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les reproches. Sans doute, c’est d’abord par la crainte de Dieu et l’amour des parents, par le respect d’une autorité personnelle, que le motif moral entre dans la conscience d’un enfant ; mais, lorsqu'on sent en lui une réflexion déjà plus sérieuse, si fugitive qu’elle soit, et la première ébauche d’une personnalité, lorsqu'on veut l’initier à la moralité toute désintéressée, on fait appel au sentiment de la beauté et de la laideur. Dès la première enfance, on lui dit qu’il est gentil ou qu’il est vilain, et l'usage si familier de ces termes, en diverses langues, nous montre combien est naturelle cette conception esthétique du bien.

Beaucoup de philosophes ont aussi, mais non pas toujours avec une précision suffisante, accepté cette idée. Comme nous lavons rappelé déjà, de Socrate aux Stoïciens, elle est trop souvent formulée en des textes trop connus pour que nous ayons le droit d’y insister davantage ; faut-il citer une fois de plus le mot grec si caractéristique qui rapproche les deux termes ? Le concept d’ordre ou d'harmonie, si cher à l’optimisme grec, servait de lien entre le Beau et le Bien, soit qu'il les dominât tous les deux, soit qu’il fût le caractère essentiel du Beau, dont le Bien ne serait qu'une espèce, ou inversement. C’est évidemment par là que les Grecslevaient lacontradiction entre l’ordre moral et l’ordre naturel, sur laquelle se fonde toute morale pessimiste. « L'idéal classique, suivant la « judicieuse remarque de Vischer (Æsthetik, II, 459), « est l'idéal d’un peuple qui atteint la moralité sans « rompre avec la nature‘. »

! Zeller, Histoire de la philosophie grecque, trad. de M. Boutroux, préface I, V.

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L’idée est donc ancienne et banale chez les Anciens. Admirablement exprimée, surtout par Aristotet, elle se retrouve jusque chez Plotin et chez les derniers des Stoïciens. Il faudrait s’excuser de la reprendre si elle avait chez eux toute la netteté désirable, ou plutôt si elle n’y était pas trop simple le plus souvent, et si les théories philosophiques n’avaient pas besoin d’être renouvelées, rajeunies, et pour ainsi dire tenues à jour. Or, les Anciens se sont presque toujours contentés d’analyser ou d'expliquer ce concept d'harmonie, et de commenter cette formule que la vie est une œuvre d’art. Ils n’ont guère fait attention à la forme de la moralité, et il restait, non seulement à examiner de plus près à la lumière des théories modernes cette assimilation, mais surtout à rechercher si elle pouvait s’accorder avec les exigences légitimes du formalisme.

Certains modernes l’ont fait, en particulier Schiller et Herkart?. Ily a dans Schiller sur ces relations du beau et du bien des analyses tout à fait remarquables, et dont on a pu reconnaître l'inspiration dans les pages qui précèedent. Montrant l’étroitesse du rigorisme kantien, il l’explique par la nécessité de frapper d’abord le sensualisme pour sauver la moralité. « Kant fut le Dracon de ce temps « qui ne méritait pas encore de Solon. » Mais il estime aussi qu’il ne fallait pas « rendre suspectes en même temps « les inclinations désintéressées, c’est-à-dire les enfants ?

1 V, outre les textes d’Aristote, le livre de M. Ollé-Laprune sur la Morale d'Aristote, où les textes sont si heureusement commentés,

2 Kant a abandonné l’idée après l’avoir expressément indiquée. V. plus loin. ;

3 Lettres sur l'Éducation esthétique, et surtout: De la grâce et de la dignité.

« de la maison pour châtier les valets » et, comme la nature humaine forme un tout étroitement uni, il faut que « l'instinct soit un ennemi réconcilié plutôt que vaincu‘. » Mais sur deux points essentiels, tout au moins, sa théorie nous parait insuffisante.

1° Il n'admet pas que toute action morale puisse être belle. Suivant lui, trois rapports sont possibles de la partie sensible avec la partie rationnelle de notre être : Domination de la raison qui fait taire les exigences de la nature sensible. — Despotisme brutal de la sensibilité. — Etat d'harmonie où l’homme est en parfait accord avec luimême, l’obéissance à la raison devenant objet d’inclination. Celui-ci seul est beau, parce que dans les deux autres, il y à une violence et une contrainte qui excluent la beauté. On ne saurait le contester pour l’état de l'âme livrée aux désordres des appétits, et où n’apparaitrait aucune lueur de raison. Mais il n’en est pas de même pour la lutte ou le triomphe de la raison qui peuvent nous donner l'impression du sublime. Sans doute on a le droit, comme le fait Schiller après Kaut, de distinguer le beau et le sublime, sinon de les opposer ; et l’on pourrait tout accorder soit en prenant, ainsi que nous l'avons fait, le terme de beau en son sens le plus large, soit en déclarant que cette souveraineté inflexible, et sublime, de la volonté est du moins objet de jugement esthétique ?. Mais cela ne suffit pas. Cette raison ne saurait être séparée de toute autre activité ni de toute sensibilité, comme le veut le formalisme sur lequel Schiller a du reste hésité. Elle peut dominer les instincts et les désirs ; elle ne peut lessupprimer, car elle deviendrait elle-

1 Esthétique, trad. Regnier, De la grâce et de la dignite. 2 Ibid., p. 464.

DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 229 même pratiquement impuissante où insuffisante; il faut qu'elle s’en serve et les discipline sous sa loi. Et cette coordination de forces, cet effort qui unifie une diversité sensible nous offre, pris comme objet, toutes les conditions du beau. De plus, cette raison est elle-même une activité, et, comme telle, comporte le plaisir qui en accompagne l'exercice. La rencontre des deux éléments est, là encore, nécessaire ; et nous n'avons pas à revenir sur la discussion du formalisme. Schiller ne dit-il pas lui-même. « L'objet « de l’impulsion sensible est la vie; celui de l'impulsion for- « melle est la forme. Donc l’objet de l'instinct de jeu est la « forme vivante ou la beauté? » 11 suffit d'ajouter que la forme dela moralité ne saurait être, en pratique, séparée de la vie.

