CHAPITRE V
La conclusion semble donc établie par cette analyse des jugements moraux et des sentiments qui en sont inséparables. Reste pourtant une objection essentielle que cet exposé a dû provoquer plus d’une fois, mais qu'il convenait de ne pas introduire incidemment. Ne pourrait-on voir ici un appel ou au moins un encouragement au dilettantisme et à la fantaisie? À vouloir ainsi réduire la vie à une œuvre d'art, ne risque-t-on pas d’en faire un jeu d’amateur, et d'autoriser, au nom de la liberté de l’art et du goût, tous les caprices individuels? Quand on se borne à déclarer belles certaines actions morales qui passent l’ordinaire, il est toujours sous-entendu qu’elles sont déjà conformes à la règle, et l’on peut, sans inquiétude, s’abandonner à une émotion personnelle. Mais il n’en est plus de même ici ; cette garantie nous manque si c’est le goût qui dirige les intentions et décide de la moralité. Chacun pourra, et très - sincèrement, justifier ce qui parait aujourd’hni une faute
ou un crime, invoquer son sentiment d'artiste ou d’esthète indépendant. Au jugement du prud’homme que séduit la régularité et qu’effarouche toute allure un peu libre, il opposera le droit souverain de l’art qui se joue comme il lui plait dans les choses, l’autorité du connaisseur qui sait comprendre tous les idéals. Qu'importe dès lors le respect de la règle, et que devient la servitude du devoir? Il ny a plus d'action qu'on ne puisse légitimer; il se trouvera toujours bien un dilettante ingénieux pour lui découvrir une valeur artistique, et la protéger de sa fantaisie. Les plus bizarres ne seront qu'originales, les plus féroces deviendront de sublimes audaces; les plus perverses ne seront que des habiletés d'artiste qui sait son métier, et de jolis raffinements où se pourra complaire le goût de l’exotisme; la lâcheté mème apparaîtra tantôt comme une belle révolte contre l’absurde tyrannie du devoir, tantôt comme une élégante nonchalance d’amateur. Seules peutêtre ne trouveront pas grâce les humbles et lourdes actions des braves gens, qui ne se soucient pas d'être artistes ni originaux, mais se contentent de suivre la ligne simple et droite de la vie terre-à-terre, et creusent laborieusement le sillon indiqué. Les meilleurs seraient donc les aventuriers et les raftinés, les don Juan ou les Sforza, tous ceux que séduirait cet idéal de la Renaissance italienne dont on a dit qu’elle « concevait la vie comme une œuvre d’art et l’art comme raison d’être de la vie‘ ». Ainsi disparaîtrait, devant la fantaisie, la majesté du devoir et l'autorité d’une loi universelle. En face de ces conséquences, ne faudraitil pas dire avec Kant : «Je dormais, et je rêvais que la vie
1! M. Brunetière, Revue des Deux Mondes, 1°" décembre 1889, p. 697.
DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 219 est beauté; je me réveillai, et je vis qu'elle est devoir », ou encore avec Schiller : « 11 faut seulement jouer avec le beau et ne pas le prendre au sérieux : quant à la vie réelle, au contraire, il faut toujours la prendre au sérieux, loin de Jouer avec ellef, » « Le cœur se déprave dès que nous nous abandonnons exclusivement au sentiment du beau et que nous érigeons le goût en législateur absolu de notre Volonté? ». L’assimilation qui semblait séduisante est done plus dangereuse encore; et elle est fausse, car ce n’est pas imagination, c’est la raison qui commande dans.la vie morale. « Le jugement esthétique dilate le cœur tandis que le jugement moral Le gène et le resserre? .»
