‹ Nature et sciences naturellesChapitre 60 sur 77 · LA QUESTION DE L^ESPÈCB · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE L^ESPÈCB

tout à fait subjective, arbitraire et n'ayant de solidité que dans la mesure où Tesprit humain lui-même a ses lois, en raison desquelles les divers spécificateurs oscillent entre des limites pas trop écartées, ce qui maintient une certaine possibilité d'accord.

Voyons donc à Tœuvre nos néo-réalistes. Quel sera pour l'espèce le critérium de l'objectivité? Le premier qui se soit préoccupé de la question et qui en ait parlé, avant même que Linné n'ait construit son système, est l'anglais John Ray. « La différence des sexes, dit-il, « ne suffit pas pour établir chez les animaux une « différence d'espèce ; les deux sexes, en effet, malgré u leurs différences secondaires souvent nombreuses, « viennent de la semence d'une espèce unique et « souvent des mêmes progéniteurs. L'identité d'espèce «< entre le taureau et la vache, entre l'homme et la « femme résulte de cela seul qu'ils naissent des M mêmes parents, souvent de la même mère. Chez les « plantes aussi, il n'y a pas de signe plus certain « d'identité spécifique que la provenance d'une plante « identique. Les formes différentes conservent indé- « finiment leur espèce et jamais l'une ne naît de la « semence des autres ou inversement. »

C'est donc le critérium de la génération posé avec netteté pour la première fois et cependant son auteur n'est pas aussi absolu partisan de la fixité des espèces qu'on le sera plus tard ; il n'est même pas conscient de la question qui va naître. « Il faut noter, « dit-il, que malgré sa constance ordinaire le signe « de l'identité spécifique n'est pas perpétuel ni infailtt lible. L'expérience enseigne que certaines graines tt dégénèrent et produisent, rarement il est vrai, des « plantes spécifiquement différentes de la mère. Il y a « donc dans les plantes transmutation possible des « espèces. »

Au fond, J. Ray avait très bien posé la question. Le critérium qu'il propose est juste d'ordinaire, c'est-

à-dire fréquemment, mais il est parfois en défaut, rarement à la vérité ; il exprime donc tout simplement une loi de fréquence, parfaitement utilisable en statique, mais qui n*est pas valable dès qu'on veut rétendre au delà. Elle ne peut plus être alors qu'un prétexte à discussions.

C'est, du reste, ce que de son côté BufTon avait parfaitement senti. On lui a souvent reproché d'avoir eu, relativement à Tespèce, des fluctuations et l'on a opposé entre eux certains passages de ses œuvres où il la dit constante à d'autres où il la déclare variable. Au fond, pour ce phénomène comme pour d'autres, il a su reconnaître qu'il y a du constant et du variable, que ce sont deux aspects sous lesquels on voit les mêmes choses et Ton peut ajouter seulement qu'il fut de plus en plus frappé par le second. Parlant de la nature entière qui s'offre à notre examen, il écrit : « Autant elle parait fixe dans son tout, autant « elle est variable dans chacune de ses parties et si « nous l'embrassons dans toute son étendue, nous ne « pourrons douter qu'elle ne soit aujourd'hui très u différente de ce qu'elle était au commencement et « de ce qu'elle est devenue dans la succession des « temps. »

Certainement, si Buffon avait su, ce que Cuvier et Lamarck démontrèrent plus tard seulement, que les fossiles ne sont pas identiques aux espèces actuelles il eût établi complètement la théorie de l'évolution, car il avait une forme d'esprit où naissait tout naturellement ce concept. BufTon a d'ailleurs eu très nette ridée de la variation sous l'influence de l'homme; quant aux plantes, en particulier, il expose qu'il suffit pour s'en convaincre de parcourir la grande collection de dessins coloriés, commencée dès l'époque de Gaston d'Orléans. « Les fleurs les plus belles de ce « temps, renoncules, œillets, tulipes, quoique déjà « cultivées» étaient tout<îs simples; dans les plantes

LA QUESTION DE l'eSPÈCB 233

« potagères, une seule espèce de chicorée et deus « sortes de laitues, tandis qu*aujourd*hui il y a plus « de cinquante espèces de chacune », et ainsi de suite. De même pour les fruits; la culture les a tellement modifiés que Ton peut dire avec BufTon : les noms sont demeurés, les choses ont changé. Le pouvoir de dégager ainsi les choses de leur nom, la réalité de nos symboles et de nos combinaisons, devrait être la marque du véritable esprit scientifique, mais Ton doit reconnaître que ce pouvoir est extrêmement rare.

Relativement d'ailleurs au critérium de la génération pourdéfinir l'espèce et les propriétés spécifiques, c'est encore BufTon qui nous fait remarquer que «dans « les animaux, la plupart des qualités qui paraissent « individuelles ne laissent pas de se transmettre et de « se propager par la même voie que les propriétés « spécifiques. »

Il est intéressant sur ces questions des propriétés spécifiques, comme sur beaucoup d'autres, de consulter Cuvier. La superbe originalité de son intelligence et la puissance de sa personnalité rendent manifeste le rôle de la nature des esprits dans ces controverses. Il traite avec quelque détail le sujet dans les Révolutions du Globe (1). Après avoir prouvé que les espèces fossiles découvertes par lui sont tout à fait diiïérenlcs de celles que l'on connaissait jusquelà, il ne craint pas d'examiner la question de savoir « pourquoi les races actuelles ne seraient pas des « modifications de ces races anciennes que l'on trouve « parmi les fossiles, modifications qui auraient été « produites par les circonstances locales et le chan- « gemcnt de climats, et portées «à cette extrême dilTé- * rence par la longue succession des années ».

Il écarte cette possibilité pour deux raisons : l'une

Page 1