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CHAPITRE IV

L'animé et l'Inanimé. — La reproduction.

Lhérédité.

Sommaire, — Nécessité de la génération spontanée. — Llmpossibilité actuelle do la réaliser est la source de tous les doutes théoriques. — Histoire naturelle du feu traité comme un vivant. — Lliérédité est uno catégorie de Tentendement. — Intoxications çt conservation héréditaire des toxines.

Avant même que Ton puisse préciser pour cliaque cas le comment et le pourquoi dans le déterminisme des formes par le milieu, une pareille conception exige tout d'abord deux postulats préliminaires, à savoir : 1® la genèse ou génération spontanée des vivants, des plus simples au moins, dans les seules conditions naturelles et aux dépens des corps inorganiques; 2« l'hérédité, c'est-à-dire la consen-ation des propriétés une fois acquises quand les circonstances s'y sont prêtées. L^idée de la génération spontanée est si nécessaire pour les spéculations dynamiques et si naturelle d'ailleurs qu'elle a été, dès l'antiquité, familière à l'intelligence humaine. Rien n'a pu la faire disparaître ; incessamment refoulée par les découvertes de fait sur les êtres élevés en organisation, elle était maintenue par ses partisans comme possible pour les formes les plus inférieures et le«

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moins connues. Les difficullés que rencontra Pasteur à faire admettre ses premiers travaux avaient leur source moins dans la nouveauté de ses doctrines chimiques que dans l'échec qu'il faisait subir par ses irréfutables démonstrations de la panspermie aux hypothèses de la génération spontanée même quant aux êtres les plus inférieurs de tous.

Au reste, malgré le triomphe des idées pastoriennes et bien que tout le monde doive convenir qu'en fait nous ne connaissons pas un seul cas de génération spontanée ni dans la nature, ni dans le laboratoire, pas un dynamiste ne renonce A considérer comme possible la réalisation des conditions, inconnues aujourd'hui, qui seraient nécessaires pour la voir apparaître. Ces conditions ont-elles été réalisées une seule fois dans le passé? Existent-elles encore quelque part, en quelque lieu inexploré du monde ? Pourrons-nous arriver à les reproduire nous-mêmes un jour dans nos laboratoires? Autant de questions qui doivent rester sans réponse, mais à propos desquelles on garde l'espérance invincible malgré les désillusions.

La dernière s'est produite à propos du balhybius, nom donné par Huxley à un être ramené du fond de l'Atlantique par les dragages du Porcupine en 1870. La masse amorphe, à consistance de gelée, animée de mouvements internes, semblait un rudimentaire protoplasme en train de s'organiser dans la vase abyssale. A l'analyse, il n'en resta plus que quelques sels de magnésie.

D'ailleurs, admettre sans réserve que la génération spontanée ne se réalise plus aujourd'hui n'est pas admettre qu'elle ne s'est jamais réalisée ou qu'on ne saura jamais la reproduire. Comme le fait très justement remarquer Dastre (1), n'en a-t-il pas été ainsi

1. Dastre : La vie •( ta mort p. 295. (Dibliothèque de philoso» phie scientifique.)

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pendant un temps infini pour le feu? on ne savait le reproduire qu'à l'aide d'un feu préexistant, pour les aimants? ils n'étaient engendrés que par un aimant antérieur; et c'est à peine si Ton arrive à se procurer aujourd'hui des cristaux de glycérine autrement qu'en semant sur de la glycérine surfondue des cristaux descendant de ceux qui apparurent spontanément en cours de route, pendant l'hiver de 18G7, dans un tonneau envoyé de Vienne à Londres.

L^mpossibilité actuelle de l'organisation spontanée jointe à l'hérédité qu'elle nécessite est presque toute la caractéristique de la vie (1); et nous pourrions sans grandes difficultés traiter comme un vivant tout objet que nous ne saurions pas fabriquer nousmêmes, par exemple le feu. Reportons-nous par la pensée à l'époque où n'existaient ni allumettes, ni aucune sorte de briquet, où Ton ne savait pas faire sortir le feu du mouvement; et supposons que nous ayons trouvé tout de même cet être dans les débris d'un vieil arbre frappé par la foudre et achevant de se consumer. L'être nouveau, tombé du ciel, présent des dieux, est bienfaisant et terrible; on aime à passer près de lui les nuits fraîches, mais il eiïraye les bêtes féroces moins hardies que nous.