2° Ilsemble bien proposer comme idéal un état de nature où la volonté n’aurait plus rien à faire et où l’homme n'aurait plus qu’à se laisser aller à l’heureux entraînement de son penchant : «C'est la vertu qui est prescrite, et la

« vertu n'est qu'une inclination au devoir... C'est lorsque

CN

« l’homme ramasse son humanité tout entière et que ses « idées morales sont passées à l’état de nature, c’est alors « seulement que sa moralité est garantie. Et c’est l'har- « monie des deux principes qui met le sceau à la perfection « de l’être humain, et qui constitue une belle âme... C'est « alors lecaractére tout entier qui est moral... ,iln’a d’autre « mérite que d’être une belle âme, et nese doute point de « la beauté de son action?. » N’y a-t-il pas là une illusion, à la fois sur les conditions de l’activité humaine et sur celles

Esthétique, trad. Régnier, p. 241.

? Ibid., p. 87-91.

de la vertu? L’homme n’est pas capable d’atteindre à cette impeccable sérénité; ce serait la sainteté, non la vertu, qui en est distincte et qui seule lui est accessible. Et un tel état — idyllique, dit Schiller — ne serait pas moralement souhaitable ; car nous ne pouvons, le noumène étant inintelligible, le concevoir que comme un retour à une spontanéité bien réglée mais aveugle et stationnaire. Loin d’être la perfection, du moins relative, que l’on peut entrevoir pour l’homme, ce serait une condition inférieure; et Schiller se rencontre ici avec ceux qui font de la moralité idéale un instinct bien fixé, un simple épanouissement de la nature *. Dira-t-on qu: la libre volonté est toujours présente dans cette libre nature ? Le concept de liberté devient alors bien équivoque, et le libre arbitre s’évanouit dans la liberté toujours et nécessairement raisonnable des Stoïciens ou de Spinoza. Malgré tout, volonté implique réflexion ; et, à chaque action nouvelle, un instant au moins d’hésitation avec un nouvel effort. Ce n’est pas ainsi qu'il faut entendre la beauté morale: elle n’est ni dans cet éfat de transition, qui conduirait « de l'homme sensitif à l'homme raison- « nable f», ni dans l’éfat de perfection désormais fixée et facile : dans l’un des cas il n’y a pas encore, dans l'autre iln’y a plus d'effort, ni de volonté, ni de moralité. Voilà pourquoi nous avons cherché une conception à la fois plus large et plus précise, en montrant non dans un résultat déjà établi, mais dans l'action même et dans le-système dont elle peut suggérer l’idée, l’objet du jugement esthétique.

1 Cf. Adam, Essai sur le jugement esthétique, p.236, sqq, où les sentiments moraux sont fort ingénieusement comparés aux sentiments esthétiques.

2? Schiller, Lettres, XXIII, p. 274.

DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÈTIQUE MORALE 231 En résumé, Schiller a pensé que les actions morales pouvaient dans certains cas être belles; nous avons tâché de faire voir qu’elles le sont par leur essence même.

C’est bien ainsi, semble-t-il, que l'entend Herbart, dont le nom est inséparable de cette théorie ; car il a nettement, systématiquement rattaché la Morale à l’Esthétique,et fait du jugement moral une espèce du jugement esthétique f. C’est précisément le principe de cette conception que nous nous sommes efforcé d’appliquer au contenu de la loi morale ; mais, en faisant hommage à Herbart de ce qui lui revient, il importe de marquer ici des différences et même des oppositions essentielles. D’une part, en ce qui concerne le contenu lui-même, quelle que soit la valeur de ses analyses, souvent suggestives, souvent obscures aussi, il attribue au jugement esthétique une simplicité et une clarté que ne comportent toujours ni PEsthétique, ni objet moral. Il prend pour types les jugements immédiats et comme irrésistibles, qui nous font reconnaître les accords musicaux tels que ceux de la quinte ou de l’octave. Il conçoit une esthétique rattachée à sa psychologie mathématique, et où les notions les plus complexes, dégagées de tout élément hétérogène (par exemple, du plaisir) se réduiraient, en fin de compte, à des jugementssemblables. «Les théories musi- « cales ducontre-point sont le vrai modèle valable jusqu'ici « pour une esthétique sérieuse, le contre-point exige et « obtient par ses simplesintervalles, accords et progrès, un

1 V. surtout, Introduction à la philosophie (œuvres I), ch. 1-11; Éléments de philosophie pratique (œuvres Il), ch. v-vi; Philosophie pratique générale (œuvres VIII) introd. ch. 1; Exposition esthétique du monde; Introduction à la pédagogie (tr. Pinloche). M. Dereux en a fort bien mis en lumière l'importance dans son Étude sur la morale de Herbart. Critique philosophique, 1889.

