PRINCIPES OBJECTIFS DE L'OBLIGATION
qui n'a de force que désarmé et impuissant! Tel est le devoir.
Comment concilier ces deux conditions? Comment fonder en raison une telle loi, qui semble porter en elle-même une radicale contradiction ? On peut dire que c’est une question toute moderne. Les anciens n’ont guère séparé le bien de la loi, le contenu de la forme, l’idéal ou la perfection du devoir qui commande de le réaliser : le bien a en luimême toute l’autorité nécessaire pour déterminer l’action : il suffit de le démontrer pour l’imposer, de le voir clairement pour le préférer à tout le reste. Au fond de presque toutes les théories morales de lantiquité se trouve le paradoxe, ou la thèse socratique. C’est que la volonté n’avait pas encore été radicalement opposée à l'intelligence; elle était comme la raison vivante et agissante qui s’affranchit en s’éclairant. Les Stoïciens seuls, casuistes par tempérament ou par nécessité, ont entrevu cette difficulté comme beaucoup d’autres en morale : ils ne l’ont cependant ni résolue ni définitivement formulée. Aristote, qui a si admirablement parlé du bien, ne regarde comme loi impérative que la loi sociale; il n’est question de eommandement qu'au moment où la contrainte apparaît, réelle ou possible. Ce sont donc les modernes qui ont posé ce problème capital ; encore beaucoup d’entre eux ont-ils esquivé la difficulté : si l’on veut classer ceux qui se sont proposé de la résoudre, on verra qu’ils ont invoqué pour fonder le devoir :
1° Une autorité religieuse où métaphysique :
20 Une autorité sociale ; 3° Une autorité subjective.
Il arrive du reste qu’une même théorie réunisse plusieurs principes pour en faire la base du devoir.
$ 1. Principes religieux et métaphysiques.
Pourquoi, où comment suis-je obligé! Parce que Dieu commande, Dieu puissance infinie, amour infini ou raison parfaite. Trois hypothèses se présentent donc ; mais dans tous les cas, c’est de Dieu que vient l’autorité de la loi morale, comme toute autorité possible : lui seul peut régner sur les âmes. Il semble bien, en effet, & priori, que l’on ne saurait chercher trop haut la source ou le principe de la moralité, et que la loi morale ne peut être que d’essence divine. Si la société peut commander ou contraindre au nom de l'intérêt général, Dieu seul peut imposer à l’homme une loi supérieure qui exige au besoin l’abnégation et le sacrifice volontaires. En admettant que la raison puisse définir le bien, Dieu seul, par un ordre souverain, peut enjoindre à la volonté de le réaliser. Ainsi s’explique le caractère sacré de l’obligation.
S'il ne peut se justifier autrement, il faut déclarer qu’il n’y a pas de morale en dehors d’une religion, révélée ou naturelle, peut-être même qu’il n’y a pas de morale proprement dite. Mais examinons d’abord si vraiment ce postulat, une fois accepté, nous tirerait d’embarras en justifiant l’obligation. Il faut se demander non pas si Dieu peut commander, mais pourquoi Phomme doit vouloir ce que Dieu commande. Il ne suffit pas que ordre vienne d’en haut, car, de si haut qu’il vienne, il reste dans le vide s’il ne rencontre un sentiment humain capable de le trans-
former en un motif d'action. Il n’a de prise sur la volonté, et d'efficacité morale, que s’il se traduit pour elle en une raison d'agir positive et concrète. Supposons un instant que cette relation ne s’établisse pas, qu'il n’y ait pas dans notre nature un ressort qui réponde à cette pression divine, qu'importe alors que ce soit Dieu qui commande ? Supposons, plus simplement, que les motifs qui déterminent notre obéissance ne soient pas les plus nobles etles moins intéressés de nos sentiments, n’en sera-t-il pas de même ? Ce sont donc, en fin de compte, des éléments subjectifs, idées ou sentiments, qu’il faut apprécier pour juger la valeur morale de cette autorité objective.