Cet être que nous ne savons pas faire, nous allons pouvoir en parler comme d'un vivant. Tout d'abord il se meut, il peut s'échapper; si nous avions l'imprudence de le porter auprès des herbes sèches, nous le verrions bientôt s'élancer à travers la steppe, courir éperdûmcnt, et nous-mêmes effrayés n'aurions que le temps de fuir jusque par delà la première rivière, qui seule nous garantirait. Si, quelques jours après, notre émoi calmé, nous revenons au point où le feu nous a d'abord apparu, nous ne verrons plus rien, il s'est décidément sauvé. Peut-être pourrions-nous le

- 1. F. Houssay. La forme ei la m>, p. 696.

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rallrapcr encore en courant dans la direction qu'il a prise, opposée à la rivière ; peut-être en trouveronsnous quelque germe abandonné sur une vieille souche. Mais maintenant nous ne le laisserons plus s*enfuir, nous allons lui construire une demeure, une ca^e de terre battue entourée de pierres, que l'on nomme un foyer, et là nous aurons soin nous-mémeS| en échange de sa liberté, de pourvoir à sa vie.

Il faut d*abord lui donner à manger; pas plus que pour les animaux tout n*est bon pour cela, de la terre, des pierres, de i*herbe mouillée ne valent rien. Après divers essais, nous nous apercevrons que le bois, et surtout le bois sec, est son aliment préféré. En lui en donnant assez on le fait grandir. De plus, il faut que notre feu respire, Tair doit arriver facilement autour de lui et, si nous le mettions dans un espace clos, ou si nous le couvrions d'une peau mouillée, il étouflerait comme un mouton. Comme un animal aussi il laisse des excréments, et, dans le foyer où nous le tenons, s^accumule bientôt un énorme tas de cendres. Si nous n'y prenions garde on aurait beau rapporter de l'aliment et mettre du bois sur le feu, sa vie ne continuerait plus; il languirait d'abord intoxiqué, puis mourrait ensuite tout à fait. Il faut donc assurer son excrétion et le débarrasser de ses cendres. Ce n'est pas pour lui un caractère spécial qu'il faille lui apporter de l'aliment et le débarrasser de ses déchets ; car ceci n'est vrai que du ieu captif» dégradé par le parasitisme et comme un animal domestique à Tétable, aux besoins duquel il faut aussi pourvoir et dont il faut enlever le tumier. Le (eu libre dans la plaine ou dans la forêt court luimôme sur son aliment qu'il capture et laisse ses cendres derrière lui.

Ainsi qu'un animai il peut donc mourir si l'on n'assure pas suffisamment son alimentation et son excrétion et, dans ce cas, il sera trop tard pour rap-

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porter des aliments nouveaux, la vie du feu ne sera plus possible. SMl est vrai que nous ne sachions pas créer le feu, du moins nous pouvons le reproduire par sisciparité, c'est-à-dire en le coupant en deux parties et en mettant chacune dans un foyer distinct. Suffisamment nourries, elles croîtront toutes les deux et deviendront bientôt pareilles au premier feu dont elles son t issues. On peut aussi le reproduire par germe, c'est-à-dire prendre dans sa masse une petite partie convenablement choisie, particulièrement vive, bien dégagée d'excreta. En la mettant à part, en lui assurant les aliments délicats qui conviennent au jeune âge : herbes sèches, menues brindilles, nous la verrons bientôt grandir, se montrer peu à peu capable d'assimiler des aliments plus grossiers et jusqu'à des troncs d'arbres. Elle assimile en eiïet, puisqu'elle rend semblables à elle-même, puisqu'elle change en feu les aliments convenables que lui fournit le milieu extérieur. Elle assimile, elle excrète et Ton peut intégralement lui appliquer l'équation de Le Dantec :

a+Q = Xa + n

Ce qui revient à dire, avec plus de bonhomie, un peu de feu plus du bois égale beaucoup de feu plus des cendres, de la fumée et diverses substances de rebut.

