‹ Nature et sciences naturellesChapitre 34 sur 77 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Classifications continues.— Arbres généalogiques des formes vivantes.

Sommaire, — L'idée d'évolution. — Elle heurte d*abord le dogme de la création étroitemei^t compris. -— Le développement indivi* duel et révolution des espèces. — La précocité des caractères comme signe de leur importance. — Précocité chez les embryons et constance chez les adultes.

L1dée d'évoluUoD réduite à ses traits les plus généraux, c'est-à-dire à la possibilité du changement des formes les unes dans les autres, s*est produite dès la plus haute antiquité et n'a jamais été complètement oubliée, comme nous le verrons dans l'étude des œuvres dynamiques; mais, au début du siècle dernier, malgré Lamarck, elle n'avait plus grand crédit, presque effacée par la puissante influence de Linné, des Jussieu et de Cuvier. Aussi, quand elle reparut en 1858 avec les mémoires de Wallace et de Darwin, ce fut avec l'éclat d'une nouveauté. Elle se répandit rapidement dans tous les centres de culture intellectuelle, malgré d'ardentes controverses et malgré Topposition qu'y firent entre autres Agassiz, en Amérique, de Quatrefagcs et de Lacazc-Duthiers, en France

Indépendamment des principes statiques, alors dan»

toute leur vigueur, elle heurtait une interprétation, qui avait presque la force d'un dogme religieux, relativement à la place faite à Thomme dans la nature ou plutôt hors de la nature par une création spéciale en un jour particulier. Déjà la découverte de Doucher de Perthes avait, en 1863, causé un vif émoi en suggérant d'assigner à l'apparition de l'espèce humaine une date beaucoup plus reculée que celle à laquelle on avait coutume de s'arrêter. La môme année Huxley écrivait : On a fini par admettre qu'en considérant n'importe quel système d'organe « la comparaison « des modifications qu'il subit à travers la série « simiesque nous conduit toujours à la même conchi- (( sion que les difi'ércnces anatomiques séparant « l'homme du gorille et du chimpanzé ne sont pas si « grandes que celles qui distinguent le gorille d'avec a les autres singes. » La question fut traitée dans le môme sens par C« Vogt à diverses reprises, par Darwin dans son livre sur la descendance de l'homme (1871) et par Hseckel dans son anthropogénie (1874). Plus récemment enfin, le pUhecanthropus erectus^ découvert en if^^\^ à Java, par le médecin militaire Eug. Dubois, a fourni un intermédiaire extraordinairement précis entre l'homme actuel et les plus élevés des singes catarrhiniens.

L'homme, si étroitement rattaché aux autres mammifères par sa forme organique, diffère de ceux qui l'avoisinent le plus par ses capacités de vivre en société tant avec les êtres de son espèce qu'avec d'autres animaux groupés sous son hégémonie. Les qualités d'altruisme qui lui permettent ce genre de vie ont contribué, par l'association des actes, au développement de sa puissance matérielle et même de son intelligence, exorcée, cultivée en raison des efforts accomplis pour atteindre à la précision des concepts, précision nécessaire pour les communiquer, les signifier par gestes et les exprimer par des sons.

L'ensemble de ces vertus altruisles, inculquées aux jeunes comme étant une des plus précieuses caractéristiques de i*homme, celle qui a fait la grandeur de la race et des individus, est la base de renseignement moral, un des traits zoologiques essentiels du primate social.

> Pendant que cette question, anatomîquement accessoire et capitale pour la philosophie, approchait de sa solution, dès vues nouvelles s'ébauchaient sur l'ensemble des formes animales et sur la signification de leurs ressemblances et de leurs différences.

Gegenbaur, dans ses principes d'anatomie comparée, en 1870, appliqua le premier cette science à un point de vue transformiste. La notion d'évolution admise posa tout autrement le problème des classifications. Les rapports autrefois reconnus entre les êtres traduisent alors des liens de parenté et le groupement possible des formes animales devint la construction d'un arbre généalogique.

