LA DISCONTINUITÉ STRUCTURALE
Rome vers 165 et médecin des empereurs Marc-Aurèiey Verus et Commode, arrive à concevoir les diversités de la vie sous Tunité du principe vital qui déjà la catégorise à part. Admettant dans le monde physique les quatre éléments d'Empédocle : Tair, la terre, le feu et Teau, il en conçoit comme abstraites quatre qualités : le chaud, le froid, Thumide et le sec, et dans les corps organisés quatre humeurs : le sang, la bile, la pituite et Tatrabile, unités qui mélangées ' en proportions variées, et ceci introduit la notion de nombre, constituent les tempéraments.
L'axiome d'IIarvey : Omne vivum ex ovo avait donné une objective particularisation des vivants à ceux qui l'admettaient sans restriction, et transporté toutes les difDcultés relatives à l'existence des formes sur les germes mêmes dont celles-ci n'étaient plus que l'agrandissement. Le premier qui tira de cette idée tout ce qu'elle pouvait contenir fut Swammerdam (1637-1680), auquel on doit d'importants travaux techniques sur les éléments génitaux ainsi que sur les métamorphoses des insectes. Esprit profondément mystique, comme le prouve l'histoire de sa vie malheureuse et tourmentée, il imagina, à la suite de ses découvertes sur les métamorphoses qui lui montraient des êtres successifs sortant les uns des autres, la célèbre théorie de Tem boitement des germes, ordinairement attribuée à Leibniz. Elle lui expliquait toutes les hérédités jusques et y compris celle du péché originel ; le nombre des germes étant d'ailleurs fini, la sortie du dernier sera la lin du monde.
On voit qu'ici Tunilé est le germe préformé pouvant comme l'atome sortir de la visibilité. Cette idée si conforme à la statique était adoptée encore par Cuvier; elle éliminait l'embryologie et ses enseignements en n'y trouvant que le simple grossissement de parties préexistantes.
Quoique, par son œuvre philosophique et par l'as-
semblage ordinaire de ses idées, Buffon soit nettement dynamiste, il a eu pour la croissance et la reproduction des ôlres une vision statique fondée sur la notion d'atome organique. D*abord il écarte toute explication exigeant : !• qu'à chacjue reproduction il y ait création nouvelle et manifeslation répétée de la volonté de Dieu ; 2"* qu'il y ait emboîtement des germes, ce qui suppose le phénomène d'avance accompli et n'est pas une explication ; 3*" que ce soit pour une cause finale et non par une cause antérieure.
Puis il admet chez les êtres vivants l'existence d'un moule intérieur, dont il parle avec quelque embarras et qu'il ne définit pas sans peine; nous en traitons aujourd'hui avec beaucoup plus d'aisance sous la dénomination d'hérédité des formes, mais notre aisance n'est pas peut-être la marque d'une philosophie plus aiguisée et plus pénétrante. Même BulTon parait se faire de son moule intérieur une idée fort complexe à la fois et fort juste. Il ne s'agit pour lui que de l'effet produit à Tintérieur des corps vivants par l'ensemble des forces ambiantes, à la façon dont la pesanteur, action certaine et extérieure, agit à l'intérieur de tous les organismes.
