Amtterdain
L'opinion émise pour la première fois que la nature est uniquement composée par des individus ne s'accorde pas sans peine avec cette autre idée qu'il ne saurait y avoir de science si ce n'est du général. Elle , nous révèle tout de suite qu'une parité entre la nature et la science ne peut s'élablir que dans notre esprit et, afin qu'il soit un théâtre suffisant pour ce grandiose accord, on le doit cultiver, assouplir, élargir à la mesure de la connaissance toujours plus étendue sur les phénomènes. Les plus inconteslables progrès étant manifestement sensoriels et techniques, on ne s'en imprégnera que par la vision directe sans cesse renouvelée, pour acquérir de la sorte seulement l'âme spéciale îndispeusaiil-^ à la représentation la moins déformée du monde.
L'autre façon d'identifier les phénomènes vitaux avec ceux qui se passent dans le reste du monde s'est poursuivie et successivement précisée jusqu'à l'époque actuelle depuis Thaïes de Milet qui, vers G40 avant J.-C., considérait tous les êtres vivants comme élaborés au fond des eaux marines puis de là peu à peu répandus sur les terres, et qui prolessait en somme les plus vieilles idées dont nous ayons connaissance par les cosmogonics chaldéenncs. Deux siècles plus tard, Hippocrate, 460 ans avant J.-C, s^est appliqué à mettre en évidence les actions de l'air, de Teau, de l'habitat sur les êtres vivants et a distingué par suite ce que nous appellerions aujourd'hui les facteurs externes de leur vie et de leur forme ; les facteurs internes sont pour lui matérialisés par les qualités du sang, de la bile, do l'atrabile et du flegme. A la même époque, Démocrite se montrait comme le premier déterministe. Il parait avoir disséqué les animaux et Aristote le cite souvent, mais rien ne nous est parvenu de ses études. Il ne voit dans le monde que la matière illimitée dans le temps et l'espace et qui n*a pas ae cause. Ce qui n es» pas matériel est
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vide ; et la matière d'autre part est composée d'atomes. II ne conçoit pas d'atomes spéciaux pour la matière vivante; elle est constituée par les mêmes que toutes les autres substances et ne diffère de celles-ci, comme elles diffèrent entre elles, que par l'arrangement des atomes. Ces derniers, animés d'un éternel mouvement, produisent tous les êtres en vertu d'une nécessité aveugle. On retrouve dans Epicure les mêmes tendances si l'on en juge au moins par ce que les disciples nous ont transmis de sa doctrine. D'après lui les dieux ne s'occupent pas des affaires des hommes et la causalité est à rechercher dans la nature même.
Lucrèce dans son captivant poème « De Natura rerum » pose quelques principes que les dynamistes modernes acceptent tels quels. On ne saurait mieux rejeter la finalité dans Tadaptation des organes aux fonctions que par ces deux vers (IV, S32).
NU ideo qwmiam natum eit i» corpore, ut uti Pouemui; ud, quod natum eit^ id procréât uium.
C'est le complément nécessaire et la contre-partie de l'aphorisme courant « la fonction crée l'organe w, puisqu'aussi bien un organe déjà déterminé par une certaine fonction peut en changer et, par le fait qu'il est né, créer un usage nouveau.
Le poète s'est rendu compte aussi de la variabilité de fait dans les êtres auxquels on donne couramment le môme nom, c'est-à-dire de même espèce, et l'ex* prime par le beau passage (II, 291) où il décrit la vache capable de reconnaître son veau parmi les autres, l'agneau qui n'hésite jamais à retrouver sa mère et les grains différents qui forment un épi. Les propriétés diverses des êtres différents résultent seulement de rhétérogénéité des substances et celle-ci ue provient à son tour que des arrangements varién
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auxquels sont soumis les éléments communs primordiaux. Les substances ne sont pas spéciales, il n'y a de particulier que les propriétés, les accidents, les manières d'être qui dérivent des arrangements divers. Cependant comme aucune chose ne peut sortir de rien, que les formes et les propriétés accessibles à nos sens sont suffisamment constantes, il en faut conclure que chaque être est qualifié jusque dans son principe et déterminé; et, comme au surplus rien ne se perd, un perpétuel courant matériel revêt successivement toutes les apparences.
