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CHAPITRE V

Les théories de l'évolution sans déterminisme initiai.

Sommaire. — D*EmpédocJe à Darwin. -« Sélection artificielle et sélection naturelle. — La lutte pour la vie. — La variation accidentelle. — L'évolution discontinue. — Brusque apparition des espèces. — La discontinuité des effets n^impUque pas la dlscon* tinuitô des causes. — Les mutations d'Hugo do Vries.

La notion d'évolution qui a pu naître, comme nou5« l'avons montré, des seules concordances cinématiques reçoit une force nouvelle dès qu'on lui applique l'idée de causalité et qu'on cherche à faire comprendre par là non seulement que cette évolution e.\iste et se traduit à nos yeux mais encore de quelle manière elle s'est réalisée. Les théories ne manquent point à cet égard; nous retiendrons seulement celles qui sont comme des types bien caractérisés auxquels se rattachent facilement les autres, ces dernières d'ailleurs n'ayant d'originalité que pour Tinterprétation spéciale de certains détails parliculiera» interprétation plus intéressante en technique qu'au point de vue général auquel nous nous sommes placés. Les constructions théoriques se peuvent ranger en deux catégories essentielles : les unes considèrent comme point de départ de l'évolution ultérieure uu chaos initial ou toutau moins

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une indôtermînalion dont on ne se préoccupe pas, ce sont elles que nous allons examiner d'abord; les autres s'appliquent à déceler la causalité dès Toriginc même des choses et nous les traiterons dans le chapitre suivant.

Le plus frappant exemple et le plus ancien de théorie évolutionniste partant de l'indéterminé originel est fourni par Empédocle qui naquit à Agrigenle, vers 450 avant J.-C. D après lui flottaient à l'origine au sein des eaux des éléments épars : tètes, bras, ailes, organes quelconques en un mot, qui, au hasard des rencontres, s'agrégeaient pour former des êtres disparates dans lesquels on retrouve les conceptions plus anciennes des sphynx, des taureaux ailés, etc.. Parmi les formes qui se constituaient ainsi, les unes étaient plus harmonieuses et mieux équilibrées que les autres, plus capables de vivre avantageusement : elles ont fini par persister toutes seules, ce sont elles que nous voyons ordinairement aujourd'hui. Dans cette doctrine rien ne manque, ni l'importance du hasard, ni l'optimisme fondamental, de ce que Ion retrouvera vingt-quatre siècles plus tard sous la plume de Darwin.

Pendant toute la durée de la suprématie intellectuelle de l'Église, les idées d'évolution, (fae nous avons vu persister par la conservation de symboles et de fables antiques, n'avaient tout de môme point une importance assez grande pour porter à la recherche des causes de cette évolution. La création biblique suffisait pour rendre compte de toutes les formes usuelles et quant aux formes monstrueuses ou aux genèses anormales, elles étaient simplement tenues pour d'inexplicables et miraculeuses curiosités. Aussi ne voyons-nous guère se renouveler les essais dans cette voie qu'avec les travaux d'Etienne Geoffroy Saint-IIilaire. Quand en 1820 il eut jeté les fondements de la tératologie et qu'il eut constitué une véritable science nouvelle en

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comparant et classant les monstruosités qui apparaissent dans le cours de divers développements embryonnaires, il lui sembla tenir le processus môme par lequel la nature avait diversifié les formes animales. Les monstres, si dilTérents des adultes dont ils sont issus» n en dilîèrcnt tout de même que pour des raisons connaissablcs. Les causes principales des monstruosités sont des arrêts de développement qui frappent certains organes, ou des soudures entre parties analogues. Un monstre est donc assez ordinairement un embryon partiel et un adulte partiel.

Les lourdes anomalies qui rendent la vie impossible assurément ne se perpétuent pas, mais, s'il en survient de légères, elles peuvent se transmettre et se fixer par rhérédité. Nuisibles à la race, les modifications sont pour celle-ci une cause d'anéantissement ; heureuses, elles représentent une meilleure adaptation au milieu et la race nouvelle a toute raison de se perpétuer. C'est encore le principe de la sélection posé par cet auteur en 1831 dans son mémoire sur rinfluence du monde ambiant. Bien qu'il considère la respiration comme le point de départ ordinaire des modiOcations possibles et qu'il rapporte de la sorte celles-ci à une action définie du milieu, sa conception à cet égard est tellement vague qu'elle laisse la porte ouverte à toutes autres variations qui pourraient accidentellement survenir et créer des monstruosités. En tout cas la variation insensiblement amenée par les modifications du milieu respiratoire, ou brusquement survenue, a son point de départ ordinaire sur l'embryon plus plastique que la forme adulte. La variation est toute donnée à la naissance de fêtre et sa vie ultérieure n'y changera pas grand'chose. C'est aussi le principe de la théorie que vingt-cinq ans après allait édifier Darwin.