€ jugement absolu, sans prouver ni expliquer quoi que ce « soit. Ce n’est pas autrement qu’on doit ici présenter Les « rapports du vouloir pour les transporter dans l'agrément « ou le désagrément absolus!. » Etailleurs : « Pour chacun « des rapports de la volonté soit avec elle-même, soit avec « les autres volontés ou avec les choses, on verrait saillir « un jugement esthétique original, indépendant, d’une « nature toute spéciale, d’une évidence immédiate, » ainsi qu’il arrive « pour certains rapports de sons, de lignes, de « couleurs qui donnent lieu à une approbation ou à une « désapprobation immédiate ? ». Et ses disciples ont pu pousser jusqu’au détail l’assimilation entre les. sons et les idées pratiques, rapprochant l’octave et l’idée de perfection, la tierce majeure de la liberté iuférieure, etc.®. Même en renonçant à ces développements plus ou moins fantaisistes, il est impossible de ramener à ces formes simples tous les jugements esthétiques, y compris ceux qui concernent la pratique. Sans doute, il y a dans les objets esthétiques, tels que les formes, les couleurs, les sons, des rapports mathématiques ; et peut-être, idéalement, n’y a-t-1l dans tout objet proprement dit que de tels rapports. Mais nous ne les saisissons pas ainsi dans nos intuitions ; nos concepts y peuvent à peine atteindre, en appauvrissant du reste la réalité; à plus forte raison notre sentiment, plus profond mais plus confus. Sans doute nos perceptions musicales ont pour objet des combinaisons de sons qui se traduisent en formules mathématiques : ou, si l’on veut, les sons que nous déclarons musicaux par une intuition simple sont

1 Herbart, Werke, VII, ch. 1.

? Cité par M. Dereux, Critique philosophique, 1889, p. 195. 5 V. Zimmermann. Revue philosophique, mai 1879.

DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 233 précisément ceux où se vérifient ces formules ; l’idée s’impose done d’une analogie ou d'une relation profonde et essentielle. Mais, sans parler des anomalies et exceptions, a-t-on le droit de réduire tout jugement esthétique à des perceptions élémentaires ? Toutes nos représentations ne sont pas aussi bien fixées et organisées ; surtout 1l y à toujours dans un jugement esthétique autre chose que ces données simples à peine dégagées de la sensation. Autrement, tous devraient sentir et juger de même, pourvu qu'ils fussent sainement constitués, et il n’en est rien. Chacun y met nécessairement de soi-même, interprète l'objet à sa facon; et le-même objet, suggérant à chacun des combinaisons particulières de représentations et d'émotions, même s'il est admiré par tous, est diversement admiré. A plus forte raison peut-être pour les jugements pratiques où il faut voir et pressentir, à l’occasion du donné et au delà, tout un avenir mal déterminé. Comment constater ou exiger ici l’uniformité d’une intuition immédiate qui trancherait toute discussion et léverait tous les scrupules ? L'objet moral ne saurait être aussi simple, ni aussi simplement reconnu que le veut Herbart.

Mais surtout, Herbart a eu le tort d'appliquer indistinctement à la forme et au contenu de la moralité cette intuition esthétique. Le contenu comporte un jugement esthétique parce qu’il est complexe, variable et malgré tout individuel, mais non pas la forme qui est simple, universelle, impersonnelle. Suivant lui, le jugement moral proprement dit n'apparait qu'avec la résistance du penchant auquel la volonté devra commander, mais la loi ou plutôt la nécessité qui s’impose à la volonté est antérieure ; ce n’est pas la volonté qui peut se commander à elle-même.

La nécessité vient, dit-il très justement, de ce que nous ne pouvons nous échapper à nous-mêmes. « C’est seulement de lui-même que l’homme ne peut se séparer‘. » Mais, ajoute-t-il, elle n'est ni théorique — la représentation ne comporte ni préférence, ni rejet — ni logique, car celleci est une nécessité de fait, non de droit, un mussen non un sollen. «Gette sorte de jugement qui attribue à l’objet « ce droit à être préféré ou rejeté, immédiatement et « involontairement, sans preuve ou sans prédilection ou « antipathie est un jugement esthétique.» Car « parmi les « nécessités connues, il ne reste plus que la nécessité « esthétique, caractérisée par ce fait qu’elle parle en des « jugements nettement absolus, sans produire aucune « démonstration et sans mettre d’ailleurs de violence à sa « demande... L’évidence qui accompagne les jugements « moraux est aussi immédiate et aussi invincible que la « conviction du musicien relativement à l'harmonie des « sons.» On y retrouve « les conditions du jugement « esthétique : simplicité, clarté de l’objet, calme dans les « représentations, indépendance ? ».

Ce qui est vrai, c’est que la forme de la loi, ici mal distinguée de l’objet, est une donnée simple tenant à ce fait que homme ne peut s'échapper à soi-même. Mais Herbart s’abuse en attribuant au jugement esthétique une évidence immédiate et par suite une universalité qu’il n’a pas; il y faut reconnaitre, au contraire, une variabilité et une complexité qui compromettraient singulièrement la netteté formelle et impérative de la loi*; car, loin d’être uneexpres-

1 Cité par M. Dereux, Critique philosophique, 193. ? Eléments de philosophie pratique, ch. v. Œuvres II. 3 Critique philosophique, 1889, 199.

DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 235 sion de la raison pure, ce jugement est tout pénétré de sentiment et d'émotion. Ce n’est pas de là que peut venir la loi de la volonté, mais bien de cette nécessité & priori que l'homme ne peut pas ne pas réfléchir sur ces actions et les apprécier. Ge n’est pas du jugement esthétique lui-même; c’est de la condition qui rend nécessaire ce jugement, ce qui est tout différent; car cette nécessité est un fait rationnel, tandis que le jugement en ses déterminations positives est multiple et divers. Il faut réfléchir sur ses actions et vouloir : cela s'impose à tous et n’a rien d'esthétique; mais - les actions à faire sont variables: voilà l’objet du jugement esthétique. Herbart a donc bien vu une relation entre la morale et l’esthétique ; mais, faute de distinguer la forme et le contenu de la moralité, ila méconnu l’un et l’autre. Il a attribué à ce contenu et au jugement esthétique une simplicité qui leur manque; et il a compromis la simplicité de la forme en en faisant l’objet d’un jugement esthétique !. :

Quoi qu’il en soit de ces divergences, l’idée d’une Esthétique morale, d'accord avec le sens commun et avec la philosophie antique, est confirmée par ces théories mo dernes. Cependant, il faut reconnaître que, parmi les modernes, la plupart de ceux qui s’en sont expressément occupés l’ont écartée pour deux raisons essentielles. L’une est tirée des dangers de dilettantisme, et nous y avons répondu par avance. L'autre objecte l'incertitude de l’Esthétique. Ne faudrait-il pas l’avoir définitivement constituée

1 Il faut signaler aussi, avec des réserves semblables, la théorie de Kraus, Vorlesungen über Æsthetik; ainsi que le petit ouvrage suggestif de M. F. Chapman Sharp, The Æsthetic Element in Morality, Berlin,

avant de songer à y ramener la Morale ? On réclame, en effet, pour la Morale une fixité et une rigueur qui larapprochent bien plutôt de la Logique. Il y a des vérités morales : il n’y a que des théories esthétiques, si même une théorie est possible, et s’il ne faut pas s’en tenir au sentiment individuel. Les termes s’opposent radicalement, au lieu de se rapprocher. — L’antithèse n’est qu'apparente cependant. Cette fixité absolue que nous prenons comme admise, ne peut, il faut le redire encore, concerner l’objet de la moralité; sans quoi la Morale serait depuis longtemps une science précise. En face d’une multiplicité de solutions possibles, il ne reste de rigoureux que l'obligation d’en choisir une, celle que l’on croira la meilleure.

Sans doute beaucoup de préceptes sont mieux fixés, et le contenu général des devoirs stricts s'exprime en des formules d’une netteté toute scientifique : tu ne tueras point ; tu ne voleras point. Le goût personnel n'a rien à voir ici. Morale et Esthétique ne sont pourtant pas incompatibles. Rien n’empèche de penser d'abord que l’Esthétique des actions, plus nécessaire, étudiée de plus près et depuis plus longtemps a pu réussir plus tôt à fixer un certain nombre de lois essentielles. Les exigences de la vie sociale n’ont pas peu contribué à la détermination de ces vérités morales; mais nous devons bien les distinguer ici des exigences morales, car le respect des contraintes sociales peut furt bien n’avoir pas de valeur morale. Or, toutes les consciences ne sont pas uniformément d’accord sur ces formules si simples ; où est souvent embarrassé pour déclarer immorales certaines actions qui y sont contraires et qui pourtant ont paru belles et bonnes à leurs auteurs. Nous voilà déjà plus près de l'Esthétique. Tout

DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 237 ce que l’on peut dire, c’est qu’ils auraient dà réfléchir, s’instruire, se renseigner, et qu'ils auraient probablement trouvé la vérité. On ne peut garantir qu'ils auraient réussi; ils ont bien fait s'ils ont, en y mettant toute leur conscience, accompli l’action qui leur a semblé la plus belle. — Ils se sont trompés, et, pour l'avenir, il faut en définir et proposer une autre que réclament les conséquences logiques des principes. — Soit : il y a une logique dans les actions morales, et la raison qui impose la forme ne peut se désintéresser du contenu ; c'est à son défaut que le sentiment intervient. Mais ce défaut et, par suite, cette collaboration sont inévitables. D’autre part, s’il y à pour ceux quisavent, analysent et raisonnent, des vérités objectives en morale, n'y en at-il donc pas en Esthétique? Est-ce donc le domaine du pur caprice, du pur hasard? Il faudrait donc que l’homme n’y fût pour rien, car il y a dans tout ce qui vient de lui, et jusque dans le plus bas degré de sa sensi bilité, quelque chose d’intelligible ; il ne peut ni réaliser, ni concevoir, ni subir la diversité pure. Nos sensations, dont il ne faut pas disputer parce que chacun n’éprouve que la sienne, ont pourtant des ressemblances qui permet- - tent de les classer et des conditions communes qui permettent d'expliquer ces ressemblances : il y a donc déjà en elles de l’intelligible. N’y en aura-t-il point aussi dans les sentiments et les émotions ? Que sont-t-ils donc s’ils ne sont provoqués ou suggérés par des idées, si l’on n’y peut démêler quelque démarche supérieure, consciente où non de l'intelligence? L'intelligence ne suffit pas à goûter une œuvre de Raphaël ou de Beethowen : il serait puéril de prétendre qu’elle n’y est pas nécessaire, et que l'émotion n’est qu’un état purement physique, un accès de

somnambulisme ou d’hystérie. Les plus hardis, même en forçant complaisamment la ressemblance, ajoutent que dans cette «hypnose», «ce n’est pas le sommeil que nous voulons, c’est le rêve! », et jusque dans le rêve il y a de l’intelligible. Que serait donc sans cela toute cette technique du métier qui peut être formulée souvent en des règles si précises, et que les génies même doivent deviner ou découvrir quand ils ne l’ont pas apprise ? Et cette tech nique n’est-elle pas pour chacun des arts comme le premier chapitre de son Esthétique spéciale? Faut-il rappeler la mathématique indispensable aux théories de la musique, la géométrie et l'anatomie plus ou moins incon-" scientes que l'analyse retrouve dans toutes les belles formes ?, ou bien encore les lois psychologiques qui s’imposent à tous les arts littéraires? Ne peut-on donc admettre que l’art de la conduite aurait ses premières conditions dans des vérités scientifiques, et concevoir une Esthétique morale qui aurait ses règles techniques ?

