage encore peut-être, et un art bien personnel pour ne rien briser, pour ménager les forces mêmes auxquelles on résiste et les discipliner enfin sous la loi du devoir. En un mot, il faut toujours être soi-même, et la vertu n’est jamais une froide et impersonnelle copie d’un modele rigide. Si le tempérament est individuel, le caractère, au sens étroit et élevé du mot, ne peut être qu'original. Si les appétits et les désirs ont déjà une marque propre en chacun de nous, il faut bien que la volonté aussi et la raison soient en chacun originales et personnelles. C’est toujours un effort pour obéir à une loi universelle; mais cet effort ne saurait être lui-même impersonnel; il est nôtre, et c est par la que nous valons et que nous sommes moralement quelque chose. Il y à donc autant de formes de vertu que d’horames de bien, comme il y a autant de formes de talent que d’artistes!. È

D'autre part, on établirait facilement l’assimilation du bien et du beau par un sorite plus simple et plus décisif

4 Cy. Herbat, Œuvres, Il, p. 78. sqq.

que celui de Chrysippe, qui insère entre les deux termes les concepts assez vagues de désirable, aimable, louable. Il suffit de remarquer que le courage est beau et que toute vertu est une forme de courage. Sans doute, il ne s’agit pas de cette ardeur du tempérament qui peut aller jusqu’au mépris de la mort, mais qui est tout instinctive; il s’agit de l’énergie réfléchie, maîtresse de soi, qui fait les hommes de caractère; courage ou bravoure intérieure qui réclame un effort obstiné. Dans tout homme de bien il y a un héros. Qu'il faille résister ou prendre l'initiative, c'est toujours faute de courage que nous nous laissons alier à la tyrannie ou au charme des appétits et des tentations. Nous n’osons pas nous étudier, rester chez nous; ou, si nous nous connaissons, nous n'avons pas la hardiesse de nous réformer. Un défaut ou un vice, même chez les hommes les plus actifs, n’est jamais qu'une forme de la paresse, c’est-à-dire de la lâcheté. Des lors, si l’on songe à l'attitude contraire de celui qui engage la lutte, décidé à voir clair au-dedans de soi et à s’avouer ses faiblesses, puis surveille les moindres défaillances pour attaquer ensuite les passions les plus fortes, et finit ainsi au bout d’un long effort par s'emparer de soi-même, comment ne pas y reconnaitre toutes les conditions de la vertu et tous les caractères du beau?

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