Charles Darwin (1809-1882) a mené la vie la plus digne, tout entière consacrée à la recherche scienti-

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fique, sans aucune autre préoccupalion accessoire. La mesure dans la discussion, le scrupule à amonceler les preuves et les faits, la continuité avec laquelle il ne cessa de mûrir ses pensées avant de les exposer sont des traits tout à l'honneur de son caractère et qui ressortent tant de son œuvre scientifique que de sa correspondance si intéressante à divers égards. A vingt-deux ans, il s'embarqua à bord du Beagle sous la conduite du capitaine Filz Roy. Il visita successivement les îles du Cap Vert, le Brésil, Tahiti, la Patagonie, la Terre de feu, le Chili, les îles Galapagos, la Nouvelle Zélande, TAustralie, la Polynésie, Maurice, Sainte-Hélène, l'Ascension et après avoir touché Bahia revint en Angleterre. Il publia, en 1S37, le récit de ce voyage puis, sauf une monographie technique des cirripèdes donnée en 1853, il n'écrivit plus rien jusqu'en 1858.

A cette époque seulement il fit paraître une note résumant les conclusions de sa doctrine, au moment où Wallace, conduit par ses études sur le mimétisme, allait publier la pareille. Les deux auteurs s'entendirent pour que leurs communications fussent insérées dans le môme numéro dos proceedings de la Royal Society. De 1859 à 1881 les livres de Darwin se succédèrent. Les plus essentiels sont : VOrxgine des espèces^ la Variation des animaux et des plantes sous l'influence de la domestication, la Descendance de V homme et la sélection sexuelle^ etc. Il était pleinement conscient de la diiïérence capitale qui séparait sa théorie de celle de Lamarck, et, dans sa correspondance, il se montre à l'égard de son prédécesseur si irrévérencieux parfois qu'il semble ne l'avoir pas compris. Dans ses derniers travaux il marquait sous ce rapport une certaine évolution, accusée déjà quoique inavouée dans «Tcxprcs sion des émotions » et plus eccore accentuée parce fait que, dans la deuxième édition de V Origine des espèces^ il accorde aux influences du milieu une faible action

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possible, ce qu'il n'avait pas fait dans la première. Mais ce ne sont point ces concessions légères qui importent pour juger la qualité propre de sa doctrine. Celle-ci est tout autre el n'attache au déterminisme de la variation par Tambiance aucune importance véritable ; la variation est une donnée de l'être vivant, elle est avantageuse ou funeste dans la concurrence que se font sans trôvc les ôlres pour assurer leur vie; indéterminée, elle détermine par sa combinaison avec la lutte pour la vie une sélection ou un choix qui assure la transformation des espèces*

L'action que Darwin exerça par ses écrits fut considérable et Ton peut dire qu'il a été un des promoteurs du grand mouvement accompli pendant la seconde moitié du xix® siècle dans les sciences biologiques. Mais, pour notre exposé général des idées, une action est moins intéressante à étudier que les principes mômes de la théorie. En tant que doctrine dynamique, celle de Darwin pèche en restreignant la recherche des causes et en isolant en quelque mesure les vivants du milieu inanimé. De plus, elle oblige à considérer comme des données inhérentes au concept d'ùlre vivant la variation initiale et l'hérédité qui la perpétue.

Il importe beaucoup de critiquer dans le darwinisme les principes généraux eux-mêmes, car il est construit dans le détail avec tant d'art et de solidité, qu'on aurait peine à le combattre après avoir accordé les postulats qu'il réclame. Il s'appuie d'abord sur une série d'incontestables faits relatifs à la création de races animales ou végétales par les pratiques des éleveurs. Les races d'animaux domestiques : moutons, bœufs, j)igeons surtout dont la reproduction rapide permet de réaliser en peu de temps les modifications que l'on rcciicrche, sont plus distinctes entre elles que beaucoup d'espèces trouvées dans la nature et séparées dans les classifications.