Dans le moyen âge, si nous ne tenons pas compte comme intéressant nos sciences des rêves alchimiques, nous ne sommes arrêtés que par le nom d'Averroës (Ibn Rochd). Né en 1120àCordoueet mort au Maroc en 1198, il commenta en entier Aristote qu'il considère comme le maître souverain après lequel il n'y a plus rien à tenter, et cependant lui-même se montra disciple très indépendant et très original. Pour lui, Dieu et la nature sont également éternels, et rien n'a été créé. Entre l'ensemble du monde composé et Dieu, qui est comme en dehors de tout, presque inutile pour l'explication, il admet un esprit qui meut, une cause de mouvement analogue à l'âme du monde de Flalon et surtout do Plolin et à l'entendement actif d'El Farabi, philosophe du X' siècle. L'entendement actif, la cause vague ou Tensemble des causes, peut seulement cHangcr les rapports qu'ont entre eux les éléments matériels, à la façon de l'énergie que conçoivent les modernes ; mais ce pouvoir de changer les rapports suffit pour manifester les formes qui sont en lui. Donc, comme Aristote, il distingue la matière de la forme, mais considère celle-ci comme l'effet des forces sur la matière. On peut donc voir en Averroês un véritable dynamiste si l'on réduit l'entendement actif à sa valeur physique; cela est d'autant plus permis que pour ce philosophe les pensées naissent de la matière
en un ordre déterminé et qu'il n'entend pas faire entre les deux de radicale opposition.
Préoccupé d'astrologie» comme tous ses contemporains, il suppose que le mouvement circulaire du ciel contribue à manifester les formes qui apparaissent dans la matière ; il interpose donc encore en avant de l'entendement actif un ensemble physique qui tend à supprimer celui-ci comme lui-même a d^jà supprimé Dieu. Cette doctrine combattue par saint Thomas fut condamnée en 1420 par l'Université de Paris et en 1512 par le concile de Latran.
Dans la suite, le règne d'Aristote et les efforts pour arriver aux constructions statiques que nous avons exposées laissent un long inlervalle avant de voir reprendre par BufTon la tradition d}*namiste.
Georges-Louis Lcclerc prit d'une do ses terres le nom de Bu (Ton sous lequel il fut ensuite créé comte par Louis XV. Exact contemporain de Linné (1707ilS8) il en fut en quelque sorte l'antipode comme savant. Pour ce qu'il nous en faut dire, il est intéressant de remarquer d'abord que ses premières études furent mathématiques et c'est comme géomètre qu'il fut accueilli à l'Académie des Sciences. A l'inverse de Linné, qui avait vécu dès sor enfance à regarder le monde et dont les idées s'étaient progressivement formées sous cette vision directe, Buiïon se prit à observer avec un esprit déjà charpenté cl un système d'idées tout construit. Comblé d'honneurs de son vivant, membre de l'Académie des Sciences, puis de l'Académie française, il fut dans la suite presque rejeté par les hommes de science qui. ne voulant plus voir en lui que !c parfait styliste, méconnurent toules ses autres qualités. Peu d'esprits cependant sont plus pénétrants que celui-là et peu d'intelligences plus vastes se sont appliquées aux sciences naturelles.
Nommv irâendant au Jardin du Koi en 1739, il avait déjà trente-deux ans quand il entreprit sot^
Histoire naturelle dont les premiers volumes parurent en 1749. Elle devait embrasser toute la nature, mais ne contint que les minéraux, les mammifères et les oiseaux. Parmi ses livres, ce ne sont pas ses splendides descriptions qui nous retiendront, mais surtout ses deux mémoires sur la théorie de la terre (1749), sur les époques de la nature (1779) et les parties générales sur la croissance et la reproduction de son Histoire naturelle des animaux. Encore faut-il les dégager de tout ce qu'il a dû y g isser pour avoir la paix, pour ne pas entendre retentir à ses oreilles les accusations d'athéisme ou de libertinage : tout ce surcroit d'ailleurs est peu de chose et se superpose ti Tensemble du discours plutôt qu'il ne s y lie étroitement.