Evidemment, si une conception du Bien nous conduisait jusqu’à la négation de la moralité, il y faudrait renoncer. Et rien ne serait plus immoral, en effet, que ce dilettantisme qui peut s’amuser de tout sans être assujetti à rien. L’utilitarisme du moins maintient une règle et peut prétendre encore à constituer une morale ; ici, il n’y a plus de règle que le caprice, et cet hédonisme de rafiné n’en est pas moins la suppression de la loi, puisque la jouissance pure décide de tout. Si don Juan est le type de la moralité, autant vaut dire qu’iln’y a pas de moralité; si le moraliste est ce fantaisiste impertinent qui raille la gaucherie des volontés naïves et robustes pour applaudir à la désinvolture du cynisme, autant vaut dire qu'il n’y a pas de moraliste. Tout cela est certain, et quand on songe que l’idée d’une Esthétique morale risque fort d’être interprétée ainsi, on hésite longtemps avant d'en proposer même le titre.
1 Schiller, Lettres sur l'Éducation esthétique, Lettre XV.
2 Jbid., Lettre XX VI, p. 329.
8 Jbid., Du pathétique, p. 142.
L'idée reste juste pourtant. Il importe seulement de protester contre un tel malentendu, et de dissiper une confu- Sion.
I ne s’agit pas du tout, en effet, de laisser libre jeu à toutes les aberrations du sens moral, ni d’écarter de la scène le devoir comme un personnage déplaisant et disgracieux. Il n’est pas question de livrer la conduite de la vie à toutes les débauches d’une imagination artistique, en demandant seulement au dévergondage d'être pittoresque. L'esthétique n’est pas toute la morale; elle n’en est que l'auxiliaire. Le goût n’est pas le seul arbitre de la moralité; il y doit servir, non commander. L'erreur est toujours la même ; et l’on confond encore le contenu du devoir avec sa forme; ou plutôt on en vient à subordonner la forme au contenu, et, par suite, en renversant les termes, à fausser l'un et l'autre. Mais, nous y avons tout de suite insisté, la démarche qui nous assujettit au devoir nous impose d'abord la forme; c’est l'acte simple de réflexion s'appliquant aux actions et réclamant une systématisation rationnelle, à laquelle tend la moindre intention volontaire. C'est une démarche de la raison, non de l’imagination ; démarche logique, non esthétique. Prétendre s’affranchir de cette nécessité, c'est sortir du domaine moral; mieux encore,
puisqu'on ne peut se soustraire à la nécessité de réfléchir
et de vouloir, c'est raisonner contre la raison; c’est l’appliquer à la pratique pour conclure qu’elle n’a rien à y voir. La morale de lesthète et la moindre de ses réflexions pratiques le soumettent d’akord à la loi. Il faut d’abord sincèrement vouloir, c’est-à-dire tendre à mettre un ordre rationnel dans ses actions. Cela étant donné, et irrévocable, il se peut que cet effort de la raison toute seule
DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 221 n’aboutisse pas au succès qu’elle réclame. Son activité ne suffit déjà pas toujours à systématiser les idées ; à plus forte raison est-elle impuissante à imposer la logique aux actions, dont les conditions sont complexes et Les prolongements incalculables. Car elle n’est pas une raison souveraine et divine qui, d’un coup, coordonnerait toutes choses, ou plutôt créerait tout le système qu’elle aurait conçu. Gardant toute son autorité pour imposer aux actions volontaires leur forme, puisque sans elle il n’y aurait pas de volonté, elle n’en fournit pas à elle seule le contenu pourtant nécessaire, parce que ce contenu, trop complexe, échappe en partie à ses prises et n’est pas tout entier intelligible. Et alors, mais alors seulement intervient l’imagination avec le sentiment, non pour se substituer à la raison qui la réclame, mais pour collaborer avec elle, sous sa loi; sans quoi il n’y aurait plus d'œuvre réfléchie et volontaire, ou il n’y aurait plus qu’une volonté illusoire, indéfiniment en contradiction avec elle-même. Tel est le véritable sens des choses. Par conséquent, si, dans certains cas, le contenu du devoir pouvait être déterminé avec autant de rigueur que sa forme, et si la logique y suffisait, le jugement de goût n'aurait ici rien à faire ou ne pourrait être que surajouté à l’occasion. Cela n’arrive pas en fait, parce que l’action la plus simple est encore trop compliquée ; mais cette distinction suffit à bien marquer le rapport des deux termes.