En outre, considérant qu'un cristal, un cube de sel marin par exemple, peut se résoudre en cubes plus petits, que ceux-ci à leur tour se pulvérisent en d'autres cubes plus petits encore, et que les derniers éléments révélés par le microscope sont encore des cubes, il admet qu'au delà de la visibilité le phénomène dure toujours et qu'en fin de compte il y a des molécules ou des atomes cubiques, c'est-à-dire de même forme que le corps composé. Sur cette hypothèse il en appuie une autre, savoir que les êtres vivants aussi sont de la même sorte « composés M d'une infinité de petits êtres organisés semblables « en tout aux grands êtres organisés qui figurent « dans le monde ; que ces petits êtres organisés sont
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« composés de parties organiques vivantes qui sont « communes aux animaux et aux végétaux ; que ces « parties organiques sont des parties primitives et « incorruptibles ; que l'assemblage de ces parties « forme à nos yeux des êtres organisés, etc... »
Les parties organiques élémentaires servent à expliquer la régénération, le bouturage, le bourgeonnement; elles expliquent aussi la reproduction par germes. D'abord « les parties semblables au toutarri- « vent au corps organisé par la nourriture » et chaque espèce de parties organiques dont elles sont constituées est dirigée sur Torgane qui lui correspond; celui-ci de la sorte s'accroît. S'il y a surnutrition ou nutrition après croissance, les parties organiques qui ne sont plus classées se rassemblent en certaines régions du corps, s'y agglomèrent, y composent les germes, lesquels, possédant des éléments de toutes les sortes organiques ont tout ce qu'il faut pour reconstituer un être complet, dès que les conditions extérieures permettront leur nourriture et leur accroisse* ment.
Il faut noter que dans cette théorie de Buflbn les particules sont l'être même, leur agrégation fait sa forme, leur accroissement sa croissance, et la reproduction ne vient que du surplus. On y trouve d'ailleurs un reflet dynamique en ce que les particules organiques sont extraites du milieu et rassemblées dans Têtre, et qu'aussi dans le milieu elles ne sont peut-' être que des atomes bruts plus ou moins intimement pénétrés de lumière et de chaleur.
Bien plus complètement statique est la théorie de Darwin sur les gemmules et celles qui en dérivèrent par modifications suggérées à mesure que les découvertes hislologiqucs apportaient de nouveaux faits.
La première tentative technique pour élucider la structure des animaux est l'œuvre de Bichat. Dans sa courte vie, puisqu'il mourut à 81 ans des suites d*une
violente chute, cet anatomiste illustre a produit des travaux riches de conséquences. Profondément vitaliste, il chercha comme Cuvier des corrélations, des conditions d'équilibre dont la rupture était la maladie, et se préoccupa d'abord de montrer que les affections analogues avaient pour siège des tissus analogues. Cela le conduisit à une classification des tissus et fut le début de Thistologie, appelée d'abord anatomie générale (1).
La plus importante conséquence de ces recherches précises fut de pousser enOn à la découverte d*une identité de structure chez les animaux et les végétaux, en les réduisant à une association d'unités vitales qui portent encore aujourd'hui le nom de cellules ou plastides. Cette conception fut la théorie cellulaire. Déjà en 1835, Dujardin, professeur à la faculté des sciences de Rennes, avait reconnu une substance mucilagineuse qu'il nommait le sarcode, et qui, constituant tout le corps des êtres inférieurs aussi bien que les tissus des animaux supérieurs, était un substratum objectif pour TuniHcation des corps vivants ; mais sa découverte n'eut pas d'abord tout le retentissement qu'elle méritait. Le botaniste Schieiden (1838) et surtout le zoologiste Schwann (2) (1839) introduisirent sans conteste ce principe dans la science. Pour eux, avec des dilTérences de détail, la cellule s'organisait au sein d'une substance amorphe par une sorte de condensation autour d'un point central. D'abord se condensait le nucléole, puis le noyau et alentour une substance mucilagincuse dont Dujardin avait déjà démontré l'importance. Hugo Mohl réussit à faire reconnaître par tous les savants le rôle essentiel de cette substance sarcodique en la rebaptisant proto-
1. Anatomie générale appliquée à la physiologie et à la médecine. 4 vol. in-8». — 1800.
2. Mikroskopische Unlersuclivngen ûbcr die Uebercinstimmung M dcr Struklur und dem Wachstum der Thiere und Pflanzen (1839).
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plasme (1846) d'un nom déjà employé pour les tissus animaux par Purkinje en 1840.
