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CHAPITRE ( La Continuité dans les formes vivantes

Sommaire. — La continuité entre les formes TiTsntes. — Vanité des essais qni ne tiennent pas compte du temps. — Son intro* dnction nécessaire. — Examen des pliénomënes rares et peu durables qui établissent les continuités. — Lo normal et Tanormal. *- La tératologie, Tembryologie, la paléontologie.

A mesure que la statique accédait peu à peu à l'expression précise de ses principes, parallèlement une cinématique s'édifiait dans des esprits moins avides de discontinuité. Si les doctrines de cette sorte furent plus tardivement construites en forme de disciplines scientifiques consignées dans des ouvrages écrits, elles n'en ont pas moins une existence aussi ancienne que les autres et peuvent être suivies avec une aussi manifeste certitude. Le dogmatisme exprimé par la parole, enseigné ou écrit, repose sur la création de catégories que des termes diilérents distinguent; rien n'est discontinu comme le mot, si ce n'est le nombre, la représentation essentielle du continu n*est pas auditive, elle est visuelle et se fait par le tracé : dessins insensiblement modifiés, lignes géométriques plus abstraites, courbes. Et si secondairement l'on veut traduire ces traits en langage, on ne peut avoir de perception continue qu'en transposant à tout

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instant ce que Ton entend sur ce que Ton doit voir» Nous avons comparé à des constructions arithmétiques les théories biologiques passées en revue dans le chapitre précédent, celles qui vont suivre sont géométriques.

Tout d*abord, il ne s'agit pas encore de la continuité totale entre tous les êtres du Cosmos, les vivants sont toujours traités à part, il s'agit seulement de la continuité entre eux. Autrement dit, on ne recherche pas s*il y a dans les phénomènes extérieurs aux vivants des raisons pour que ceux-ci existent, ou existent de telle façon définie, ou présentent les uns avec les autres tels rapports que Ton voit. Si Ton reconnaît entre eux des liens de continuité, celle-ci, comme toute autre, peut se représenter par une courbe ; et, d'autre part, une courbe peut aussi figurer un mouvement, à la condition que Tune de ses coordonnées soit un espace parcouru et l'autre un temps écoulé.

Donc, pour justifier le terme de cinématique que nous employons, et qui exprime en mécanique l'étude des mouvements sans tenir compte des causes ou des forces qui les produisent, il suffit de montrer: 1* que, comme nous l'avons dit, nous ne recherchons pas la cause de la continuité dans les actions ambiantes; 2* que la continuité exprime un espace parcouru en fonction du temps.

Les qualités des formes vivantes sont manifestement diverses avec le temps, soit/iue l'on observe les séries des êtres fossilisés dans les strates successifs de l'écorce terrestre, soit que l'on suive les étapes d'un développement embryonnaire. Dans ce dernier cas, les modifications dans la forme sont réellement un mouvement efiectué en fonction du temps, une déformation objective, qui peut s'exprimer par les changements de grandeur dans chaque qualité définie ou dans les mêmes combinaisons de qualités que l'on

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appelle dos caractères. Ces changements de grandeur représentent l'espace parcouru.

Les séries paléontologiques sont à traiter de môme tout à fait si Ton croit à une évolution réelle, c'est-àdire à la production des êtres d'une époque donnée par le résultat de changements efTectifs survenus sur ceux de l'époque antérieure. Et si on ne l'admet pas, les formes isolées et leurs qualités de grandeurs diverses peuvent être réunies par une continuité, arlificielle alors, à laquelle on attribuera conventionnellement le même sens que précédemment, mais seulement en ce cas à un point de vue représentatif et métaphorique encore intéressant d'ailleurs.

Le terme de cinématique, exigeant la considération du temps, est d'autant mieux choisi pour caractériser les études de la continuité biologique que tout examen de cette continuité où n'intervient pas le temps conduit nécessairement à de fallacieuses constructions. Telles sont celles qui se sont édifiées dès la plus haute antiquité, dont nous avons déjà signalé quelques traces (1) et qui tendent à établir des rapports entre les êtres marins et terrestres tels que l'hippocampe et le cheval, l'oursin et le hérisson, le « lepas anatifcra » et l'oiseau. A travers tout le moyen âge se perpétuent ces doctrines sous des formes diverses, décorant noî» cathédrales romanes et gothiques de séries sculptées où Ton voit, comme à Lyon notamment, dcliler le poisson avec des ailes et des pattes rudimentaires, le grillon à deux pattes, l'oiseau, la chauve-souris, lo. mammifère. Et nous en relevons encore des vestige?

