L'AUTORITÉ SOCIALE
mœurs ou, si l’on veut, de la chimie psychologique dont le domaine n’est pas celui de la morale. Mais en vient-on à déclarer qu'il faut préférer aux autres certains plaisirs plus intenses, plus durables, plus purs ou plus nobles ? qu’il faut se soumettre et, au besoin, se dévouer au bien de la société ? ou enfin qu'il faut réaliser, préparer tout au moins, dans la mesure de ses forces, l’homme parfait adapté à une société parfaite ? Alors seulement se pose le problème du devoir : il y a un commandement et des raisons pour le légitimer. Que valent ces raisons? Laïssons de côté pour le moment celles qui ne parlent à l'individu que de son plaisir ou de son intérêt, et qui donneraient à l’obligation, si elle subsistait, un principe subjectif. Les autres font appel, exclusivement ou surtout, à une autorité sociale. L’idée n’est pas neuve, mais elle semble de jour en jour s’affermir et prendre le caractère d’un dogme, ou mieux d’une vérité assurée, parce qu'elle est présentée comme un résultat de la science positive. En fait, un grand nombre de savants, surtout naturalistes, la proclament avec autorité, et leur parole est recueillie avec empressement par les partisans d’un socialisme plus ou moins bien défini. En théorie, ces inductions ou plutôt ces hypothèses de la biologie semblent confirmées par les conclusions d’une science récente, la sociologie !. On montre que la morale varie avec la constitution et les éléments du groupe social, que le type de la moralité est toujours celui que réclame la solidarité sociale, c’est-à-dire la conservation et Le déve-
1 V. entreautres, outre Spencer, Durkheim, Division du travail social; Houssay, La sociabilité et la morale chez les animaux (Rev. philosophique, mai 1893) Belot, L’utilitarisme et ses nouveaux critiques (Rev. de métaphysique, juillet 1894).
loppement de la collectivité ; on montre encore que la crise de la morale tient à ce que nos sociétés, de type segmentaire, ont rapidement changéde structure grâce à la division du travail, et que «certains devoirs ne correspondent « plus à la réalité des choses. » Nous devons donc attendre une morale nouvelle qui résultera, non pas de raisons intellectuelles et d’un système philosophique, mais d’une coordination nouvelle des forces sociales, d’une nouvelle discipline sociale.
Il y a là une grande part de vérité, et toute cette théorie peut être reprise quand il s’agit de déterminer le contenu de la loi morale ; mais ce n’est que la moitié, et la seconde, de la vérité morale. L'intérêt social ne résout pas les difficultés qui concernent le principe ou la forme de la loi. Les exigences sociales peuvent indiquer à l'individu qui croit au devoir ce qu'il a de mieux à faire ; mais ce n’est pas l’autorité sociale qui peut commander le devoir. Quels sont en effet les titres de cette autorité? Le bonheur de tous, nous dit-on, vaut plus et mieux que le bonheur d’un seul : «il faut mettre en première ligne le bien-être de la Société « considérée comme un tout, et la vie de l’organisme « social doit, en tant que fin, prendre rang au-dessus des « existences de ses unités!. » Voilà, à travers l'abondance des formules plus ou moins nettes, tout ce qu’allègue l’Utilitarisme, non plus pour expliquer les faits, mais pour établir et justifier l’obligation. Sans doute on prend soin de montrer que l'obligation n’est qu’un phénomène transitoire, et que, dans cette société idéale prédite par la mécani-
! Spencer, Les données de la morale, ch. vin; cf. Paulhan, Rec.philosophique, t. XVII.