CHAPITRE IV L'Anatomie comparée discontinue
Somnaire, — Division en catégories des organes et des fonctions. — Unité ou diversité de plan organique. — Les deux écolei aoatomiques. — Geoffroy Saint-Uilaire et Cuvier.
Si le speclacle des vivants dans le inonde fournit un thème aux arrangcmenls statiques et discontinus de l'esprit, il en est ainsi pour celui qu'offrent les divers organes dans les corps animaux, spectacle au reste plus rare et réservé à certaines catégories d'hommes : bouchers, chirurgiens, analomistes. De même que l'ensemble continu du Cosmos est par nous fragmenté en unités de formes individuelles ou typiques, de même chaque corps animal est décomposé en unités organiques; et, dans nos chaires de zoologie, il est usuel de décrire séparés des appareils digestif, circulatoire, nerveux, uro-génital, tassés comme un petit fagot que relie un tégument piqueté d'orifices ; un tissu conjonctif sert d'emballage à ces objets distincts. Les fonctions qui s'y accomplissent sont également distinguées, classées et catégorisées, chacune avec sa personnalité propre et soumises ensemble à l'hégémonie de l'action nerveuse : artificiel moyen de reconstruire synthétiquement l'unité détruite par ranalyHB.
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Tout cela est proprement statique, parfaitement subjectif et n'est survenu qu'à la suite de recherches répétées et par une tradition fortifiée peu à peu. Passons rapidement sur la connaissance anatomique tant qu'elle fut seulement préparatoire à rintelligence des fonctions de la vie ou à l'exercice de l'art médical et chirurgical, pour la prendre au moment où elle devint une discipline spéciale tendant vers des conclusions propres.
De bonne heure, les comparaisons qui s*établircnt entre les divers organismes prirent l'allure sérielle et conduisirent à la méthode cinématique; nous y reviendrons plus loin. Mais aussi quelques œuvres s*édifiôrcnt par la comparaison statique et Ton peut les ranger en deux écoles. Celles qui, par la localisation des recherches dans les formes élevées des vertébrés, tendirent à faire concevoir une unité de plan, et celles qui, en étendant l'étude aux formes inférieures, introduisirent la discontinuité et conclurent à l'existence de plusieurs types irréductibles les uns aux autres.
Depuis Aristote, qui avait fait entrer les qualités anatomiques dont il avait connaissance parmi les propriétés qui distinguent ou rapprochent les animaux, il faut, pour avoir un effort vraiment scientifique, arriver jusqu'à Pierre Belon.
Né en 1518, à Souletière, dans le Maine, il accomplit d'abord de longs voyages. Parti en 1547, il explora l'Italie, la Grèce, la Turquie, les îles grecques, la Crète, Lemnos, la Palestine, l'Egypte, le Sinaï et revint en 1550 à Rome par l'Asie mineure et la Grèce. Parmi les ouvrages les plus importants de son époque se place son Histoire de la nature des Oyseaux avec leurs «descriptions et naïfs pourtraicts retirez du naturel », publiée à Paris en 1555. 11 était arrivé à la notion du type anatomique dans Toiseau en disséquant plus de deux cents espèces différentes
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et montra l'analogie de leur architecture avec celle des mammifères, en exposant notamment sur un même dessin un squelette d'oiseau et un autre de mammifère et en donnant les mêmes noms aux os homologues.
Harvey, médecin de Jacques I*' et de Charles I*% professeur d'anatomie et de chirurgie 4 Londres, est célèbre surtout par sa découverle de la circulation quMl enseigna à ses élèves en 1619 et au public en 1628 (1). C*est lui qui dans son ouvrage De gêneratione animalium (1651), exprima lé célèbre aphorisme Omne vivum ex ovo^ traçant entre les vivants et le reste du monde une irrémissible discontinuité.
A peu près à la même époque, Séverine de Tarria, professeur d'anatomie el de chirurgie à Naples, s'occupait accessoirement des animaux pour en retirer cette conclusion qu*ils sont faits sur le modèle humain et que leur édification organique présente avec la nôtre de fortes analogies. £n même temps, Thomas Willis, professeur de physique à Oxford, puis médecin à Londres, connu par quelques recherches sur le cerveau, s'essayait 4 retrouver chez les animaux inférieurs les mêmes organes que chez Thomme.