Or, l'idée et, par suite, la valeur de cette autorité varient avec l’idée même de Dieu qui peut être conçu comme Puissance, Amour ou Raison infinis. Est-ce par sa volonté toute-puissante qu’il m'impose le devoir? Sans doute, car la toute-puissance seule peut expliquer le caractère absolu de l'obligation. C’est bien ainsi que l’entendent la plupart des croyants. La loi sociale est relative ; elle peut être esquivée ou discutée parce qu’elle est humaine ; la loi morale est absolue parce que la toutepuissance de Dieu n’admet ni rébellion, ni faux-fuyant ; parce que rien ne peut prévaloir contre elle et que, si elle permet la faute pour laisser place au mérite, elle se réserve la punition qui, un jour ou l’autre, brisera la résistance. Mais alors si, librement d’ailleurs, j'obéis, c’est que ma révolte serait châtiée par cette volonté qui me récompensera de ma docilité. C’est donc à des menaces et à des promesses que je cède; il ne s’agit plus que d’un calcul d'intérêt. Initium sapientiæ timor Domini : qu'est-ce à dire, simon que la vraie sagesse est supérieure à la crainte, comme
aussi à l'espérance égoïste qui en est inséparable? Et n'est-ce pas faire injure à la volonté divine que de comprendre ainsi son autorité? La moralité est d’un autre ordre.
À la puissance on substitue l’amour. Cest Dieu qui m'appelle à lui comme un père son enfant, et m'enveloppe de sa bonté infinie à laquelle il serait insensé de me soustraire ; c’est cet appel qui m’oblige, cette bonté qui me retient par le lien le plus doux et le plus fort tout ensemble, comme le réclame la moralité. Le mysticisme se plaît aux images et aux enchantements de la poésie plus qu'aux raisonnements rigoureux ; mais, en fin de compte, si je me sens tenu d’obéir, c’est qu’une foi, doucement impérieuse mais aveugle, m’entraîne; c’est que je cède tout entier, abdiquant raison et volonté, à un élan d’amour passionné que je n’ai même pas à justifier. Il n’y a là qu'un fait à constater, fait très complexe et qui n’est pas du tout l’élément simple auquel tout le reste pourrait se réduire; il n’y a rien qui légitime et fonde en raison l’obligation.
Ou bien enfin c’est, en Dieu, la raison souveraine qui commande, c’est-à-dire qui inspire et dirige les ordres de la volonté ; c’est dans l’intelligence suprême que se trouve la source de toute perfection, et c’est elle qui me demande de m’associer par la moralité à l’universelle harmonie des choses qui est son œuvre. Mais cette raison divine, comment se manifeste-t-elle à mon esprit, et, surtout, comment a-t-elle prise sur ma volonté? C’est toujours là qu’il en faut revenir. Or, si l’on écarte, comme peu philosophique, l’idée d’une révélation miraculeuse qui, du reste, ne simplifierait guère la question de l’obligation, c’est en moi qu'il faut chercher l’équivalent de ce commandement
PRINCIPES RELIGIEUX ET MÉTAPHYSIQUES 7j
divin, le motif clair et efficace auquel obéit ma bonne volonté. Et c’est ma raison en définitive qui me commande; en s’associant autant qu’il lui est possible à la raison divine, en réclamant cette harmonie qui rend les choses intelligibles, elle exige aussi pour mes actions un ordre systématique qui s’accorde avec l’ordre idéal de la perfection. Si donc je comprends et accepte l'obligation, sans quoi elle ne serait que contrainte, si elle a pour moi un sens et une valeur, c’est par ma raison que je suis tenu, c’est son autorité que je reconnais, car toute autre, même la raison divine, ne m'est révélée ou garantie que par elle.
En résumé, même en admettant que mon devoir soit d’obéir à une puissance absolue, de me laisser gagner à la bonté divine, de me mettre d’accord avec la raison divine, ce n’est pas la puissance, la bonté ou la raison de Dieu, en tant qu'elles sont extérieures à moi, qui m’obligent; c’est, en dernière analyse à mon sentiment, à ma volonté ou à ma raison qu’appartiennent l’autorité et l’efficacité décisives.