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Dans ce cas le processus de leur apparition esl net, c*est la sélection artificielle; elle consiste pour l'éleveur à choisir dans son troupeau comme seuls reproducteurs les animaux qui présentent déjà une indication ou une tendance vers la variété désirée. Retenant ainsi de génération en génération ceux qui portent la modification maxima, il arrive à faire grandir celle-ci d'une incroyable façon. Ce sont là des faits.

La théorie consiste à les transporter dans la nature et d'abord à légitimer ce transport par un certain nombre d'autres faits. Il est bien sûr que dans la nature tous les animaux d'une môme ponte ne se ressemblent pas entre eux, on peut les reconnaître; il y a des qualités individuelles, des variations légères ou accusées. D'autre part, les animaux sont en perpétuelle concurrence pour leur vie, soit qu'ils se recherchent les uns les autres comme proie ou se fuient, soit qu'ils se disputent les vivres sur un territoire trop étroit ; c'est là encore un fait. D'autre part encore, il est certain que dans les périodes géologiques nombre de formes animales ou végétales ont disparu pour être remplacées par d'autres. Une première hypothèse consiste à considérer ce remplacement comme le résultat d'un choix ou d'une sélection naturelle, correspondant à la sélection arlificielle que produit la volonté de l'éleveur. Une deuxième hypothèse assigne comme facteurs à ce choix la lutte pour la vie et la variation, la première ayant eu pour résultat de conserver parmi les animaux ceux-là seulement qui étaient accidentellement doués de quelque qualité avantageuse et de supprimer ceux qui portaient quelque qualité funeste. Tout d*abord, la lutte pour la vie peut-elle être la cause d'un semblable triage? De Quatrefages avait bien montré déjà que loin de faire varier une race, elle aurait plutôt pour Icndanco de l'uniformiser. Lacazc-Duthlers, en 18C0,

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appelait le struggle for life la \o\ de destruction réciproque ; moi-môme en 1893 et Pfeffer en 1894 avons représenté que la concurrence est une cause de réduction sans triage dans le nombre des individus d'une espèce; tant que les conditions du milieu ne changent pas, Tespèce garde son équilibre en nombre et en forme et, quand les conditions varient, Tespcce est toute transformée ou disparaît toute. Si l'on veut dire encore dans ce cas qu'il y a sélection, celle-ci n'est plus qu^un efiet de l'évolution et non une cause qui la dirige ou la règle.

En outre, la sélection est après tout le contraire des morts précoces ; or, si ces dernières sont réglées en quantité, elles ne le sont pas en qualité. Il est môme bien certain que dans la plupart des cas elles surviennent par suite de conditions extrinsèques, indépendantes des qualités de Tétre, et qui ne sauraient être transmises par hérédité. Aucun être ne peut transmettre à sa descendance la qualité d'être ou de n'être pas noyé par un ras de marée, asphyxié par une éruption volcanique, écrasé par une cheminée, tamponné dans un train ; peut-il seulement transmettre quelque résistance spéciale à une maladie donnée, rien n'est moins prouvé et ce serait en tous cas en même temps qu'une certaine aptitude à en contracter d'autres qui ne vaudraient pas mieux. L'arthritique a peut-être des chances d'éviter la tuberculose, mais que ne risque-t-il pas en échange?

S'il est permis de se servir des tableaux où sont consignées en quantité les morts précoces dans un but pratique comme celui que poursuivent les Compagnies d'assurances pour taxer leurs clients, il nous semble difficile d'en faire la base d'une explication scientifique. C'est pourtant à quoi se réduit le darwinisme et toutes les théories qui, partant de l'indéterminé initial, sont obligées de prendre et de traiter comme une donnée Sensorielle primordiale des combi-

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naisons de l'esprit fort abstraites, des concepts profondément symboliques comme ceux de hasard et de probabilité.

Il est enfin une dernière critique qui s'applique à la méthode darwinienne et qui est au reste à peu près du même ordre que la précédente. C'est que la variation pour donner à la sélection quelque prise doit être avantageuse ou funeste. Or, pas un critère n'existe pour juger à priori si telle qualité sera bonne ou mauvaise ; ce ne sont même point là des concepts scientifiques, car ils ne se peuvent directement traduire en grandeur ou en nombre, si ce n'est à posteriori par le nombre des animaux porteurs de la qualité considérée qui ont subsisté ou qui ont disparu. Il n'y a plus alors aucune explication, puisque la théorie revient à constater que, dans la lutte pour la vie, ont persisté seuls les animaux porteurs de qualités capables de les faire persister et qui ne sont reconnues telles que par la persistance même.