Du moins, il reste que l’Esthétique générale, dépassant ces données positives qui ne sont que des moyens, et s’efforçant de définir le beau et Part, n’est pas établie. Et il semble vraiment illusoire de prétendre définir le bien par le beau avant de savoir au juste en quoi consiste le beau. Remarquons déjà que cette technique spéciale ne pourrait être fixée elle-même si l'Esthétique était toute incertaine et flottante. Si l’idée du beau n'avait rien de déterminé, comment en déterminerait-on les conditions mécaniques ? On peut seulement avouer que nous ne tenons pas tous les

1 Souriau, Suggestion dans l'art, p. 67.

? V. en particulier, P. Richer, Le canon des proportions du corps humain, Paris, 1892.

“ dé aile sf

DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 239 éléments d’une définition scientifique, et que, au delà de ce qui est saisissable à l’analyse, il reste un objet de sentiment, provisoirement ou à jamais indéfinissable. De là le défaut des deux conceptions extrêmes dont l’une nous promet une science positive et complète du beau, et dont autre semble fermer la porte à l'analyse scientifique, n'admettant entre les goûts individuels dont chacun est souverain, que des coïncidences peut-être accidentelles 1, Mais si nous revenons à notre question, pourquoi n’en serait-il pas de même du bien? A-t-on. démontré qu’il soit rigoureusement définissable? N'oublions pas qu’il

. s’agit seulement de l’objet dela moralité, et, rassurés ainsi

sur le respect dû à la loi, ne devons-nous pas reconnaître que cet objet n’est que partiellement intellisible, et qu’on peut seulement fixer des limites au jeu de imagination et du sentiment ? Dès lors, l’insuffisance scientifique de l’Esthétique n’en éloignerait pas la Morale, puisque la Morale elle-même est incapable de définir son objet comme on définit une figure géométrique ou une réaction chimique. Cette ressemblance une fois admise, il suffirait, pour rapprocher décidément le bien du beau, d'appliquer, comme nous l’avons fait, le jugement de goût aux actions morales. Mais on peut aussi analyser les caractères généraux de ce jugement lui-même ,et tirer de là une confirmation. Il west pas nécessaire pour cela de constituer une Esthétique nouvelle et complète. Il faut seulement montrer que les déterminations logiques du beau jusqu'ici proposées ou établies sont précisément celles du bien, quand on les applique aux actions volontaires.

4 E. Droz, La Critique littéraire et la science, p. 30. Cf. sur cette questionle cours de M. Souriau dans la Revue des cours et conférences, 1895.

Une conception pourtant s’y opposerait : c'est celle qui ideutifierait le beau avec un objet sensible, et considérerait la sensation comme condition essentielle du sentiment Esthétique. Nous n’avons pas à nous inquiéter de la théorie extrême qui réduirait tout à la sensation. Nos conclusions n’en sont en rien menacées, pas plus qu’elles ne seraient confirmées par celle qui ne lui attribuerait aucun rôle. Car, s’il n’y a rien de plus dans l'émotion esthétique qu’une sensation complexe, c’est qu'il en est de même de toutes les émotions; l'empirisme radical peut seul aller jusque-là, et, de ce point de vue, les sentiments moraux ne seront ni plus ni moins réductibles aux sentiments esthétiques, non plus que les jugements, résidus ou résultantes de sensations. Mais une différence radicale pourrait apparaître, si la sen— sation était d’une part élément constitutif, indispensable, de l’autre insignifiante ou hétérogène. Or, n’est- ce pas toujours à travers des sensations auditives ou visuelles que sont provoquées les émotions du beau? N’en sont-elles pas inséparables ? Sans doute la musique et les arts du dessin s'adressent d’abord aux sens ; s'ils dépassent la sensation, ils ne peuvent s’en passer. Mais l'émotion, même ici, est bien plutôt évoquée que produite par la sensation, et il y a des cas où le rôle des sens s’affaiblit singulièrement, jusqu'à changer tout à fait de valeur, comme dans les arts littéraires. Faisons la part aussi large que possible à la mélodie des vers, à la musique des phrases, à la couleur des mots : là n’est pas l'essentiel. Le plaisir que nous causent un drame, un roman, un sonnet, un discours est sans doute plus vif quand le geste et la déclamation en accentuent le relief; mais ce relief même est ailleurs que dans les sons, et la lecture silencieuse et immobile nous

peut donner aussi bien un plaisir intense et profond; les aveugles et les sourds-muets sont fort capables d’émotions littéraires. D’une part, en effet, la forme est liée à des sensations auditives, visuelles ou motrices, mais elle est autre chose aussi, puisqu'elle est dans ordre et le mou vement des mots et des phrases. De l’autre, les idées et les sentiments même sont assez indépendants de ces symboles, puisqu'ils peuvent être exprimés par d’autres, etleur arrangement est œuvre et objet d'intelligence et d’imagination. Que dire de l’art du savant et de la beauté irrécusable decertaines démonstrations ouexpériences? L'exemple est décisif, et il faut conclure que si la pensée a toujours besoin d’un langage, 1l y à du moins un beau intellisible, et une forme de l’art qui s’affranchit de la sensation. Les images sensibles deviennent de purs symboles, et ces symboles peuvent être fort divers pour un même plaisir esthétique. De plus, dans la littérature (ceci nous rapproche davantage encore de l’Esthétique morale), n’est-ce pas justement par des combinaisons d'actions et par la beauté de ces arrangements que cherchent à nous plaire le drame, le roman et l’épopée ? Nous n'avons donc pas à nous arrêter à l’objection tirée de la sensation, puisqu'elle rétrécirait sans raison l’Esthétique et méconnaitrait les caractères du jugement de goût.