N’en est-il pas de même si l’on donne à l'obligation un fondement non plus théologique, mais métaphysique ? Beaucoup de rationalistes et d’idéalistes renoncent à invoquer, en tête de la morale, un Dieu personnel, ou s’entendraient avec ceux qui y renoncent, quitte à le réclamer à la fin comme postulat de la moralité. Mais quelques-uns seulement consentent à réserver de même pour le couronnement de l'édifice toute construction métaphysique; c’est à la base que la plupart — explicitement ou non, sous forme de vérité établie ou de postulat nécessaire — veulent placer la métaphysique. En effet, si l’obéissance à une autorité personnelle risque d’être trop intéressée, il
n’en est pas de même quand la loi dérive d’un principe métaphysique, et il est indispensable, dit-on, que l’homme se sente dominé et comme enveloppé par une réalité qui le dépasse infiniment. Comment comprendre qu'il se soumette, si ce n’est à une loi supérieure à lui? Quand il sacrifie son plaisir ou son intérêt, n'est-ce pas qu'il s'mcline devant le principe de la perfection, ou devant le mystère irrécusable de l'infini ? La moralité n’a pas d'autre sens : c’est « de la métaphysique en action ». C'est Ja traduction, dans la conduite de l'individu, de ses croyances sur le monde supra-sensible, sur l'infini et l'au-delà. Non seulement, il faut admettre qu'il y a des choses metlleures que d’autres, mais on ne peut l'admettre que s'ilexiste un ordre supérieur et métaphysique, dont la moralité est une manifestation spéciale. La science n’est rien si la Vérité n'est pas; il n'y a pas non plus de morale si le Bien n'existe pas. Qu'on l'appelle Idée des Idées, Acte pur, Perfection, Fin suprême, Bien absolu, c’est toujours dans le domaine des réalités transcendantes qu'il faut chercher le principe de toute valeur qualitative, et spécialement de la valeur des actes volontaires. Tant que nous ne sortons pas du monde de la quantité, il n’y a pas de place pour le bien ni le mal. Mais si tout se passe mécaniquement, tout est métaphysiquement, suivant le mot profond de Leibnitz; c’est la perfection qui est la raison de l'être, qui est l'être même, la substance ou cause éternelle, dont les mouvements de l’univers ne sont que de fragiles apparences. Et dès lors, non seulement il y a une différence entre le bien et le mal, mais le Bien est la réalité, tandis que le mal est le néant. Or, le Bien contient la raison nécessaire et suffisante du devoir ; poser le Bien, c’est poser le devoir
de le réaliser, car il ne saurait être conçu sans être jugé préférable ; par essence, par définition, il est bon que le Bien soit ‘. C’est là un jugement analytique auquel personne ne peutse dérober. S'il y a un Bien, je dois le vouloir ; je ne puis, sans contradiction, ni en contester l’excellence, ni en récuser l'autorité. Voilà du même coup affirmée en fait et légitimée en droit l’obligation morale, le devoir qui, sans contraindre, « commande plus impérieusement qu'un maître ».
Si ces idées sont ici dépouillées de l’expression magnifique dont les ont revêtues les maîtres du Spiritualisme, il semble du moins qu'elles gardent dans leur enchaïînement la rigueur logique dont elles sont susceptibles. Le devoir y est présenté, en effet, comme dérivant du Bien, soit en vertu du principe de raison suffisante, soit en vertu du principe d'identité; il n’y a pas d’autre déduction possible. Mais, quel que soit l’attrait de cette métaphysique, 1l faut voir si cette hypothèse est 1° suftisante, 2° nécessaire pour fonder le devoir. Nous n'avons même pas à nous demander s’il est légitime d'identifier le Bien avec la perfection.
