‹ Nature et sciences naturellesChapitre 4 sur 77 · CHAPITRE II D'Aristote à Linné · texte numérisé non relu

CHAPITRE II D'Aristote à Linné

^ffifiMitW. — Aristote et les Alexandrins. — Décadence des sciences naturelles à Tépoque romaine. — Les querelles scolastiqucs. — Retour d* Aristote au xin* siècle et renaissance scientifique. — LUmprimerie et la gravure. — Voyages des Portugais et des Espagnols. — Création des collections. — Découverte du microscope. — Multiplication des corps savants et des académies. — La nomenclature et la réforme de Linné.

Le |5remier inventaire des connaissances ainsi recueillies peu à peu et qui nous est parvenu fut dressé par Aristote de Stagire (384-322). Son œuvre est en même temps une construction intellectuelle, et nous y reviendrons plus au long, n'en parlant ici que comme d*un événement qui eut sur la science ullérieure un retentissement prolongé. Continuée par son disciple Théophraste d'Érésos, sa tradition passa, avec presque tout le savoir grec, à Técole d'Ale.xandric. Parmi les médecins célèbres qui cultivaient la science dans cette ville des Ptolémées, Thislolre a retenu les noms d*Hérophile qui vivait vers 3J0 avant J.-C. et d'Erasistrate mort en 237. Celui-ci passe pour avoir le premier disséqué des corps humains, ce qui, dans la suite, devint si longtemps impossible. Il avait reconnu que les nerfs naissent du cerveau.

et qu'après la mort les artères contiennent de Tair tandis que les veines seules ont du sang, exacte et malencontreuse observation qui devait pour des siècles égarer Tesprit et empêcher de comprendre la circulation.

Pendant toute la durée de la république romaine, les rares écrits agricoles {De re rustica) de Caton l'Ancien et de Varron ne suffisent pas pour empêcher de dire que dans ce peuple actif, guerrier et surtout administrateur, la science et la philosophie scientifique ne suscitaient que le plus médiocre intérêt. L'éloquence qui permettait de remuer le forum et d'accéder aux magistratures était la seule manifestation intellectuelle qui pût distraire du souci d'organiser matériellement et pratiquement le monde.

On accuse parfois le christianisme d'avoir par ses préoccupations supra-terrestres porté le dernier coup au savoir hellène; cela n'est guère exact, du moins à ses débuts, et quand il surgit sur les ruines de Rome, la science était bien morte et depuis longtemps. Sans doute il ne lui apporta non plus aucun secours; mais à toutes les grandes époques de l'humanité, il semble qu'une tâche pressante ait sollicité et aspiré tous les esprits capables de penser et d'agir; nous venons de le dire pour l'art de la parole ; à Tépoque de la Renaissance, ce furent les arts plastiques qui exercèrent cette séduction suprême; de notre temps ce sont les diverses sciences : historiques, linguistiques, archéologiques, naturelles, physiques et mathématiques. Après les siècles de lutte qui avaient rendu esclave la moitié des hommes, la tâche urgente était d'apporter au monde des paroles de paix et de fraternité, et toutes les nobles &mes s'y employèrent, dédaignant tout le reste.

Les maîtres impériaux du monde auraient pu peutêtre en exhibant aux arènes tant d*animaux exotiques entretenir une sorte de curiosité pour la diversité des

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formes ; mais la foule ne retirait guère de ces jeux que des exemples de cruauté et de bestialité.

Quand les peuples barbares en longues invasions achevèrent la ruine du grand corps sans &me qu'était devenu Fempire romain, la science ne donnait déjà plus qu*une vacillante lueur dans les beaux vers de Lucrèce et dans les écrits de Pline l'Ancien (23-79 après J.-C.) gigantesque compilation qui eut du moins Tintérèt de ne pas tout à fait laisser rompre le fil que rhumanité suivait depuis ses origines.