Le feu qui naît, grandit, se reproduit et meurt peut aussi être malade. Nous venons de dire qu'il digère très bien le bois sec; mais si, d*aventure, nous lui apportons un morceau de bois vert, nous lui donnons une véritable indigestion dont il est tout troublé. Au lieu de la flamme qui monte avec des pétillements joyeux, nous voyons s'élever une épaisse fumée 'd'odeur fétide, on entend d'étranges gargouillements. Puis, peu à peu, les malaises disparaissent et le feu reprend son éclat primitif si la quantité de substance

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indigeste n'a pas été trop forte; car Texcès de cette mauvaise alimentation serait capable d*amcner la mort. On pourrait ainsi faire un livre très documenté, et qui paraîtrait ridicule seulement à la pensée des allumettes, mais qui eut été sublime et presque religieux pour nos Ioint<iins ancêtres adorateurs du feu.

Du reste, si le feu rcsic pareil à lui-même, à la condition qu'on lui donne toujours la môme alimentation, il peut subir de grandes variétés quand les conditions de sa vie viennent à changer. Déjà, rien qu'avec les diverses sortes de bois, on obtient des variations importantes. Un feu de chêne, de chà** taignier ou de bouleau n'est pas un feu de hêtre ou de charme. Et si, au lieu de bois, nous mettons de la houille, quel feu dilTôrent n'allons-nous pas avoir? Si nous versons dessus certaines poudres, nous faisons apparaître les divers feux de Bengale, si nous y versons un mélange de charbon de soufre et de salpêtre, c'est un feu explosif. Tous ont des caractères communs qui nous feront toujours employer à leur propos le terme de feu, mais ils ont aussi des difTérences par quoi nous y pourrons caractériser et définir des espèces.

Par la façon dont il se manifeste, par sa physiologie, le feu ne saurait donc être distingué d'un vivant; il faudrait pour rencontrer entre eux des difTérences certaines examiner la structure et la composition chimique des substances. Ces deux qualités, en effet, sont uniformes chez tous les êtres vivants et en fait leur sont spéciales. Nous verrons toutefois plus tard qu'elles ne sont peut-être pas aussi nécessairement différentielles de tout autre objet qu'on le croit ordinairement.

Arrivons à ce qu'on nomme Phérédité. On désigne par ce mot l'ensemble des phénomènes à la suite desquels un étro donné est semblable aux parents dont il est issu. Kn statique, on y voit une propriété des végétaux ou des auimaux qui lait partie de leur

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définilion même. En cinématique, on reconnaît déjà qu'il s'agit moins d'une qualité que d'un ensemble de phénomènes dont la succession se répète. Aussi bien un être que l'on considère ne ressemble pas toujours à ses parents et quand sa vie débute, quand il est d'abord un œuf, il n'y ressemble pas du tout. C'est peu à peu qu'on lui voit reproduire une série de formes que ses parents ont reproduite aussi. La ressemblance n'existe plus entre eux qu'à deux moments correspondants; elle est une fonction du temps et du mémo ordre que la ressemblance d'une année avec celle qui la précède et celle qui la suit, traduite par la succession des mêmes étapes saisonnières. Les poètes ont assimilé parfois le printemps à la jeunesse de l'année, et l'hiver à sa décrépitude; personne n'a songé à les considérer comme issues les unes des autres et surtout parce que l'anthropomorphisme eût exigé la naissance de l'une à la maturité de la précédente et non à son agonie. L'hérédité ciné inatique apparaît tout de même moins comme une qualité ptuliculicre aux vivants que comme une répétition d'états qui n'est pas sans analogies et qui n'étonnerait pas si l'on en connaissait les causes.

Dans la dynamique, qui justement veut retrouver les causes, les conditions et la continuité qui relie tous les événements entre eux, Thérédilé n'est plus qu'une catégorie de l'entendemcnL Nous y rangeons certains faits qui, dans la réalité concrète, ne se distinguent pas beaucoup de ceux que nous avons l'habitude de classer dans un autre compartiment et qui ne sont point d'exclusifs apanages de la vie. En approfondissant le concept et les données sur lesquels il repose, il semble vraiment que nous avons coutume de l'appliquer seulement aux êtres (jue nous ne savons pas faire uous-mêines ni retirer directement de ce qui n'est pas eux, comme nous saurions par exemple extraire le fer de ses minerais plus complexes que

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lui, OU fabriquer par synthèse un corps organique en combinant ensemble des éléments plus simples qu'il ne Test. Notre admiration pour l'hérédité vivante vient surtout de ce que nous ignorons la façon dont elle se réalise.