Cependant nous devons nous demander s’il y a entre eux accord ou conflit naturel; si le goût n’est pas un auxiliaire rebelle, autrement dit, si esthétique ne réclamerait pas souvent d’autres actions que la raison. On ne songe ici, pour s’en alarmer, qu'aux fantaisies d’un goût qui peut
aller jusqu’à l’extravagance; mais s'agit-il vraiment de se fier au dilettante? Même en le supposant sérieux et sincère, ce qui n'arrive pas toujours, même en admettant que le parti-pris, la mode, le souci de l'effet à produire, le plaisir de scandaliser les bonnes gens n’y aient aucune part, le dilettantisme n’est pas plus une autorité en esthétique qu’en morale. Le dilettante n’est pas plus, s'il s’en tient là, un critique ou un artiste qu'un homme de bien, ou un moraliste ; car il n’est épris que de son plaisir, et sur le moment, non de la beauté elle-même. C’est un hédoniste et un sceptique, un dédaigneux qui ne demande aux œuvres d'art qu’une jouissance passagère. Non seulement il ne pratique guère, et reste amateur; mais il n’est même pas un convaincu et un fidèle; il n’est ni enthousiaste ni même désintéressé. Son jugement manque à la première condition du jugement de goût. Ilruinerait l’art aussi bien que la moralité; nous n’avons donc pas à nous inquiéter des surprises qu'il peut causer quand il se porte sur les actions. Resteraient seulement les appréciations de l'artiste sincère ou du eritique consciencieux. Elles peuvent être fort variables assurément, et la fantaisie garde ses droits dans cette sincérité même. Mais, jusque dans ses caprices, l’artiste comme le critique est soumis à sa loi propre, au respect, à la religion de son art, à ce qu’on pourrait appeler son devoir professionnel, librement accepté, mais toujours impérieux. Transposez cette condition dans le domaine de la pratique, et vous retrouvez la forme de la moralité. Dans les limites de cette loi, l'artiste a toute liberté; tandis que l’un, d’un tempérament austère et rigoriste, répugnera aux excès de la fantaisie et assujettira son imagination à une discipline classique, l’autre, aussi consciencieux, mais plus impatient
DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 223 de nouveauté, se risquera à des hardiesses plus roman tiques. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la moralité? Les erreurs sout possibles assurément; une instruction plus complète, une culture plus haute, un goût plus sûr pourraient les corriger; il en est de même dans l’art, et l'artiste comme l’honnête homme a le devoir des’instruire, avec cette différence toutefois que ce devoir est plus intraitable dans la pratique parce qu'il saisit l'homme tout entier.
Il y a une autre différence encore, peut-être, mais qui ne compromet pas davantage l'assimilation proposée. Une action ne saurait être isolée des autres ; elle se rattache à celles qui sont passées, et elle va toujours plus loin dans l'avenir que l'effet du moment présent; elle ne saurait donc être appréciée sur une impression fugitive, comme tel ou tel bibelot artistique. Celui qui l'accomplit est un artiste qui continue, ou tout au moins commence une œuvre d'ensemble, sans quoi sa volonté ne serait pas sincèrement bonne et de ferme propos. Il faut en voir ou en deviner les lointains reflets; il faut achever idéalement le système qu’elle commence. Mais cela signifierait tout au plus que l’art de la conduite est un art supérieur, et dont les œuvres veulent être étudiées de près pour révéler toute leur valeur et livrer tout leur charme ; un grand art, dont les chefs-d’œuvre réclament un long effort et ne se jugent pas sur un détail aperçu en passant. En quoi ces chefs- d'œuvre ne se distingueraient pas des autres, car, dans les autres aussi, il faut voir au delà de la sensation présente, et découvrir où imaginer, sinon un avenir comme pour les actions, du moins un riche système de relations, mystérieuses aussi, et qui se prolongent à l'infini.