Quant aux autres théories, elles se placent à deux points de vue, cherchant les unes une définition objective, les autres une définition subjective du beau. Les caractères qu’elles proposent conviennent dans un cas comme dans l’autre (car ils ne s’excluent pas nécessairement) aux actions morales. 6

Les premières font appel aux conceptions d'ordre, de cc: - 16

forme, de grandeur, de proportion, de splendeur, d'unité sensible, de rapports, etc. À travers toutes ces formules se trouve cette idée que le beau est à la fois quelque chose d'harmonieux, c’est-à-dire d’intelligible, et de vivant, cest à-dire de sensible. Toutes font une place au beau moral, quand elles n’identifient pas le beau et le bien *. Et en effet, si l’on s’en tient à ces deux caractères objectifs, rien n’est plus facile que de les rapprocher. L'idée du bien est trop évidemment inséparable de l'idée d'ordre et d'harmonie. Elle n’est pas moins liée à celle de la vie, puisque le bien ne se trouve que dans les actions. Et l’on pourrait, de ce point de vue tout objectif, le définir : une harmonie vivante, ou plutôt il y faudrait voir une espèce de ce genre plus large qui serait le beau.

Les théories subjectivistes, toutes issues decelle de Kant, ne sont pas moins favorables à cette assimilation. Tout d’abord, le principe kantien, savoir que le beau n’est pas une qualité des objets en eux-mêmes, mais dépend de leur relation avec le sujet et réside en nous, ce principe s’applique au bien puisqu’une action objectivement considérée ne serait plus qu’un phénomène: si elle est jugée bonne, c’est comme démarche d'un sujet, et par un sujet qui la revit au dedans de soi. En outre, les déterminations précises empruntées par Kant aux catégories du jugement conviennent au bien comme au beau.

1° Le bien aussi nous cause un plaisir désintéressé. Le désintéressement n'est pas en discussion. Le plaisir se trouve aussi de part et d'autre. Si l’obéissance à la loi dans

! Sans rappeler Platon, Aristote, les Stoïciens, v. Plotin, Ennéades I, 6-4; le Père André, Deuxième discours, p. 86, sqq; Diderot, Recherches sur l'origine et la nature du beau, p. 28.

DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 243 sa forme inflexible peut nous paraître pénible, encore n'est-elle pas exclusivement pénible. L’effort de la raison comporte, comme tout autre, une intime jouissance; et, dans tous les cas, une fois que nous nous représentons l’action morale comme un objet et dans son contenu, nous éprouvons un haut plaisir qui n’est que l'épanouissement de notre conscience. Non seulement le respect est déja, malgré Kant, un sentiment, mais la contemplation de la vertu, d’une suite d’actions bonnes ou d’une seule action avec toute la fécondité que nous pouvons deviner en elle, cette contemplation nous remplit d’une joie pure qui peut aller jusqu'aux larmes.

20 Le bien aussi plait universellement et sans concept déterminé. Cette adhésion universelle au jugement moral, nous la réclamons, et il nous est pénible de ne pas la rencontrer d’abord unanime. Quand nous oublions que la forme seule s'impose uniformément à tous, cette diversité et ces contradictions peuvent nous entrainer au scepticisme moral. Quoi qu’il en soit, nous pensons naturellement que action bonne doit plaire à tous comme à nous-même, aussi bien que l’œuvre d’art qui nous ravit ; c’est ce besoin qui nous pousse souvent jusqu'à l'intolérance. Cette exigence vient de la raison, mais nous sommes incapables de l’imposer par une démonstration rationnelle; car la raison ’est pas seule ici, et nous n’avons pas de concept défini à l'unité duquel nous puissions réduire la diversité du détail. Le concept de bonne intention ne suffit pas à déterminer le contenu des actions ; ce que l’on doit faire est variable et ne saurait être traité comme objet purement logique. Ni le vrai, ni l’utile, nila perfection ne fournissent le concept qu’il faudrait ici. Nous nous heurtons à la complica-

tion et à la contingence des actions, par suite aux exigences de la sensibilité. Les conditions du beau sont encore une fois celles du bien ; et nous trouvons là aussi une émotion pour laquelle le jugement postule la propriété de pouvoir être universellement partagée.

3° De même encore au point de vue de la relation. Puisque nous ne pouvons aller déductivement du général au particulier, l’objet moral comporte, lui aussi, un Jugement réfléchissant qui va du particulier au général, et suppose pour le détail un principe qui le rendrait intelligible. Mais ce principe, nous ne le constatons pas, et il n’est pas uniforme : car chacun se propose par l’action droite, de réaliser l’ordre idéal qu’il aperçoit, et chacun, en appréciant l’action, en rapporte le contenu à une conception personnelle, souvent tres vague, de cet ordre idéal. Autrement dit, nous n’avons pas plus pour le bien que pour le beau d’idéal uniforme; et, tout en devinant ou reconnaissant une finalité dans le conteru des actions morales, nous ne saurions définir pour en fournir à tous le concept, une fin unique, déterminée une fois pour toutes. Pour y affirmer une finalité objective c’est-à-dire une perfection, même utilitaire, il faudrait avoir la connaissance totale de tout le système idéal des actions et de toutes les conséquences possibles de chaque action. Il y à donc, la encore, avec des. conditions sensibles, un accord et comme un libre jeu de l’entendement et de la sensibilité. Le bien est une forme de la finalité d’un objet en tant qu’elle est perçue sans repré— sentation de fin déterminée.