L'horreur de Buiïon pour les classifications est un thème banal et c'est aussi la raison pour laquelle il tomba dans le mépris des naturalistes collectionneurs. Elle se justifie par la nature de son esprit profondément critique et même sceptique, si Ton en juge par les confidences que rapporte Hérault de Séchelles dans sa visite à Bufl^on en 1785. Sa critique et son scepticisme néanmoins ne se diffusaient pas sur toutes choses pour tarir toute source d'action ; une parole éloquente comme la sienne n'aurait d'ailleurs pas pu naître et se répandre hors d'un esprit stérilisé par une aussi perpétuelle négation; mais il touchait droit au fond des questions et sa critique portait de suite sur les conditions de la connaissance humaine et sur les rapports de celle-ci avec la réalité naturelle.
<« L'esprit humain ne peut rien créer ; il ne pro- « duira qu'après avoir été fécondé par l'expérience et u la méditation, ses connaissances sont les germes de « sa production. » Il dit autre part : « Nos sens, comme M Ton sait, ne nous donnent pas des notions exactes « et complètes des choses que nous avons besoin de « connaître. » 11 faut utiliser des secours étrangers :
règles, principes, instruments « qui sont des ouvrages ^ de l'esprit humain et tiennent plus ou moins à la <- réduction ou à Tabslraclion de nos idées. Cette •< abstraction, selon nous, est le simple des choses et «* la difficulté de les réduire à cette abstraction fait •• le composé ». Et plus loin, M ajoute : « Nous pre- •« nous partout l'abstrait pour le simple et le réel « pour le composé. »
Telles sont les raisons pour lesquelles il se méfie des constructions qu'élève notre esprit et repousse les prétentions qu'on a de leur faire représenter en un tableau général fensemble de la nature; car on ne peut vraiment reprocher de n'avoir pas su goûter la mise en ordre ou concevoir un plan à Thomme qui a si profondément médité sur l'art de composer et qui a si admirablement traduit ses réflexions dans son Discours sur le style^ lors de sa réception à l'Académie française, en 1753.
Avec une vue iargemen: cosmique, il sait que l'homme « borné «i l'atome terrestre sur lequel il « végète, voit cet atome comme un monde, et ne voit «' les mondes que coro^ne des atomes »>. Pénétré des idées de Newton, il comprend dynamiquement la nature ainsi que le théâtre dans lequel « une seule « force est la cause de tous les phénomènes de la ma- « tière brute et cette force, réunie avec celle de la " chaleur, produit les molécules vivantes desquelles « dépendent tous les eflcts des substances organi- « sées M. Il pense que trouver une cause c'est rattacher tous les phénomènes à un autre si général qu'il ne puisse plus être comparé à rien ni par suite davantage connu, attendu que la connaissance n'a d*aulre base que la comparaison. liiilTon ne s'illusionne pas d'ailleurs sur les diflicultés qu'on y doit rencontrer. « Il faut pour que nous puissions mesurer une cause «< qu*elle soit simple, qu'elle soit toujours la même, ( que son action soit constante ou, ce qui revient
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« au môme, qu'elle ne soit variable que suivant une « loi qui nous soit exactement connue. Or, dans la « nature, la plupart des elTets dépendent de plusieurs « causes différemment combinées, de causes dont « l'action varie, dont les degrés d'activité ne semblent M suivre aucune règle, aucune loi constante, et que « nous ne pouvons par conséquent ni mesurer, ni M même estimer que comme on estime des probabi- « lités, en tâchant d'approcher de la vérité par le « moyen des vraisemblances. »
La notion générale de causalité ainsi posée est celle qui existe encore pour nous. Mais il s'agit sur ce terme de bien s'entendre et, dans la dynamique biologique, nous dirons avoir trouvé la cause d'un phénomène d'aspect très complexe quand nous l'aurons rattaché à un phénomène physique ou chimique, très complexe aussi peut-être, mais qui du moins passe pour connaissable. L'explication du phénomène initial est une autre tâche, et les biologistes auront pour leur part contribué à généraliser la solution dès qu'elle sera connue.
Le terme de cause, trop compréhensif pour entrer dans une représentation symbolique autre que celle de fonction au sens mathématique, est considéré avec méfiance par les savants qui redoutent la métaphysique; celui de force, plus abstrait, susceptible d'être figuré en direction et en grandeur, réduit le concept pour l'exprimer mieux, ce qui est ordinairement regardé comme un progrès, mais où nous voyons pour notre part une fâcheuse condition de la connaissance humaine qu'il faut rectifier sans cesse. Une technique plus avancée le remplacera peul-ôtre luimême un jour, dans rexplieation des phénomènes morphologiques et mor[>ho.i:éniques, par la notion de travail ou d'énergie, mieux capable encore d'endormir l'attention par une formule et de donner la chère illusion du savoir précis.