Hseckel, d'abord, en tenta dans sa Gencrelle Mor^ pkologie (1866) un essai complété plus tard, en 1873, par sa théorie de la gastrula. Pendant toute sa carrière professeur à l'Université d'Iéna, il a le premier rendu pleine justice au génie de Lamarck et s'est montré un des plus énergiques à réfuter les visions du monde d'allure anthropomorphique, anthropocentrique ou anthropolâtrique. Les classifications reposaient jusqu'alors sur le principe de la subordination des caractères, Hœckel y substitua un critérium combinant les données de l'embryologie avec les hypothèses évolutionnistes et qui s'exprime de la manière suivante : « L'onlogénie reproduit la phylogénie », c'est-à-dire que chaque être répèle au cours de son développement personnel la série des formes par lesquelles sa race a passé dans le temps. Déjà Fritz Mûller en 1864, dans son livre Fur Darwin, l'avait posé à propos des crust^cés^

Darwin ravait fait pressentir et c'était en fin de compte la forme évolutionniste de la loi formulée par Serres en 1821,

Hœckél expose la série suivante de faits combinant la théorie cellulaire et celle des feuillets : 1* Les êtres vivants se divisent en protozoaires formés d'une seule cellule et en métazoaires constitués par un grand nombre de ces éléments; 2* les métazoaires ont d'abord deux feuillets ou tissus germinatifs primaires: Tectodermeet l'endoderme, ce ViW les ramène à un certain c3oment à la forme gasiruia; S'^ce stade ontogéniquo commun indique la descendance commune de tous les métazoaires, c'est la souche ou le tronc de leur arbre généalogique.

De son côté, Ray Lankestcr, en 1873 et 1877,essaya de tracer le dessin de cet arbre en relevant les continuités qu'établissent entre les animaux les modes dont se forment les feuillets primordiaux de l'embryon.

En ajoutant à ces considérations celles de diverses formes larvaires, Giard, en iblG et 1878, construisit un arbre généalogique, encore modifié par lui pour quelques points en 1889. La considération delà larve trochophore lui permit notamment de réunir sur un même rameau un certain nombre do forme? dont les plus importantes sont les moilusqnos et le^ annclides, rattachés ensemble au tronc commun par Icç rotifères de construction plus simple.

Beaucoup de semblables tentatives ont suivi, cxpr mant dans leurs modifications de détails ou quelques faits nouveaux, ou quelque idée pîirticuliôrc :\ lonrs auteurs sur Timportance do telle ou telle catégorie de données. Qu'il nous soit permis d'indiquer à titre d'essais récents ceux que nous avons nous-mêmes pré. sentes en 1900. Etablissant un premier «irbro généalogique, ou courbe rameuse, lignrant la continuilé d'après les formes larvaires, un deuxième d*aprés les

modes d'apparition du mésoblaste et un troisième où sont notées les circonstances reconnues capables de troubler la morphogénie et par suite de faire diverger les êtres, nous trouvons les trois graphiques exactement superposables.

Toutes ces concordances, poursuivies aussi lois qu*on le veut, indiquent une continuité réelle et suggèrent une descendance véritable comme hautement probable. Elles n'en donnent pas, il est vrai, une démonstration totale parce que, parmi les rapports combinés, les uns sont donnés (embryologie), les autres (anatomie comparée) sont par nous-mème calqués sur les premiers ; de là vient qu'ils concordent. Il faut remarquer cependant que la concordance voulue et cherchée est tout de même trouvée, elle est donc possible, malgré la complication déjà grande des combinaisons et le problème comporte ainsi une solution satisfaisante. Celle-ci est rendue plus probable encore par une troisième concordance parfaitement objective qu'apportent les vériOcations paléontologiques.

Ce n'est pas à dire que ce soit la seule solution acceptable et que l'on n'en puisse imaginer quelque autre. Ne pourrait-on pas croire avec Galton que les lois mécaniques présidant au groupement des cellules issues par division d'un élément premier permettent seulement un petit nombre de combinaisons stables, que ces combinaisons stables peuvent seules se produire (phases embryonnaires) et durer (phases adultes), que, par suite de leur petit nombre, on retrouvera toujours les mêmes et qu'il n'y aurait à tirer de ces rapprochements aucune idée de dérivation, mais uniquement de similitude entre les efTets sans rapport appréciable entre leurs causes en nombre infini?

