L'AUTORITÉ SOCIALE
que rationnelle des mœurs, le devoir aura disparu puisque la conduite morale sera la conduite naturelle. Mais que m'importe ! C’est du présent qu’il s’agit, non d’un avenir plus où moins chimérique ; c’est aujourd’hui que l’on m’impose la gène du devoir. Je ne vivrai jamais dans cette cité des bienheureux ; je n’entrerai jamais dans la terre promise, je ne verrai même pas l'étoile qui l’annoncera. Et c'est pour ce rêve de purs esprits que je devrais renoncer au plaisir présent, m'infliger mille peines et privations, sacrifier à l’intérêt général mon intérêt et jusqu’à ma vie mème? Etrange folie ou étrange naïveté de dupe aveuglée! Et par quel sophisme, par quelle prestidigitation a-t-on substitué au bonheur que l'on faisait miroiter à mes yeux le bonheur des autres et mon propre anéantissement ? Dira-t-on, pour rester fidèle au principe utilitaire, que le progrès se réalise tous Les jours et des maintenant à mon profit, ou que le bonheur de tous coïncide nécessairement, naturellement tout au moins, avec celui de chacun ? Mieux encore, et avec plus de pénétration — car cette coïncidence n’est hélas ! n1 si manifeste ni si nécessaire — me dira-t-on que je ne serai vraiment heureux qu’en prenant plaisir au bonheur des autres, en travaillant à réaliser petit à petit cet équilibre rationnel d’une société parfaite ? Cela peut être, et cela est sans doute, à la condition toutefois que j'obéisse déjà à un principe rationnel ; mais à quoi bon discuter plus longtemps ? Il n’est plus question de l’autorité sociale : elle s’est évanouie, par la force des choses, devant le principe même qu’elle avait un instant servi à masquer, devant l'intérêt particulier. Ainsi, de deux choses l’une. Ou bien, pour conserver l’obligation, on pose en principe un idéal tout rationnel de société parfaite : alors c’est la
raison qui commande, ce n’est plus la société. Ou bien, pour conserver une autorité positive, on en revient à l’intérèt, qui ne peut être que l’intérêt de celui à qui on com-mande d'agir ; alors on sacrifie l’obligation; ou du moins, ne préjugeons rien, on lui donne une valeur toute subjective.
En réalité, l’erreur radicale de cet utilitarisme scientifique tient à la confusion qu’il établit entre une société animale et une société humaine. Sans doute, il y a de telles ressemblances qu’il faut étudier les animaux pour comprendre l’homme ; mais il y a une telle différence que l’on ne comprendra jamais l’homme si l’on n’étudie que les animaux. La différence est que l’homme, en tant qu'individu, se pose en face de la collectivité comme un spectateur et comme un juge. Il ne se borne pas à suivre, comme une cellule de l’organisme ou comme un mouton du troupeau, les mouvements de la masse, et à ressentir en accomplissant sa fonction les agitations qui la travaillent. Il peut à chaque instant, grâce à la réflexion, se demander s’il est bon pour lui d’obéir à la société, et demander à la société si elle ale droit de lui commander. En discutant cette autorité il la brise, parce qu’elle est fragile, ne reposant que sur la force. Il s’y soustrait idéalement, il y soustrait sa volonté; ce n’est donc pas une autorité morale. Qu'il soit ensuite contraint, violenté, assimilé ou éliminé de force, peu importe; cela m'intéresse plus la moralité. Au point de vue de la loi morale, la puissance sociale est un colosse aux pieds d’argile; c’est une masse, non une autorité. Sa force morale ne peut être faite que dela cohésion de bonnes volontés dont chacune reste libre de se donner ou de se refuser; mais, à qui ne commande qu’au nom de l'intérêt social, je refuse