Claude Perrault, dont le frère est connu de tous pour son édition des contes de fées et qui se flt lui-même apprécier comme architecte éminent par la construction de TObservatoire et du Louvre de Louis XIY, a laissé une trace intéressante dans Thistoire scientifique. D'abord médecin, il ne renonça jamais à ses études initiales et fut un des premiers anatomistes au Jardin du Roi. Dans un volume intitulé De la Mécanique des animaux^ le tome III de ses œuvres physiques et naturelles, il cherche à fonder, en étudiant ensemble les organes analogues, un système de comparaison; son but est malhcureui^cmcnt
1. Eterciiatio atuUomica dg moiu cordU et $anguini$ in anima- /iA«\ - 1628.
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trop téléologique. Esprit architectural, il arrive sans effort à la notion d*unité de plan et la pousse même à ses dernières limites. Ayant établi par ses propres expériences Texistence chez les végétaux de la sève ascendante, il ne craint pas d'attribuer à ceux-ci un système circulatoire en cherchant à prouver qu*ils ont, comme les animaux, des artères et des veines munies de valvules.
En deux mémoires rédigés en 1795 et 1796, mais publiés seulement en 1820, Gœthe conçut et exprima ridée d'un type anatomique unique et d'un modèle universel (allgemeines Bild), auquel il convient de rapporter toute forme. Mais l'illustre poète est parfaitement conscient que ce type est subjectivement construit et que, dans la réalité des choses, il n'est jamais atteint. Les formes véritables s'en écartent par gradations successives; c'est une notion qui tend à faire concevoir une cinématique approchant un peu plus du réel que la statique, établie cependant mais présentée comme une abstraction. Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, de son côté, arrivait à des résultats du même ordre. Nommé à vingt et un ans, en 1793, et bien qu'il se fût jusque-là surtout occupé de minéralogie, professeur de zoologie au Muséum par le môme décret de la Convention qui y nommait aussi Lamarck, il s'adonna à l'étude des animaux supérieurs, objet de son enseignement.
Dès 1796, dans un mémoire sur les rapports naturels des makis, il proposa les lois suivantes : l"" Les êtres vivants sont formés sur un plan unique essentiellement le même dans son principe, mais varié de mille manières dans ses parties accessoires. — 2'' Il suffit de changer quelques proportions des organes pour les rendre propres à de nouvelles fonctions, pour en étendre ou en restreindre les usages. — 3" Si un organe se développe beaucoup, c'est au détriment d'un autre ; il y a en quelque sorte balancement des
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organes, mais ceux qui sont les plus réduits n'en persistent pas moins comme rudiments dont la présence témoigne de l'existence indélébile du plan. — 4"* Les organes ont entre eux des connexions si étroites et des rapports de position si constants que rien ne les peut faire changer. Un organe disparaîtrait plutôt que de changer ses connexions. Le dernier principe n'est autre chose que l'expression du plan ; le plan consiste dans la stabilité des connexions.
Ces lois ont une face cinématique et une statique que seule nous retenons ici, puisque d'une part les organes peuvent varier en quantité, c'est-à-dire en grandeur, en force et en fonctionnement, mais qu'ils demeurent constants par leurs rapports de position. Ce sont au reste les élèves de Geoffroy qui ont le plus développé ses tendances statiques : Savigny en 1816 avec sa théorie classique de l'unité de plan pour les pièces de la bouche chez les insectes, Audouin, en 1820, en établissant un plan prototype pour le segment d'insecte, Laurencet et Meyranx en 1830 avec leur identification du céphalopode au vertébré plié par les reins et dont les deux régioiis dorsales rapprochées se seraient soudées.
Ce dernier mémoire, étendant l'essai déjà tenté par Geoffroy en 1820 de réduire le plan d'organisation de l'insecte à celui du vertébré, essai au reste de plusieurs façons erroné, détermina Cuvier à combattre fougueusement des conclusions si opposées à ses propres idées.