Or, il ne suffit pas de dire que le devoir se rapporte au Bien comme un effet à une cause; un effet est toujours une résultante et ne s'explique que par le concours de plusieurs conditions. Il faut donc ici au moins un second terme, et ce sera nécessairement un élément subjectif. Dira-t-on que, précisément, la raison mise en présence de la perfection ne peut pas ne pas y reconnaître un objet à vouloir, de même que la Vérité lui apparaît nécessairement
1 Cf. Fouillée, Liberté et Déterminisme, 1re éd., I, p. 57.
comme un objet à affirmer ? Mais, comment la raison ou plutôt ma raison se trouve-t-elle en face du Bien ? Ce n’est pas par accident, puisqu'il s’agit ici d’une loi universelle; c’est donc que naturellement, et comme fatalement, ma raison se porte vers la perfection et la rencontre à coup sûr. Et de plus, pour fonder objectivement le devoir, il faut une perfection réelle, éternelle. Or, si elle existe, que signifie l'obligation de la réaliser ? Si elle n’existe pas, si l’idée que j'en ai est fausse, sur quoi reposera l’obligation ? On confond ici l'absolu, qui n’a nul besoin de ma bonne volonté pour exister, avec l'idéal que l’on peut me proposer, m'imposer peut-être de viser, mais qui n’existe qu'en idée et ne saurait être un fondement objectif du devoir.
Suffit-il du moins que ce bien idéal soit conçu par ma raison pour que le devoir en dérive analytiquement ? Ne puis-je penser le bien en tant qu'abstraction, comme le mal où même l’impossible, sans souhaiter qu’il soit ? Ne puis-je souhaiter qu’il se réalise sans vouloir y prendre peine ? Il faudrait montrer entre ces termes un lien nécessaire, une démarche qui en ferait la synthèse ; car, s’ils sont seulement unis en fait, s’il arrive que je souhaite et veuille réaliser ce que je conçois, je puis croire que c’est une coïncidence heureuse mais contingente. Dira-t-on que ce lien est naturel quand il s’agit de mon bien propre, et que mon bien n’est qu’une partie du bien universel ? On ne fait alors que masquer le conflit des idées sous la similitude des termes; ce que je conçois et veux réaliser comme mon bien peut n’être — et n’est souvent — qu’une satisfaction sensible où la raison ne reconnaît rien de lidéale perfection. Il reste du moins que cette perfection
même est le bien de ma raison qui la réclame et ne peut se reposer qu'en elle. Soit; mais il est évident alors que la racine du devoir, comme la force de l’accomplir, doit être cherchée dans ce besoin même de ma raison et non hors de moi.
Mais ne convient-il pas de distinguer d’une part le ressort de l’action, de l’autre Le fondement de l’obligation ? Si c’est une raison qui, en fait, exige cette soumission à un principe supérieur, c’est ce principe même qui est, en droit, l'autorité à laquelle ma volonté doit obéir; et je ne fais que reconnaître à quelque signe manifeste celui que je devrai désormais prendre pour maître. L’objection serait valable s’il s’agissait de religion et non de morale; mais agent moral ne saurait être ni un sujet qui tremble devant un despote, ni un fidèle dont la raison abdique, en avouant son impuissance, devant le Dieu qui s'est révélé. Si elle abdiquait ici, ce ne serait que devant sa propre autorité, car cette déférence vis-à-vis d’un principe supérieur à la raison ne se justifie que si elle est elle-même rationnelle. C’est toujours la raison qui fait la loi ; ce que la raison peut poser hors d’elle-même comme un objet et proposer à la volonté comme un but, c’est un bien idéal; mais ce west pas l’idéal ni même l’absolu qui nous oblige ; c’est la raison même à laquelle nous ne pouvons échapper.
« Le Credo nécessaire de tous les justes et des bons est «celui-ci : «Je crois en une métaphysique‘. » Ainsi parlent aussi les pessimistes doctrinaires qui semblent pourtant aux antipodes des théories précédentes. Leur métaphysique est autre, il est vrai; ils ne la croient pas moins
