‹ Nature et MoralitéChapitre 4 sur 23 · L'autorité sociale · texte numérisé non relu

L'autorité sociale

Tout autrement se présentent ces systèmes qui, cherchant cependant aussi un fondement objectif au devoir, l'ont cru trouver dans l’autorité sociale. Ici, du moins, nous sommes sur un terrain solide; nous avons affaire à l'expérience et à des notions positives que chacun de nous peut contrôler et rectifier ; nous ne risquons pas d'être abusés par le mirage ou, suivant le mot de Bacon, par les fantômes de la représentation métaphysique. L’empirisme a du moins ce mérite, et qui est grand, d’étudier de près la nature de l’homme et celle de la société, dont il est inséparable, avant de formuler les règles de la conduite humaine; mieux encore, c’est de la nature même qu’il prétend dégager ces règles par une méthode rigoureuse, scientifique. Aussi y a-t-il beaucoup à retenir, pour une morale rationnelle et vraiment pratique, de ces analyses de lutilitarisme moderne où se manifeste un sentiment profond de la réalité concrète et de la vie. Mais, en revanche, la théorie de l'intérêt n’a jamais réussi à établir une véritable obligation morale ; c’est le résultat le plus net de toutes les discus sions qu’elle à soulevées.

Constater, en effet, comme première donnée essentielle que la recherche du plaisir est la loi naturelle de tous les êtres sensibles, ce n’est pas fonder l’obligation ni même la définir. Et quand M. Spencer, exprimant en somme la même idée, dit que le plaisir est « une forme aussi néces- « saire de l'intuition morale que espace est une forme né-

« cessaire de l'intuition intellectuelle », il ne prétend pas encore parler du devoir. Tant qu’il n’y a pas de choix à faire entre les plaisirs, il n’y a pas de devoir. Il ne suffit pas non plus pour décider de ce choix et justifier un commandement moral de faire l’histoire de nos associations d'idées supérieures. On nous montre comment s’est formée par une lente cristallisation, soit dans l’individu, soit dans l'espèce, cette erreur salutaire, comparable à celle de l’avare, ou cette heureuse hallucination que nous appelons la Conscience morale. Cela ne suffit pas: il s’agit justement desavoir si cette hallucination est salutaire, si la Conscience est valable pour l'avenir. Et n’a-t-on pas reproché à ces analyses de compromettre, d’énerver le sentiment du devoir en le ramenant à ses origines et à ses éléments inférieurs ? Il n’en est rien sans doute logiquement, car ces analyses ne sauraient changer la nature des choses : si elles sont exactes et complètes, si la conscience n’est, sous un masque imposant qu'un égoïsme raffiné, quel profit moral peut-il y avoir à prolonger cette attitude de parade au lieu d’avouer franchement la vérité ? Et s’il y a dans cette conscience quelque chose de plus relevé, et d’inébranlable, c’est que ces explications si longues et si mgénieuses sont trop courtes et que, suivant la pétition de principe familière à l’empirisme, on compte parmi les résultats du progrès ce qui en est au contraire la condition première. Dans ce cas, il faut pousser jusqu'au bout Panalyse pour faire éclater la vérité.

Quoi qu’il en soit, ce ne sont là que des questions de fait, non de droit ; nous ne sortons pas de la physique des

1 Spencer, Les données de la morale, p. 38.

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