Dans la pensée de Schleiden et de Schwann, l'être préexistait à ses cellules et celles-ci n'étaient que des subdivisions de la substance vivante à mesure qu'elle croissait. Lorsqu'on eut reconnu que les êtres inférieurs, protozoaires et protophytes, étaient le plus souvent de simples cellules et que l'œuf ou le germe était aussi une simple cellule, le rôle de l'unité constituante apparut bien plus considérable encore.
Déjà en 1824, Prévost et Dumas avaient remarqué que le développement de la grenouille commence par une segmentation de l'œuf en sphérules ou blastomères, von Baer l'avait confirmé en 1834 et Rusconi étendit ce résultat en 1836 aux œufs des poissons. En 1837, à la suite d'études sur un grand nombre de vers intestinaux, von Siebold démontra que les blastomères de la segmentation sont les cellules mêmes du corps qu'elles édifient par leur rassemblement, BischofT en 1843 et Rcichert appuyèrent cette conception. Il est vrai qu'en 1842, C. Vogt avait cru voir dans l'œuf du crapaud s'évanouir les blnstomères et d'autres cellules apparaître à leur place. Mais en 1844 KOlliker combattit et élimina tout à fait cette idée et l'accord se fit sur l'axiome proposé dès ISiO par Wirchow « Omnis cellula e celliilâ ».
La théorie cellulaire était fondée. Des unités discontinues, les cellules préexistent, se multiplient et constituent par leur groupement les êtres vivants dont elles sont Télément essentiel. A ces deux notions types de la statique, la discontinuité et l'unité, s'ajoute encore celle de la fréquence. Toutefois, s'il est ordinaire que les cellules soient elïectivemcnt séparées (globules sanguins, leucocytes, germes, éléments épithéliaux) il n'est pas rare non plus qu'elles soient ea continuité (fibres musculaires, cellules étoilées du mésenchyme, etc..) alors où est l'unité? et si les
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éléments cellulaires du corps sont intéressants, les liquides intercellulaires non figurés, les humeurs, ne le sont-ils pas aussi?
En reportant l'unité sur le noyau seul, afin d'avoir toujours objectivement une discontinuité certaine, ce serait plus encore faire d'abstraction; car le protoplasme rentrerait alors dans l'ensemble continu négligé comme accessoire. Or, aujourd'hui l'attention se reporte ainsi que nous le dirons plus loin, sur les continuités protoplasmiques, sur Timportance des liqueurs humorales et la théorie cellulaire apparaît de plus en plus, ce qu'elle est vraiment, une simple approximation statique.
Les travaux techniques accumulés en si peu d'années avaient donné une pâture objective suffisante à tous les besoins de discontinuité; mais ceux-ci bientôt cessèrent d'être satisfaits et reprirent leur c effort qui n'aboutit jamais vers l'élément dernier et l'atome absolu » (1). Toutes les tentatives faites pour rencontrer l'atome biologique se traduisent dans les noms suivants : physiological units (Spencer), gemmules (Darwin), pangènes (de Vries), plasomes (Wiesner), micelles (Nageli), plastidules (Haeckel et Ëlssberg), inotagmata (Engelmann), biophores (Weismann), bio« blastes (Beale), somacules (Forster), idioblasles (Ilerlwig), idiosomes (Whitman), biogènes (Verworn), microzymas (Béchamp et Ëstor), gemmœ (Haacke).
11 nous suffira de prendre pour types les exposés de Niigeli, Darwin et Weisjnann où nous reconnaîtrons sans peine ceux même d'Anaxagore etdeBuffon, attifés si l'on peut dire à la mode cellulaire.