Cuvier, en effet, par la nature même de son esprit, avait poussé la méthode statique à une quasi perfection et à un degré aussi absolu qu'il se peut. Né en 1769 à Montbéliard, qui à cette époque était terre d^empire et dépendait du duché de Wurtemberg, il fit ses études à Stuttgard, et c'est, pensent quelques auteurs allemands, la circonstance qui le rendit si supérieur à ses contemporains. 11 se destinait d*abord à
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radministration où il eût cerlainement réussi ; et nous le retrouverons sans étonnement baron, conseiller d'État et pair de France. Il fut en elîet et surtout un homme d'action, et c'est grâce à la vigueur de son tempérament plus qu'à l'étendue de son intelligence qu'il put, comme le remarque non sans amertume Isidore Geoffroy Saint-Ililaire, « opérer par chacun de ses ouvrages une révolution dans la science et la faire immédiatement accepter par tous ». Obligé de gagner rapidement sa vie, il occupa d'abord une place de précepteur chez la famille d'ilérici qui résidait une partie de l'année en un château près de Fécamp. *
Là, de 1791 à 1794, Cuvier employa tous ses loisirs à l'étude des animaux marins : mollusques, annélidcs, zoophytes, que Linné avait introduits pêle-mêle dans son groupe des vers. Très habile dessinateur, Cuvier vint à Paris en 1795, muni d'un amas de documents exacts qui dès l'abord le rendirent célèbre. Nommé membre de l'Institut en descendant de diligence, reçu au Muséum par Geoffroy Saint-Hilaire qui lui ouvrit toutes les portes, il fut chargé d'un cours à l'Ecole centrale du Panthéon, puis en 1799 pourvu d'une chaire au Collège de France en remplacement de Daubenton et enfin en 1802 il succéda à Mertrud au Muséum.
Les 150 mémoires environ qu'il a publiés ont élé réunis par groupes en ouvrages. L Leçons éTanalomie comparée (1800-1805). — II. Règne animal distribué (Taprès son organisation (1817). — III. Mémoires pour servira l'histoire et à Vanaiomie des mollusques (1817). — IV. Recherches sur les ossements fossiles (1812) dont l'introduction publiée à part est célèbre sous le titre de Discours sur les révolutions du globe. — V. Histoire naturelle des poissons, achevée par Valenciennes (18128- 1831).
En appliquant aux êtres inférieurs la dissection îusque-là réservée à l'homme et aux animaux élevés,
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Gavier élargit singuIièremeDt le domaine des fails connus. Il en retira la loi fondamentale de la corrélation organique, traduisant l'harmonie obligée entre loules les parties d'un ensemble animal qui permet de reconstituer un type entier avec un faible fragment. L'harmonie nécessaire limite le nombre des combinaisons organiques possibles; celles qui sont impossibles n'existent pas. D'où résulte la nécessité d'hiatus, dij discontinuités objectives et primordiales entre les êtres, qui se traduisent par Texistence de types d'organisation fondamentaux et irréductibles. Cuvier en reconnaît quatre qu'il nomme les embranchements.
C'est l'expression rigoureusement statique du monde vivant qui s'est continuée jusqu'à notre temps soit avec la même valeur absolue, soit comme un exposé élémentaire préparatoire à des études plus approfondies, soit avec ce nombre 4 pour les embranchements, ou un nombre différent, par exemple 7 ainsi que Ta proposé Leuckart en 1841.
Jean Frédéric Meckel, qui vint étudier à Paris sous Cuvier de 1804 à 1806, fut Tinstaurateur de cette méthode en Allemagne, où elle ne tarda pas d'ailleurs à se trouver limitée par le développement de l'embryo* logie dont ce pays fut le berceau.
En France, la méthode de Geoffroy Saint-Hilaire appliquée avec rigueur à l'intérieur de chaque embranchement de Cuvier, et rendue par cela aussi adéquate à la statique qu'elle peut l'être, inspira de 1850 à 1900 les travaux de Lacaze -Duthiers. En Angleterre elle se poursuivait dans les ouvrages de Richard Owen.