4 Enfin pour les mêmes raisons, le jugement de bien comporte une satisfaction nécessaire. Là aussi apparaît, au lieu d’une intelligence qui démontrerait, un sens commun

DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 245 qui résulte d'un libre accord de nos facultés. Le bien comme le beau est exemplaire, exemplarisceh, et nous offre l’application d’une règle générale que nous nous plaisons à pressentir, mais que nous ne pouvons déterminer. Il est donc aussi une nécessité d’attrait ; il est reconnu sans concept, comme l'objet d’une satisfaction nécessaire.

Ainsi toutes les formules de l’ Esthétique kantienne s'appliquent à l’objet moral. Dans le spectacle que nous nous donnons, nous trouvons un jeu de nos facultés de connaître, imagination et entendement, une heureuse rencontre de «l’entendementqui pense et qui règle, et de l’imagination qui voit, sent etinvente!». Cependant, Kant distingue le beau du sublime, et il semble que les actions morales, œuvre d'une liberté qui violente la nature, évoquent bien plutôt l’émotion du sublime, où l'imagination reste impuissante à se représenter ce que conçoit l’entendement. Ne sommes-nous pas invités ici à penser l’infini « dont il n’y a point d'images, mais seulement des symboles? » Nous nous sommes déjà expliqués sur ce point. On ne saurait opposer ainsi radicelement la nature et la liberté, et déclarer que celle-ci ne trouve en l’autre que résistance. Il y a dans la nature de bonnes dispositions qui sont les produits et comme les prolongements d’une volonté antérieure, soit de l'individu, soit deses ascendants. Sans doute, l’origine de cette volonté libre est transcendante; mais ne faut-il pas admettre dans la nature même un mystère qui révèle une semblable origine ? Dans tous les cas, si la liberté est pratique, il faut bien qu’elle joue

4 M. Boutroux, Cours inédit, et art. KanT dans la Grande Encyclode

pédie, p. 412.

le rôle d’une force dans la nature; sil y a conflit, c’est qu’il y a relation et que accord est possible. La victoire de la volonté libre n’est donc pas nécessairement sublime, et surtout le contenu de l’action nous apparaît tantôt comme sublime, tantôt aussi comme beau ou gracieux. Enfin, Kant lui-même regarde le sublime et le beau, non comme deux termes hétérogènes, mais comme deux espèces du même genre. Ils’agit dans les deux cas de ce jugement de goût, oùse révelent à la fois « notre niture supra-sensible et le besoin d’un accord entre cette nature et notre nature sensible.‘ » N'est-ce pas aussi un jugement moral? Et Kant, d’ailleurs, ne les a-t-il pas rapprochés en disant que l’homme de bien a une juste estime de soi et un sentiment profond de sa beauté interne ? », et enfin que « le beau est le symbole du bien moral? » Ce concept indéterminé n’estil pas, dans un cas comme dans l’autre, celui de liberté? n'est-ce pas, de part et d'autre, une manière d’adapter plus complètement les phénomènes à nos facultés oude considérer en eux, outre la quantité, la qualité ? Si le bien moral est dans le noumène la réalité dont le beau est pour nous le symbole, nous dirons que : objectivement, c’est seulement sous la forme du beau que le bien nous devient sensible et saisissable.

Résumons brièvement, pour conclure, les conséquences et les avantages de cette Esthétique morale :

1 M. Boutroux, Cours inédit, art. KanT. Grande Encyclopédie, p. 412.

? Doctrine de la vertu, Introd. VII, et 1e partie, & 4. Rappelons aussi les Considérations sur le sentiment du beau et du sublime, où l'Esthétique morale avait été expressément proposée. Cf. M.Renouvrier, Morale 1, 282 :« Prenons les idées mêmes du vrai, du bien, du juste, considéronsles comme des mobiles en elles-mêmes, elles s'identifient aussitôt avec le mobile du beau. »

DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 247 1° Sans compromettre la forme de la loi qui reste impérieuse, elle permet de concilier les diverses théories qui identifient le Bien avec l’agréable, Putile ou le vrai; car ces différents concepts, ainsi que celui de perfection relative, peuvent se rencontrer dans celui du beau et dans celui-là seul. Le beau est nécessairement agréable, et, par à, le plaisir retrouve son rdle dans l’action morale qui ne peut se passer de lui. Le sentiment n’y est ni souverain, n1 sacrifié. Le formalisme pur Pélimine à tort, car il est indispensable à l’élan de l’action comme à la représentation de l’avenir. L’hédonisme et le mysticisme en font à tort l’arbitre de la conduite, car cela revient à nier toute règle dans la conduite. Il ne prend son vrai sens moral que soumis à la loi de la raison, mais uni à l’intelligence pour en trouver le contenu. Il faut que nous prenions plaisir à l’action, mais un plaisir désintéressé, un plaisir esthétique.

L’utilitarisme se présente dans les théories modernes avecune haute valeur morale ; mais l’utile, comme on l'y entend, coïncide précisément avec la beauté des actions, et c’est par la qu'il se relève. On a souvent tenté de rapprocher le beau et l’utile en invoquant l'expérience, en protestant contre la théorie trop abstraite et trop formaliste du jeu. Récemment encore, on en a proposé une ingénieuse réconciliation fondée sur lidée de finalité, et aboutissant à cette formule : « La beauté suprême de la « forme est l’adaptation la plus complète de tous les « organes à la fin la plus élevée 1. » Et l’on montre que l'admiration des objets les plus utiles ne compromet en

‘ M. P. Souriau, Revue des cours et conférences, 1895, p. 146.