Cette invocation du hasard, encore qu'elle puisse plaire à certains esprits , n'en satisfait pas le plus

grand nombre, car elle est un aveu qu'il n'y a rien à chercher ni à savoir.

Que les concordances cînématîques n'exigent pas nécessairement l'évolution, c'est ce qui ressort des théories d'Agassîz (1). Convaincu que les quatre embranchements de Cuvier ont une existence objective, et qu'on les doit trouver à toutes les époques aussi distincts qu'ils le sont maintenant, il admet tou tefois que les ordres et peut-être aussi les classes représentent sur ces quatre données fondamentales des variations sériables dont l'existence n'implique d'ailleurs aucune évolution. Le fait que les formes embryonnaires des êtres actuels rappellent certains types fossiles lui paraît simplement marquer que les fossiles en question sont des formes prophétiques, annonçant déjà ce qui sera réalisé plus tard. Une faune ancienne est pour lui la prophétie des modes d'évolution d'une faune plus moderne. Comme son explication n'est valable que si l'on reconnaît une intelligence prévoyante pour prophétiser, il aurait pu dire également que les répétitions embryologiques sont un souvenir dans l'intelligence qui avait combiné autrefois les formes entières de la môme apparence. Et puisque des rapports existent aussi entre le développement embryonnaire (ontogénîe) et la gradation de structure (phylogénic), cela signifie que toutes les combinaisons réalisées s'enchaînent dans un plan coordonné qui traduit la pensée uniforme de l'intelligence divine sous divers aspects dans le temps, dans Tespace et dans la structure. Le seul soutien de cette doctrine parfaitement cohérente est la conception d'une intelligence créatrice et providentielle, et si on l'écarté tout Téchafaudagc s'écroule. Agassiz, ayant cru voir que les faunes fossiles d*unc certaine époque diffèrent totalement de celles qui les précù-

i. De l'espèce et des classifications Pans, 18G2.

dent ou les sulyent, admet non plus seulement une création, mais encore un très grand nombre. La multiplicité des créations est une manière de fragmenter la discontinuité par laquelle elle se rapproche de la continuité. Un grand nombre de créations est un concept qui tend vers celui d'évolution, comme le contour d*un polygone inscrit dans une courbe tend vers cette courbe si l'on multiplie le nombre de ses côlés.

11 semble bien pourtant que toutes les périodes géologiques ne sont pas comparables entre elles par l'Importance des changements que l'on observe en passant de Tune à l'autre. Des couches primitives sans fossiles, ou avec quelques êtres très simples, on passe tout de suite aux terrains primaires avec des fossiles dont la forme est compliquée déjà et par lesquels sont représentés les divers embranchements. Il y a donc eu une époque relativement courte dans laquelle se sont accomplies sur les vivants les plus grandes modifications, et, si l'on tient à garder le nom de création, c'est à cette unique époque dlntense morphogenèse qu'il convient de l'appliquer. D'autant plus que nous voyons de la même sorte un poulet, par exemple, au cours de sou développement, employer deux jours pour être un vertébré, neuf pour être un oiseau et vingt et un pour être un poulet. Les plus faibles changements demandent le plus de temps pour s'accomplir et inversement.

Charles Naudin, un des premiers qui avec Gaudry et Giard admit en France la thèse transformiste, avait émis en 1874 une idée quelque peu analogue. Il imagine qu'un protoblastème initial homogène s'est organisé et différencié tout de suite en un certain nombre d'amas, désormais séparés et immiscibles. Chaque groupe, évoluant à part, s'est spécialisé en prenant des figures et des apparences propres sans jamais plus se mêler et se croiser avec les types spécifiques

provenant des autres amas x)u germes initiaux. C'est moins, comme on a dit, l'évolution limitée que la détermination précoce, tout près de Torigine, des grandes lignes de l'évolution et cette manière de voir contient sans doute une grande part de la vérité.

Page 1