Jusqu'au ix* siècle, les luttes incessantes, les partages du soi faits et défaits entre les hordes germaines qui s'y étaient établies, les grands elTorts pour repousser en commun les nouvelles invasions des Huns au V* siècle, des Arabes au vm*, l'organisation du régime féodal ne laissent aucune trêve paisible dont puisse profiter la libre méditation. Les gens d'Église qui seuls représentent la pensée au milieu des hommes d'armes ont trop à faire pour conquérir dans ce chaos d'événements leur part d'influence, souhaitable alors il faut le dire; les antiques traditions sur l'origine des êtres ne hantent plus que l'esprit de quelques artistes qui les tracent en relief sur la pierre des cathédrales et en font à leurs successeurs le legs mystérieux.

Quand Charlemagne, après ses conquêtes, tenta une renaissance intellectuelle et fonda les écoles, l'Eglise, sous son égide, prit la direction des idées en même temps que des consciences, et, puissante maintenant, organisée pour l'administration elle eut ses penseurs officiels et sut étouITer la parole de leurs contradicteurs partons les moyens séculiers dont elle disposait. Le seul exercice du pouvoir, par un phénomène à peu près général, plus que l'essence même de ses dogmes, lui fit couvrir les idées traditionnelles d'une intransigeante protection qui devait durer dix iiècles.

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Les querelles scolastiques du ix* au xni* siècle, pourraient nous laisser assez indiCTérents si nous ne tenions à y faire reconnaître un certain intérêt relatif à la notion d'espèce et surtout à montrer qu'un plus mauvais milieu d'idées ne pouvait guère plus complè- ^'^ment entraver une renaissance des sciences d'observation. L'Ecole était réaliste, mais en appliquant à ce mot un sens tout opposé à celui que nous lui donnerions aujourd'hui. Par la voix de ses docteurs autorisés, Alcuin, Scot Erigène, saint Anselme de Cantorbcry, elle affirmait avec Platon la seule réalité des genres et des espèces indépendamment des choses qui tombent sous les sens, dites contingentes. Roscelin, breton d'origine, osa seul soutenir en 1085 que ler> idées générales n'ont aucune existence en dehors de notre esprit, que ce sont de purs noms auxquels ne correspond aucun être réel. Il fut suivi par quelques disciples que l'on appela nominalistes. Mais, ayant appliqué ses doctrines à la Trinité, il fut condamné au Concile de Soissons en 1092 et réduit, pour un lemps, à fuir en Angleterre.

Après le xm* siècle et jusqu'au xiv* l'École est toute réaliste : on ne dispute plus entre partisans de Jean Duns Scot et partisans de Thomas d'Aquin, scolislcs et thomistes, que sur la façon dont tes universaux ou idées générales peuvent bien former les individus.

Cependant un grand événement se prépare en dehors des docteurs; la civilisation arabe, aspirant les restes d'intellectualité de l'empire d'Orient, commence à briller d'un assez vif éclat. Les arts s'épanouissent, les sciences sont cultivées ; deux médecins naturalistes, Avicenne et Averroës ont une retentissante renommée tant par leurs idées propres, que nous analyserons à la place qui leur convient, que comme traducteurs et commentateurs d'Aristote. Ce fut par leur intermédiaire que le grand philosophe sortit de

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l'oubli et que fut renouée la tradition depuis si longtemps brisée.

La première traduction latine d'Aristote, faite sur le commentaire arabe d'Avicenne est due à Michel Scot (1210-1291) à rinstigation peut-être de l'empereur Frédéric II dont il fut le favori. Celui-ci, régnant à la fois sur l'empire et sur les Deux-Siciles, avait réuni à sa cour de Palerme une ménagerie d'animaux rares parmi lesquels se trouvait une girafe. Il vivait entouré de savants arabes et de médecins juifs, comme ils l'étaient d'ailleurs presque tous alors. C'est cet empereur qui permit le premier de disséquer des cadavres humains, autorisation dont pendant longtemps on ne proHta guère qu'avec timidité.

Le xin* siècle est pour les sciences comme pour les arts une époque active. Les données d'Aristote, remises en circulation, viennent s*ajouter aux vagues notions qui avaient persisté sur la genèse marine et qui, tombées dans le folk-lore, ne consistaient plus guère que dans la fable de Toie bernache naissant à la façon d'un fruit sur un arbre de rivage. Il faut signaler comme un événement considérable de la renaissance scientifique les œuvres de trois dominicains presque contemporains : Vincent de Beauvais (1200-1264), Albert le Grand (1193-1280) et Thomas de Cantimpré (1200-1270).