rien le désintéressement, puisque, tout au contraire, le spectateur ne songe nullement à son utilité personnelle, et se détache même ainsi de la jouissance égoïste du dilettante. L’utilité semble bien n’être plus ici que la finalité, et en prenant non plus les détails, mais l’ensemble de l'objet, on échouerait peut-être à lui trouver une fin déterminée. Les «beautés inférieures » ne seraient-elles pas justement celles dont la fin trop vulgaire peut être trop nettement et trop. étroitement fixée ? Quoi qu’il en soit, c’est dans la mesure même de sa valeur esthétique que l’utile peut prendre une valeur morale. On écarte ou on recule à l'infini le profit personnel; il ne s’agit plus que d’uue utilité objective, dont la fin est si lointaine et si haute qu’elle ne peut plus avoir qu'un intérêt esthétique. On propose l'utilité de la cité, de la patrie, surtout celle de l’humanité, actuelle ou future; et, à mesure qu’on s'élève à une idée supérieure d'utilité, on va rejoindre l’idéalisme esthétique et moral. « L'homme ne « peut, dit-on avec Kant, s’isoler de ses semblables, et « ne peut s'aimer que comme partie d'un tout qui est l’hu- « manité. » M. Wuudt nous montre dans l’utilité sociale des cercles de plus en plus larges, et assigne au devenir spirituel une fin tout idéale, à laquelle nos définitions trop arrêtées seraient toutes insufisantes. Si cet idéal est indéfinissable, si l’on peut seulement en indiquer la direction, non en arrêter les contours, n'est-ce pas dire qu’il doit être deviné, senti autant que connu, et que c’est un idéal esthètique ? Je puis concevoir d’une façon nette l’action qui soulagerait une douleur présente ; mais s’il faut, et avec raison, que cette action prenne un sens plus large et conspire aux destinées de l’humanité, ce n’est plus sous la

DU VÉRITABLE SENS DE L'ESTHÉTIQUE MORALE 249 forme de l’utile, mais du beau que je puis concevoir le Bien. Dans la démarche morale par laquelle l'individu sort de lui-même pour aller à l'idéal, il rencontre d'abord l'utilité sociale ; mais elle ne l’arrête qu’en devenant pour lui l’objet d’une conception esthétique.

29 On retient aussi tout ce qu'il ya de légitime dans la Logique des actions, en écartant la chimère d’une rigueur scientifique qui paralyserait l'initiative et la pratique. Il y a de la vérité dans le Bien; la conduite morale réclame un enchaîinement, une consistance que l’entendement seul peut y mettre, et c’est toujours un système d’actions que nous cherchons à poser comme idéal. Mais le système des vérités actuelles n’y suffit pas, et nous sommes incapables de nous représenter en un système unique la vérité idéale. Si nous concevons le Bien, c’est sous la forme d’une vérité esthétique.

3° Ainsi encore se résout l’antinomie entre l’unité de la loi et la multiplicité nécessaire des idéals. Il y a là, en effet, une contradiction où s’embarrassent souvent nos consciences. Nous nous récrions en entendant dire qu’il y a deux ou plusieurs morales. Avec raison, si l’on songe à dispenser ainsi une aristocratie, même intellectuelle, de certains devoirs ingrats qui resteraient exigés de la foule. Nous ne pouvons admettre qu il y ait dans la cité morale des privilégiés et des prolétaires; s’il y à des privilégiés, ce sont ceux qui ont le plus d'obligations. Mais, sans exempter personne, et à aucun moment, de la loi du devoir, en demandant à tous de faire tout le possible, on ne peut réclamer de tous, même dans des circonstances semblables, les mêmes actions. Le mensonge est une faute ; mais il peut être permis, disons mieux, imposé par

le devoir, comme il arrive au médecin et au diplomate. La simplicité est une vertu, mais elle ne saurait être pratiquée de même aux divers étages de la société. La charité est pour tous obligatoire, mais combien de façons de s’y soumettre ! De la complication des fonctions et des relations résulte, pour le contenu, une véritable multiplicité de morales, et l’on est tenté de croire qu’il y en a autant que de professions où même d’individus. Le devoir est peur tous identique ; mais les devoirs sont autres. C’est ici que chacun reprend sa liberté d'artiste.

Cela même rend nécessaire et possible pour tous l’originalité. Ce n’est pas en suivant avec une docilité passive un programme tracé qu’on sera le plus fidele à la consigne du devoir. C’est en v mettant toute son invention, tout l’effort de son génie, car les plus bornés ont leur génie. Une intention vraiment bonne est toujours neuve et originale ; on ne fait le bien que si on le sent profondément, à sa facon, avec toute son âme. Les hommes de bien ne sont pas des Grandisson taillés tous sur un même patron. Semblables par l’ardeur de la foi morale, ils sont d'autant plus divers qu’ils sont plus ardents et plus zélés. Chacun a sa physionomie propre ; effort moral, au lieu d'effacer la saillie des traits, les accentue jusqu’au relief du caractère original. Et si on se les représente comme collaborant tous au salut moral de l'humanité, il ne faudra pas voir en eux des manœuvres répétant un même geste, mais des artistes — tels les musiciens d’un orchestre — dont pas un n’imite l’autre, et dont les plus disciplinés sont aussi les plus profondément originaux.

Enfin, et ceci résume les observations précédentes, la conception esthétique du Bien permet seule de rapprocher

comme il convient le sujet et l’objet. Car seule elle rend intelligible l'application d’une forme unique à un contenu aussi divers et indéfinissable. Ainsi seulement le sujet peut être soumis à la rigueur de la Loi en gardant la liberté de son initiative, théorique autant que pratique ; ainsi seulement il peut être pristout entier, sentiment et raison, imagination et volonté, et dévouer toutes les forces de la Nature à l'œuvre dela Moralité.

Il nous reste à voir, dans une dernière partie, comment on peut prolonger au delà de lanalyse positive, cette étude des rapports entre la Moralité et la Nature.

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