1. Frédéric Houssay. — Les théories de la Genèse à Mycènes et le sens zoologiqu^ de (crtain^ symboles du culte d'Aphrodite : Revue archéologtffue 1805. — Nourvllvs ric/ierches sur la flore et ta faune d*'» rasts peints de l'ép<H/ue myernirtme et sur ta philosophie //rcionienne : Ibid. 1897. — La têfjenJe du Lejtas anatifera, la ValliS' neria spiratis et te Poulpe : C. R, Ac, Se, 1901.

dans les ouvrages de Thomas de Canlimpré, de Vincent de Beauvais, d'Oiaûs Magnus, d'Aldrovande, de Rondelet, de Sébastien Munster, pour les voir se réduire enfin au xvii* siècle, dans les écrits de John Jonston et de Robert Moray à la tenace légende de l'oie beraache, qui vit encore dans le folk-lore breton. Nous devons nous borner à ces indications som- . maires. En raison de leur nouveauté imprévue, elles exigeraient des développements documentés et illustrés que nous ne pouvons entreprendre ici et qui seront Tobjet d'une autre publication, destinée à reconstruire les idées d'évolution dans Tantiquilé et dans le moyen Age.

• A côté de ces résidus théoriques qu*il faut restaurer, nous trouvons des assemblages continus assez complets, auxquels manque seulement le soutien de la considération du temps. L'un d'eux est dû à Zaccharia ben Mohammed el Kasvini, mort en 1283. C'est un compilateur d'Aristote, mais qui suit d'assez loin son auteur. Persan, il aurait plutôt ressenti l'influence de quelque derviche voyageur, qui lui aurait inculqué les notions de continuité si familières aux cosmogonies hindoues. Il exprime en tous cas des idées qui furent rééditées beaucoup plus tard par Bonnet et H. Milne-Edwards.

1* Les plantes et les animaux sont susceptibles de croître et par là se distinguent des minéraux ; les animaux aussi se distinguent des plantes, parce qu'ils se meuvent et sentent ; toutefois, il y a une série linéaire ininterrompue, une sorte d'échelle des créatures, qui monte des imparfaites aux parfaites et dont les grands termes sont la terre, les minéraux, les plantes, les animaux, les singes, l'homme et les anges.

2* Un animal est d*autant plus complet qu'il a plus de membres et d'organes dilTérents.

Charles Bonnet (1720-1793), qui naquit et mourut

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à Genève, avec une connaissance plus informée des phénomènes s'est arrêté à une théorie très comparable à la précédente. Il s'occupa d'abord d'observations et découvrit la parthénogenèse des pucerons, ainsi que divers faits relatifs à la multiplication des polypes et des vers, puis se consacra à la rédaction de ses idées générales.

Il fut, après Harvey, le premier auteur qui défendit énergiquement l'idée de panspermie, c'est-à-dire qu'il attribua la naissance de tout être à un germe préexistant à lui dans chaque endroit où l'on voit l'être apparaître. Il repousse, par suite, toute explication mécanique tendant à faire comprendre Tapparition spontanée des vivants parmi les corps bruts. Néanmoins, il est persuadé de la continuité entre les formes vivantes ainsi séparées du reste, et croit qu'elles constituent une seule série débutant par les êtres les plus inférieurs pourse terminer par l'homme, les anges et Dieu. Cette sorte d'échelle est, du reste, composée par des espèces parfaitement fixes et ne comporte pas l'idée d'évolution réelle, de descendance ou de transmutation : elle exprime seulement dans la nature une harmonie préélablie continue et non discontinue comme Fallait proclamer Cuvier.

Nous avons tenu à bien spécifier ce que peut être la notion de continuité sans le temps et nous voyons tout de suite son manque d'objectivité et comment elle tombe sous l'humoristique critique de Galton, nous verrons du même coup comment les théories modernes échappent à cette critique dont on a cru les atteindre.

« Il n'est pas rare, dit cet auteur (1), qu'un inventeur « croie originale et nouvelle une découverte qui est « venue au jour d'une façon indépendante bien long- « temps avant lui, mais n'est jamais devenue d'un

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