Enfin, et pour les mêmes raisons, il n’est pas vrai de dire que cet art, à la fois si délicat et si grandiose, soit réservé à une élite intellectuelle et veuille une culture savante de l'esprit. Tout d'abord, comme il faut agir, on aura toujours bien fait quand on aura fait de son mieux. Puis, là comme ailleurs, l’art exige plus de sensibilité et même de volonté que d’érudition; les qualités purement intellectuelles peuvent être précieuses, dangereuses aussi parfois ; dans tous les cas, elles ne sont ni suffisantes, ni indispensables. Le zèle ardent et la conviction naïve des primitifs réussissent mieux que les savants artifices des habiles. Dans la pratique, les bonnes volontés obstinées sont assurées au moins d’avoir du talent. S’attacher à son œuvre avec lesouci toujours présent de mieux faire, acquérir par la pratique du métier un savoir-faire de bon aloi, se former ainsi petit à petit une technique personnelle, en gardant une conscience toujours plus modeste et plus scrupuleuse, déployer à chaque nouvelle occasion une initiative qui rajeunit ces procédés, une ardeur généreuse qui donne à l’œ ivre sa vie, un effort de volonté qui arrête toutes les défaillances, ainsi font les héros et les grands maîtres de la moralité. Et cela est à la portée des plus humbles et des plus ignorants ; il y a parmi eux aussi, et surtout peut-être, de ces artistes dont le génie moral nous confond quand nous prenons la peine et le temps d'aller à la découverte. Pour ne retenir qu'un exemple, songez à la charité, telle qu’ils savent la pratiquer. Quelle puissance de labeur et d'énergie, quelle fécondité d’imagination, que d’ingénieuses trouvailles ! Mais aussi quel tact et quelle délicatesse, quelle sûreté de goût dans cette bienfaisance qui sait se plier à toutes les souffrances et
DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 225 relever le courage des plus accablés! N'y faut-il pas un art merveilleux, d'autant plus admirable qu'il s’ignore et s'inquiète peu dese faire connaître ?
Nous devons donc revenir à notre conclusion. Et, pour montrer que le paradoxe n’est qu’apparent, nous devons ajouter qu’elle est d'accord d’une part avec le sentiment commun où se cristallise à la longue toute une philosophie morale, de l’autre, explicitement ou non, avec plus d'une doctrine philosophique.
N'est-ce pas en effet par sa beauté que le désintéressement de la moralité pure est le plus facilement compris ? Chacun sent bien qu'il faut écarter les idées de crainte ou de calcul égoïste; mais la forme toute sèche de la loi, dégagée de toute autorité extérieure, est difficile à saisir et à exprimer. On l'objective naturellement, et, naturellement aussi, puisque les autres sont inexactes ou insuffisantes, c’est par un jugement esthétique que l’on traduit ce sentiment à la fois si universel et si personnel. Provoquée par l’abnégation héroïque, par la probité inattaquable, par la générosité du pauvre envers un plus pauvre, l’admiration populaire ne trouve pas d’autres mots que ceux-ci : C’est très beau ! ou ceux-ci, plus familiers encore : C'est tres joli ! Et de même, pour exprimer l'indignation purement morale et débarrassée de tout sentiment de vengeance, les termes les plus forts sont encore empruntés au langage esthétique; la honte inspire le dégoût comme une laideur repoussante. Les parents n’en usent pas autrement avec leurs enfants ; on le peut constater jusque dans les éducations les plus grossières, toutes les fois que l'appréciation morale n’est pas compromise ou faussée par les menaces et les promesses, les flatteries et