1 Schopenhauer, Fouillée, Critique des systèmes de morale, p. 243.
nécessaire à la morale; car la moralité n’est rien s’il n’y a rien au-dessus du monde physique ; elle est pour les justes « la négation pratique de la réalité d’un tel monde ». — Mais pourquoi faut-il être juste ? ou pourquoi faut-il croire en cette métaphysique ? N'est-ce pas le premier article de foi d'une religion qui promet le salut à ses fidèles, mais ne veut pas être discutée ? Souvent on pourrait le croire, au langage de ses apôtres. « Ce ne sont pas les œuvres accom- « plies qui assurent le salut, mais la foi, l’intention géné- « reuse que seul esprit sain confère et que n’engendre pas « la volonté libre et réfléchie qui n’a que la loi en vue. » Il n’y aurait plus de place alors pour une théorie du devoir ; Schopenhauer n’y voit qu'une absurdité, et réduit la morale à une éthologie avec la distinction du bon et du mauvais. Et pourtant le pessimisme prétend se justifier aussi par des raisons, et explique ses conclusions morales. Le monde est mauvais ; la vie, l'existence individuelle est un mal, et c’est dans la volonté de vivre ou d’être qu'est la racine du mal. Cest donc cette volonté même qu’il faut extirper ; on y réussit, non par le suicide de l'individu qui laisse après lui d’autres individus, mais par le suicide, progressif ou instantané, de l'espèce, de l'humanité tout entière, mieux encore, par l’anéantissement de l’univers. Mais pourquoi suis-je astreint à un devoir? C’est toujours à cette question plus précise et plus simple qu'il en faut revenir. Le pessimisme commande de travailler à la destruction de ce monde où le mal est sans remède, et de venir ainsi au secours de l’Absolu, « de l’Inconscient crucifié »,
! Schopenhauer, Le Monde comme représentation…., trad. Burdeau, II, 126. "= =
(dit M. de Hartmann), qui ne peut trouver le repos dans cette existence phénoménale.
En quoi ce monde est-il mauvais ? Et si j’admets qu'il le soit, ai-je donc, ipso facto, le devoir de le réformer ? Le mal est multiple, en effet, et l’équivoque est possible. Veut-on dire que le monde, système mal conçu ou mal exécuté, ne satisfait pas aux exigences de la raison théorique, et que l'intelligence n’y reconnaît pas harmonie qui convient au libre jeu de ses facultés ? Outre que cela n’est rien moins qu'évident, et que la science ouvre à mon esprit des espérances toutes contraires, il se pourrait fort bien que cette ébauche informe, ce système mal équilibré suffit d’ailleurs à mon activité, à mes besoins, à mes caprices, et que j'en fusse, à tout prendre, pratiquement fort satisfait. Spectateur mécontent de l’ensemble de la pièce, je puis être enchanté comme acteur de la courte scène où je joue mon rôle, et c’est ce qui m'importe. — Mais précisément, dit-on, ce rôle n’est qu’un long tourment ; les maux de la vie, douleurs physiques ou peines morales, ne sont que trop réels, les biens ne sont qu’illusions décevantes ; le plaisir n’est qu'un mirage insaisissable, une bulle de savon qui s’évanouit aussitôt que touchée; voilà ce que nous poursuivons avec une ardeur puérile, sans relâche et sans profit, jusqu’à la mort. Et le pessimisme entonne l'hymne de la souffrance universelle que les poètes profanes ont si bien chanté après les poètes religieux de l'Orient, et que les métaphysiciens ont traduit en d’interminables déductions. Si belles que soient ces strophes, si profonds que soient ces raisonnements, des millions d’hommes ne demandent qu’à vivre longtemps cette vie misérable, heureux ou croyant l'être, ou s’accommodant de leurs maux
et prêts à les oublier à la moindre éclaircie. — Troupeau d'insensés! — Qui sait? Et qu'importe ? Il ne s’agit plus de dire s’ils sont sages, mais s’ils sont contents, si la vie est bonne pour eux ou s'ils la croient telle, car c’est tout un. Rien ne prévaut ici contre le désir et le plaisir de vivre, contre l’entrain et la bonne humeur, rien, si ce n’est l’affaissement organique dont ce pessimisme n’est souvent que l’expression, mais qui ne démontre rien. Admettons cependant que je ne sois pas de ces heureux récalcitrants, de ces pauvres fous qui restent insensibles à l'attrait du nirvanâ ; et que, souffrant réellement du mal de vivre, je reconnaisse aussi par la raison le mal universel qui tient à l’existence même du monde. Y a-t-il la de quoi fonder la moralité? Suffit-il donc d’être malheureux pour être assujetti à un devoir? Faut-il être désespéré pour être obligé d’agir? Singulière hygiène morale qui brise — pour lui rendre l’énergie — les ressorts de l’organisme ! Etrange médecin qui commande au malade de marcher en lui paralysant les muscles! Si je suis convaincu du néant de toute chose, comment le devoir aura-t-1l prise sur moi? Comment saisir et enchaîner cette volonté anéantie ? Où donc mon cœur, « lassé de tout, même de l'espérance », trouvera-t-ille courage d’obéir ou de résister ? Sans doute, on prétend tirer de ces prémisses la loi de l’altruisme, de la pitié et du sacrifice ; mais ce n’est que par une Inconséquence manifeste; si le bonheur n'est qu'une illusion, un mirage funeste, ne l’est-il pas aussi bien pour les autres que pour moi ? Et quelle vertu y a-t-il | donc à satisfaire en mes semblables — par une charité méprisante et féroce — des désirs qu’il faut arracher de mon cœur et qui sont la cause de l’universelle souffrance ?