La variation sans déterminisme, accidentelle, a pour caractère principal d'apparaîlre brusquement et du premier coup assez grande, si la sélection doit avoir quelque prise sur elle. Les disciples de Darwin, frappés plus qu'il n'élait lui-même parla nécessité de cette circonstance, en ont conçu l'évolution comme nécessairement discontinue. Us sont plus encore que Darwin tentés d'écarter du déterminisme ue la variation les conditions du milieu qui ne peuvent agir qu'en durant avec continuité. Certains même d'entre eux, comme Weismann, persuadés que le principe de variabilité est dans l'être lui-même se sont cfi'orcés de démontrer quo ie^^ variations acquises sous l'inHuence du milieu '.'j^lérieu.* par un être donné ne sont point susceptibles d'être héritées par sa descendance et que, par suite, elleb no peuvent intervei>*r comme cause dans révolution

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Pour d'autres, la variation est de sa nature propre discontinue. En 1894, Bateson a écrit un volume considérable (1), sorte de recueil où sont exactement notées les variations discontinues et sans tâtonnements. Variation discontinue veut dire apparaissant complète sans préparation, comme il arrive par exemple dans le cas de parents ayant cinq doigts à la main et qui produisent un rejeton avec sept doigts. En ce sens il y a évidemment des variations discontinues. Il se peut fort bien d'ailleurs qu'il n'y ait aucun rapport entre la discontinuité des espèces qui peuplent aujourd'hui la terre et la discontinuité qui survient brusquement du parent à l'enfant. Bien plus, il y a des cas où la seconde n'est qu'un reflet des causes continues qui ont déterminé la première; ce sont toutes les. anomalies de réversion et d'atavisme ou, ce qui revient au même, d'arrêt de développement. Bateson est cependant poussé à étudier la variation discontinue d'une lignée pour y trouver l'explication de la discontinuité spécifique qu'il ne croit pas possible de comprendre à l'aide des théories reçues.

D'abord, il n'est pas vrai que la discontinuité des espèces actuelles ne puisse être comprise comme le résultat de l'action des milieux continus, mais nous reviendrons sur ce cas. Par suite, il n'est pas nécessaire pour expliquer la discontinuité des espèces qu'il y ait des variations discontinues. Ce n'est pas à dire que leur recherche manque d'intérêt, mais en s'attachant surtout à noter les variations brusques dont le déterminisme échappe on ne peut guère prétendre à découvrir une explication. Les faits analogues à ceux que Bateson signale sont plutôt des énigmes qu'il y a lieu d'expliquer et des problèmes qui se posent. Il y a le plus grand intérêt à les

1, Matcncls for the sludy of variation treated wilh cspccial regard to disconlimity in Ihe origin of species. Lcndon, 1894.

poser, mais il ne faut attendre aucun éclaircissement du lait seul de les avoir énoncés.

Au reste, il est important d'établir une distinction profonde entre révolution discontinue et la variation discontinue. Évolution discontinue impliquerait à la fois la discontinuité dans la variation, dans les faits que nos sens perçoivent, en môme temps que la discontinuité dans la cause de ceux-ci. Pour employer une comparaison retirée de l'action des forces sur les corps matériels, il faudrait imaginer dans ce cas les modifications apportées aux formes vivantes comme résultant de chocs au lieu d'être produites par des forces constantes.

Mais, d'autre part, la variation discontinue se conçoit aussi très bien comme la manifestation d'une cause continue ; de pareils effets ne sont pas rares et certains sont classiques. A une solution basique de tournesol bleu ajoutons goutte à goutte un acide ; l'acidité de la solution croit conti* nuellement, mais rien n'apparaît à nos sens, quand survient un brusque virage au rouge. A partir de ce moment, la concentration de la liqueur en acide peut continuer à croître, rien ne se manifestera plus. La même cause avec une autre solution, par exemple l'alizàrine sulfo-conjuguée, produit un effet moins discontinu. Cet exemple, d'ailleurs, n'est pas sans intérêt immédiat, car il sert à faire comprendre un grand nombre de changements dans la pigmentation chez les animaux ou chez les végétaux qui sont parmi les plus frappantes variations discontinues.

Dans les phénomènes naturels il semble, tout au moins, que la brusque apparition d'une discontinuité dans une série, que l'on cherche à former en étudiant la grandeur d'une qualité quelconque sur les divers individus d'une espèce, tienne à ce qu'il existe une condition dont on ne fait pas état, que Ton ignore^

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