Dans Tétat actuel de nos connaissances, le fondement des conceptions dynamiques est dans cette idée si justement exprimée par Laplace : « Nous devons « envisager Tétat présent de l'univers comme TeLct « de son état antérieur et comme la cause de celui « qui va suivre, m
L'efîet peut être défini comme une fonction de ses diverses causes et du temps. La cause de chaque événement est à chercher tant en lui-même qu'en dehors de lui; mais cela ne suffit pas, il faut y adjoindre ridée de temps et de succession. De la considération du temps, il faut d'abord exclure l'avenir qui implique pour la cause la finalité et ne tenir aucun compte du devenir de L'objet étudié, ce qu'ont tant de peine à faire les embryologi$tcs que presque aucun d'eux ne s'y soumet sans réserve.
Restent comme durées permises à l'exploration le présent et le passé. Les physiologistes purs cherchent les causes contemporaines ou, comme ils disent, les conditions des phénomènes dont ils font l'étude, et, puisqu'il faut bien tout de même qu'elles soient antérieures à l'effet, ils les situent dans un bref passé. Les résultats qu'ils obtiennent sont pour toutes les sciences biologiques des données de premier ordre. Et, de même que les physiologistes sont arrivés à établir des déterminismes précis dans l'être vivant et agissant à l'état adulte, en s'appuyant sur la physique et la chimie, de môme il faut avant toute chose s'appuyer rigoureusement sur les données de la physiologie pour comprendre les modifications de la forme, qui sont en dépendance étroite avec le travail effectué dans le fonctionnement.
Mais on doit aussi penser que la morphogénie porte la trace de nombreuses actions accomplies dans un lointain passé et que nous ne pourrons jamais les revoir. Si pourtant rien ne se perd ni en matière ni en énergie et que tout dure en se transformant, il
importe d'avoir un moyen de reconstituer ces événements antérieurs, qui sont facteurs pour leur part dans les fonctions complexes que nous nommons les causes des événements actuels, et dont nous devrions dire seulement qu'elles rentrent à leur tour comme facteurs dans les fonctions que nous nommons elTets. Ignorants comme nous le sommes de ces fonctions, il faut pouvoir, avec les conclusions de la méthode expérimentale, induire, sans appliquer expressément celle-ci, le pourquoi du comment. Donc, pour retrouver la part qui revient au passé dans la causalité, on s'attachera à combiner les données de la morphologie cinématique et de la physiologie dynamique actuelle. Les interprétations dynamiques qui ont été proposées pour expliquer la diversité des formes vivantes et des processus par lesquels elles se réalisent se rangent en deux types principaux : celles qui n'interrogent sur la causalité que les événements présents, telles sont les théories de Geoffroy Saint-Hilaire ou dTves Delage, et celles qui la recherchent dans des phénomènes identiques à ceux qui se passent aujourd'hui sous nos yeux, mais placés au point de vue de leur action soit dans le temps actuel, soit dans le passé, les théories de Darwin ou de Lamarok peuvent en servir d'exemples.
CHAPITllE II Histoire expiiquée de ia Terre.
Sommaire, — La stratification et le dépôt dans les eaux. — Origine solaire de la Terre. — Ncptunicns et Plutonicns. — Comparaison des eficts anciens et de ceux que produisent les causes actuelles.
Pour commencer nous traiterons encore à part les eiTorls faits afin d'expliquer dynamiquement l'histoire générale de la terre. Celle-ci, en effet, liée d'une part aux sciences naturelles par les débris vivants dont elle fait Tétude, se rattache très intimement aussi aux sciences physiques et à l'astronomie.
Dans la seconde moitié du xvir siècle, on essaya d'adjoindre à l'action du déluge quelques causes physiques moins particulières pour tâcher d'expliquer les effets de la grande inondation. Woodward, après s'ôtrc assuré qu'en Angleterre et dans les autres pays la terre est en grande partie formée de strates fossilifères, admet que le déluge a dissous toutes les roches, les a délayées et brassées, puis que toutes en même temps se sont déposées quand le calme revint, 4ivec une vitesse fond ion de leur pesanteur : les plus lourdes d'abord et au fond, de plus légères par-dessus et ainsi de suite. Ccst un exemple des constructions