Vincent de Beauvais fut chargé par Louis IX de dresser une encyclopédie des connaissances de son temps et composa à cet effet son Spéculum majusj achevé en 1250. L'ouvrage contenait quatre parties : miroir naturel, miroir moral, miroir scientifique et miroir historique. La première nous intéresse seule et contient 350 noms d'auteurs, c'est une source précieuse pour les recherches d'érudition. L'auteur y cite un certain Philosophas qui est quelquefois Aristote, mais pas toujours, notamment dans le passage

OÙ ce Philosophus affirme Texistence de Toio ber« nache en Flandre.

Alberl le Grand s'occupa en môme temps de philosophie, d'alchimie et de sciences naturelles. Il essaya de donner un commentaire d'Aristote conforme aux vues de TËglise et contribua par son autorité à faire revivre le Stagirite comme naturaliste observateur, en retenant l'attention sur les faits qu'il décrit plutôt que sur ses principes, les seuls connus jusque-là par les résumés doctrinaux que l'on en possédait. On lui doit également d'avoir cherché un accord entre les réalistes et les nominalistes et d'avoir en somme préparé Tavènement de ceux-ci, guérison intellectuelle nécessaire avant que pût être abordée l'ère des progrès. D'après lui, le général est avant l'objet dans l'intelligence divine, avec l'objet dans la nature, et après l'objet dans l'esprit de l'homme. Cela suffit pour légitimer l'induction humaine, la seule qui importe à la science et pour permettre d'accéder au général en partant de l'objet, ce qui justifie et même impose l'observation.

Pour ce qui est de son observation propre, elle est encore facile à troubler; il déclare notamment que la mouche n'a que deux ailes, mais huit pattes, ce qui est deux de trop. Tout de même, il n'accepte plus sans contrôle tout ce qu'il entend dire et c'est le premier qui conteste la fable de la bernache ; il conserve encore cependant un bon nombre de préjugés sur les talismans, les remèdes secrets, les philtres, etc.... C'est en botanique peut-être qu'il a montré le plus de perspicacité en s'attachant à connaître et à décrire les graines, les fruits et les formes principales des fleurs.

Thomas de Cantimpré,d abord connu comme hagiographe, fut élève d'Albert le Grand, à Cologne. Il suivit les leçons de celui-ci, mais le fit en revanche profiter des matériaux qu'il avait recueillis et réunis

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dans son livre De naturis rerum. Cet ouvrage est encore un commentaire d'Aristote, ordinairement sensé, mais très finaliste et préoccupé d'abord d'ap« piications religieuses. A côté des données positives du philosophe grec, il fait honorable place à toutes les croyances, qui venaient aussi de Tantiquité, mais par une autre voie, sur les sirènes, les oies arborigènes, les onocèntaures, les phénix et les dragons.

Toutes ces œuvres préparaient dans TEglise même une révolution. Les nominalistes, silencieux depuis Abélard, reprirent la parole. Occam (1270-1347) combattit hardiment les réalistes ; mais en môme temps il défendit la suprématie du pouvoir civil et soutint Philippe le Bel contre Boniface VIII. Il fut frappé d'excommunication en 1330. Les réalistes d'ailleurs tenaient toujours le pouvoir et Buridan (1295-1360), élève d'Occam, professant à Paris la doctrine du maître, fut persécuté et dut s'enfuir à Vienne en Autriche. Toutefois les idées se faisaient peu à peu leur place, et le jour vint où P. d'Ailly (1350-1420) quoique nominaliste fut comblé d'honneurs et mourut cardinal.

Le rappel à l'observation commençait à porter ses fruits. Mondino (1260-1326), professeur à Bologne, bien que n'osant pas s'écarter des conclusions de Galien, regardait par lui-même et disséquait des cadavres humains. Le recueil de ses observations (1) ne fut au reste publié que beaucoup plus tard, à Pavic, en 1478.

Aucune œuvre nouvelle cependant ne paraissait; mais la connaissance retrouvée s'infiltrait partout peu à peu, les yeux s'ouvraient sur la nature, <c ce livre de Dieu que rien ne saurait altérer », comme le dit Raymond de Sébonde, théologien et médecin espagnol, professeur vers 1430 à l'Université de Toulouse.

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