Pour revenir à l'exemple dont nous parlions tout à l'heure, à celui du feu que l'homme ne saurait point produire encore et qui devrait, comme un vivant, se reproduire par germe, il faut bien remarquer que, dans la construction d'un nouveau feu, le germe initial disparaît entièrement, détruit dès le début dans l'amas nouveau. Il n'en reste aucune trace. En est-il tout à fait de même dans l'édification d'un être vivant aux dépens de son germe ? Weismann et toute une école derrière lui assurent que non, que dès les premières divisions cellulaires une partie du germe est mise de côté et ne prend plus en aucune façon part à Tultérieure activité de l'être qui grossit autour d*elle. Il y a de la sorte continuité du plasma germinatif, passant inaltéré d'être en être, et chacun de ceux-ci n'est en réalité constitué que d'un soma résultant de la multiplication répétée d'une partie seulement du germe. C'est la continuité du plasma germinatif qui assure la transmission permanente de toutes les qualités antérieures.

L'idée de Weismann ne paraît point jusqu'ici confirmée par les faits; la doctrine opposée, qui consisterait, avec Y. Delage, à assimiler tout à fait la reproduction des vivants à celle du feu, n'est pas non plus capable peut-être de rendre un compte suffisant de tous les phénomènes. D'après cette théorie le vivant, comme le feu, répéterait rylhmiquement les mêmes qualités parce qu'autour de lui seraient perpétuellement répétées les mêmes conditions et les mêmes actions. Le déterminisme scrrJt entièrement actuel et présent. Si cela est vrai pour une part et doit entrer dans la construction de la vérité totale, il y a quelque

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chose de plus. Le feu varie aussi vite qu'on le veut; et si nous considérons les dilTérentcs espèces que nous en avons distinguées, on peut en quelques heures passer de Tune à Tautre par le simple changement de l'aliment. Au bout de ce temps très court il ne restera plus rien de l'espèce initiale, « si ce n'est dans , les déchets ». Une petite partie de la cendre témoi- ' gnera par ses qualités qu'au début de l'opération il y avait un être dilTérent de celui qui la termine.

Pour les êtres vivants, la variabilité exprimée est d'abord beaucoup moindre et, par exemple, un changement dans l'alimentation peut amener dans l'être des transformations mais bien moins radicales que les précédentes. De plus, l'animal n'excrète jamais d'une façon suffisamment complète tous les résidus de sa vie cellulaire ; et l'analogue de la poignée de cendre primordiale, qui n'était pas capable de changer la nature du feu parce qu'elle était hors de lui, reste dans le vivant.

Depuis longtemps Bouchard a réalisé en médecine un considérable progrès en montrant que beaucoup d'états morbides chroniques ont pour cause une autointoxication de l'organisme laquelle, dit-il, est toujours imminente. Pour notre part, nous croyons qu'elle est permanente, qu'elle est à un plus ou moindre degré l'état ordinaire de tous les animaux et qu'avec la pesanteur, plus même que celle-ci, c'est la condition qui limite la croissance des êtres, les empêche de grandir indéfiniment et finalement produit plus ou moins tôt leur décrépitude et leur mort. De cette manière les humeurs du corps contiennent, outre l'aliment digéré qui vient tous les jours et qui est une cause de variation s'il varie, un résidu de déchets qui ne s'éliminent jamais et qui est une cause de permanence. Ce résidu croissant change le chi* misme de toutes les cellules, en particulier des cellules sexuelles, et| dès le début, règle la nature de leur

fonctionnement rien qu*en modifiant peut-être les bases de leurs histones.

Cest l'auto-intoxication, résultat de la lenteur des combustions comparées à celles que nous examinions dans le feu, qui semble le mécanisme assurant la continuité des phénomènes. Ceux-ci, d'ailleurs, en paraissant s'accomplir dans des êtres qui se succèdent, s'accomplissent en réalité dans un seul être qui croit tout le temps et dont les fragir«enls se détachent successivement pour durer un peu plus chacun que celui dont il sort. Si l'un des fragments d'êtres en question que Ton nomme individus vient à rencontrer un régime juste antidote de l'une des intoxications qu'il porte, c'est alors un des cas où les hérédités s'effacent; il y en a, mais dans tous les autres elles se perpétuent.

Un certain nombre d'expériences de Charrin et Gley donnent déjà un fondement objectif à celte manière de voir, conforme aussi aux vues théoriques de Le Dantec sur le rôle des substances excrétées dans la détermination de l'état adulte.

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