En définitive, s’il y a un ordre d'actions qui s’impose à moi ou seulement me soit proposé comme meilleur, s’il y a une loi du devoir et une moralité, c’est que l’on suppose en moi un reste d’ardeur, de confiance et d’invincible optimisme. De deux choses l’une, en effet. Ou bien c’est pour me soustraire moi-même à la souffrance que je dois suivre le précepte pessimiste ; alors il est évident que c’est la loi de l'intérêt, de l’écoïsme. Ou bien c’est pour satisfaire à ma raison et réaliser, autant qu’il dépend de moi, le retour ou l'avènement d’un ordre meilleur, cet ordre fût il l’inintelligible nivarnâ de l’Inconscient ; alors c’est ma raison qui commande, et c’est par un acte de confiance en elle que je me détermine. Il est fort possible qu’elle me persuade ensuite que ce monde n’est ni le seul ni le plus réel, et qu’elle édifie, au nom même de la moralité, toute une métaphysique idéaliste. Mais c’est d’abord du fond même du sujet, non d’une réalité transcendante, que vient Pobligation morale ; M. de Hartmann reconnaît lui-même que la raison seule peut s’attribuer un pouvoir législatif sans condition. Et cette raison même, on ne saurait trop le redire, n’a d'autorité, soit pratiquement soit théoriquement, que si l’on à d'abord confiance en elle, ce qui revient à la considérer elle-même comme un bien. Voilà la foi nécessaire; et elle nous relève de cet accablement de l’universel désespoir. La raison est outragée par l'organisation du monde; mais on proclame du moins qu’elle a une valeur plus haute, et qu’elle doittriompher ; c’est de là, de cet optimisme rationnel (comment dire autrement ?), non pas du pessimisme, qu'est tirée dans la morale pessimiste l’idée d'obligation. Que la doctrine soit ensuite inconséquente avec elle-même en prescrivant un altruisme plus
ou moins dédaigneux, que l’on doive renoncer à comprendre ce suicide obligatoire de la Raison s’anéantissant, aussitôt qu’elle se connaît, dans l’aveugle Inconscient, soit : c’est du moins en la raison, il nous suffit pour le moment de le constater, que l’on cherche la racine de l'obligation.
En résumé, le pessimisme absolu, qui atteint dans l’individu les sources du désir et de l’action, ne saurait fournir une loi des mœurs. Si tout est mal et n’est que mal, mon action elle-même ne peut être que mauvaise. À quoi bon délibérer, choisir, vouloir? À quoi bon? Voilà le dernier mot du pessimisme. Le sceptique dit : Que sais-je ? Et le pessimisme n’est logiquement que le scepticisme dans l’action, si toutefois ces termes peuvent être associés, et si l’action n’est pas, suivant le mot profond de Hume, le destructeur du scepticisme. On peut concevoir, à la rigueur, que le pessimisme relatif et théorique fournisse à la moralité son contenu et que lé devoir nous prescrive de nous détacher de cet univers phénoménal ; mais il ne saurait donner la forme du devoir et justifier un commandement. S'il y a une loi, c'est que le système des actions qu’elle commande vaut mieux que tout autre; c’est que la raison qui l’exige est bonne; c’est aussi que ma volonté est supposée capable de le réaliser; cela encore est un bien. C'est done toujours sur un optimisme et sur un principe subjectif qu'est fondée l’obligation. La métaphysique n'est pas au point de départ; et l’affirmation morale comme l’affirmation logique est d’abord imposée par une nécessité subjective.