Puisque maintenant c'est le protoplasme qui est le substratum essentiel des qualités vitales, il faut trouver en lui la raison de ces qualités, et N&geli suppose quf le protoplasme d'un œuf est divisé en deux jiar*
1. Hanncquin. •— Essai sur Chypothèse de$ oIomm. {AnnattJi €ê ''Vm'^ersiU de Lyon.)
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lies, le trophoplasme, dont les propriétés sont générales et en quelque façon ressbrtissent à la phxsique ordinaire, puis l'idioplasme, caractéristique du germe de chaque espèce. L'œuf du lapin diffère de celui du pigeon parce que leurs idioplasmes diffèrent entre eux autant que le lapin et le pigeon. Après cela Tidioplasme est composé de micelles, unités invisibles, communes à tous les idioplasmes mais diversement groupées, et ce sont les différences d'arrangements qui font celles des caractères.
Darwin a dénommé pangenèse sa théorie atomique parce qu'il la suppose nécessaire et suffîsante pour expliquer la perpétuité de la forme dans les cas de fissiparité, bourgeonnement,cica Irisation, sporogenèse, conjugaison et reproduction sexuée. Darwin construit rhypothèse suivante, si analogue à celle de Buffon. A toute époque de leur vie individuelle et particulièrement quand elles se divisent, les cellules émettent autour d'elles des particules invisibles ou gemmules qui se dispersent dans l'organisme tout entier, donnant en somme à chaque partie des caractères du tout et lui permettant à l'occasion de reproduire la forme entière. Les gemmules se multiplient beaucoup par division, répétant au fond dans l'invisible les gestes des cellules visibles. Certaines suffisamment nourries grossissent, s'agglomèrent et redonnent des cellules semblables à celles dont elles sont issues. Les éléments sexuels sont de cette sorte formés par des gemmules issues de toutes les cellules du corps, d'où leur capacité particulière à reconstruire l'être total.
De 1875 à 1885 les travaux de H. Fol, Strasbûrger, Flemming, Guignard et d'autres montrèrent dans la jiivision cellulaire des apparences fréquentes pour renscml)le desquelles on créa le nom de karyokincs»; ou de mitose. Dans le noyau, une substance qui fixe énergiquement les matières colorantes, et que l'on appelle pour cela la chromatine, s'arrange eti un fila-
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meut OU spirèmc, en mémo temps que dans le protoplasme s'organise un fuseau formé de grêles filaments sans couleur. Les contours du noyau s'efTacent; le filament de chromatine se coupe en fragments ayant souvent la forme d'anses; les anses ou chromosomes se disposent à Téquateur du fuseau ; chacune d'elles se clive longitudinalement en deux ; puis, tandis qu'une moitié des anses nouvellement dédoublées se rend vers un pôle du fuseau, l'autre chemine du côté opposé. Et chaque paquet se remélant constitue le fondement d'un nouveau novau ; il y a deux cellules au lieu d'une.
Ces phénomènes étant fréquents parurent essentiels, nécessaires; on pensa que les autres sortes de division cellulaire en étaient des modalités déformées ; on voulut y trouver l'explication intégrale de tous les événements. Et lorsqu'on s'aperçut que les cellules d'une espèce donnée avaient un nombre d'anses constant, que les cellules génitales en avaient deux fois moins que les cellules du corps ou somatiques (E. van Dcneden), on spécula à Tinfini sur ces faits.
Weismann, considérant que dans ces actes le noyau a la part prépondérante, pense que Tidioplasme c'est le plasma nucléaire. Il est composé d'atomes ou biophores ; ceux-ci diversement groupés forment les déterminants, qui, par leurs qualités difiérentes retirées des arrangements divers, assignent à chaque cellule son caractère spécial : à celle-ci musculaire, à *elle-là nerveux, à cette autre digestif, etc.. Les déterminants se rassemblent en ides qui sont visibles et sont les granules ou microsomes du spirème ; les ides composent les idantes dont la forme matérielle est Tanse chromatique. ?
La division cellulaire par son seul jeu fragmente l'œuf hétérogène, c'est-à-dire contenant des déterminants de toutes sortes, en cellules de plus en plus différenciées, c'est-à-dire tendant à n'avoir des déter*