Cependant, n’est-il pas vrai qu’ « une action morale est une hypothèse métaphysique en action ? », « l’applica-
1 Fouillée, Critique des systèmes de morale, 82.
« tion à la conduite d’une thèse complexe de psychologie, « de cosmologie et de métaphysique! », et que la morale est la métaphysique du bien ? Ainsi s’exprime un philosophe contemporain qui, brisant du reste la rigueur de l'obligation, veut fonder la moralité non sur un dogmatisme ou un absolutisme métaphysique, mais, au contraire, sur le « mystère métaphysique. » «La moralité consiste à « vouloir agir dans le doute même, en présence d’un bien « aussi certain comme idéal que sa réalisation est incer- « taine, à préférer le meilleur sous l'impulsion de l’espé- « rance et de l’amour : c’est le sens du pari, qui porte, non « sur une chose à affirmer, mais sur une chose à entre - « prendre? ». Il n’y a ainsi qu’un idéal limitatif et persuasif, non impératif, puisque sur cet au-delà rien ne peut être démontré ; c’est le principe assuré de la relativité de la connaissance avec le fait irréductible de la conscience qui devient le fondement de la morale, suffisant à limiter rationnellement l’égoïsme et à exciter rationnellement à la fraternité. « La seule loi absolue c’est de ne jamais agir « comme si on possédait certainement l’absolu *.
En restant sensible à tout le charme très persuasif de ces formules et des livres auxquels elles sont empruntées, ne peut-on signaler ici une hésitation ? Le motif de l’action morale est-il cette espérance métaphysique et l’amour d’un beau risque? Est-il cette loi absolue de ne pas agir comme si on tenait l’absolu ? autrement dit, cette limitation et cette excitation rationnelles ne sont -elles pas des impératifs catégoriques ? Sans une certitude rationnelle comment
1 Fouillée, Avenir de la mens, 213, 2,Id-, 2bid.,; 278:
ua, ions des systèmes de 2 XII.
CAE 2
justifier et déclarer bonne cette espérance même, comment repousser l’égoïsme et attribuer à la fraternité une valeur véritable ? D'autre part, sous quelle forme se trouve dans tout agent moral cette thèse complexe de psychologie, de cosmologie et de métaphysique ? Faut-il que chacun en ait expressément conscience pour que son action soit bonne ? Ce serait écarter de la moralité tous les simples de bonne volonté. Et si l’on peut bien agir sans concevoir tout ce système d'idées, c’est que la moralité n’en dépend pas. En réalité, il faut encore distinguer ici la forme de la loi et son contenu. La persuasion peut être utile, ou même nécessaire pour obtenir le retour à la raison ou l’adhésion à tel ou tel contenu de la loi morale. Mais la raison, sans laquelle il n’y a plus de discussion, une fois donnée, l'obligation est donnée, comme la certitude scientifique. Celle-ci est garantie non par la relativité de la connaissance, mais par la stabilité de cette connaissance limitée et relative; le devoir n’est pas fondé non plus sur la limitation de la raison, mais sur la valeur que cette raison conserve dans son étroit domaine ; car, pour elle, c’est encore affirmer sa valeur que de reconnaître ses propres limites. Ceci établi, chaque action morale peut prendre ensuite une signification métaphysique ; chacun de nous peut même, pour déterminer le contenu idéal de la loi faire intervenir une thèse métaphysique ; mais, au point de départ, ce n’est pas cette thèse, ou hypothèse, qui l’enchaine au devoir, c’est sa raison.
Suivant la méthode de Socrate, c’est donc sur la terre, non dans le ciel qu’il faut d’abord regarder. La moralité jaillit de nous-même, du fond de notre être. Elle s’élance vers le ciel, nous le révèle peut-être et nous y attire, mais c’est par une illusion que nous croyons l'en voir descendre.
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