‹ Nature et sciences naturellesChapitre 61 sur 77 · Pari», 1877, p · texte numérisé non relu

Pari», 1877, p

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est Tabsence des formes intermédiaires qui devraient établir la continuité et qu'il n'a point rencontrées dans les terrains explorés par lui, Tautre est la limite qui borne toujours les variations dans une même espèce. C'est cette partie de sa réfutation qui nous intéresse à l'heure actuelle.

Cuvier est moins que personne ému de n'avoir pas pour l'espèce un critère objectif ; elle comprend pour lui « les individus qui descendent les uns des autres « ou de parents communs et ceux qui leur ressem- « blent autant qu'ils se ressemblent entre eux ». Donc au critère objectif de la génération il n'hésite aucunement à adjoindre celui de la ressemblance, un jugement de notre esprit dans lequel il a toute confiance.

D'après la définition précédente, la variation permise, qui ne porte pas atteinte à la ressemblance spécifique, doit être tout au plus égale en grandeur à celles que Ton peut observer entre frères. Mais Cuvier constate, sans en être aucunement ébranlé, des différences beaucoup plus grandes que celles-là. Il croit se tirer d'affaire en leur accordant juste assez d*importance pour mériter le nom de variété et il suppose que ce terme nouveau, cette discontinuité nouvelle doivent parfaitement suffire pour tranquilliser tout le monde. Après avoir fait remarquer que, chez les animaux sauvages, les variations ne sont pas de grande amplitude et qu'elles portent seulement sur la fourrure ou sur des qualités extérieures, en respectant complètement les os, les crânes, le nombre et la forme des articulations, il ne peut s'empêcher de constater que chez les animaux domestiques ces variations sont beaucoup plus importantes. Par exemple, des chiens peuvent dilTércr pour le volume dans la proportion de 1 à 100 « pour la forme des « oreilles, du nez, de la queue, pour la hauteur rela- « tive des jambes, pour le développement progressif

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« du cerveau, dans les variétés domesliquos, d'où u résulte la forme môme do leur tête, tantôt grêle à « museau effilé, à front plat, tantôt à museau court, « à front bombé, au point que les différences appâte rentes d'un matin et d'un barbet, d'un lévrier et c< d'un doguin sont plus fortes que celles d'aucunes « espèces sauvages d'un môme genre naturel. » Enfin il y a « des races de chiens qui ont un doigt « de plus aux pieds de derrière avec les os du tarse « correspondants. » Chez d'autres encore il se développe une fausse molaire de plus soit à droite soit à gauche.

Ces constatations sont du plus haut intérêt, car ce sont les faits mêmes, multipliés en nombre mais non changés en nature, qui ont amené Darwin à repousser l'idée de la fixité pour l'espèce ; ils donnent au contraire à Cuvier l'idée que la variation est insigniOante. Toute la diiTérenco est donc dans le jugement de ces deux savants. Elle réside uniquement dans les qualités de leurs esprits.

Cependant la préoccupation de justifier l'objectivité de l'espèce ou, comme auraient dit les scolastiques, sa réalité suscita des recherches qui ne furent point sans intérêt. Puisque dans les définitions proposées le caractère de la génération était le seul accessible & l'expérimentalion, on essaya de le préciser par cette voie. De toute antiquité on avait opéré des croisements entre des espèces universellement reconnues comme distinctes par l'emploi de noms différents pour en désigner les individus. Le croisement de l'àne et du cheval avait très anciennement fourni le mulet aux peuples aryens tout au moins, car chez les sémites cette pratique parait avoir été interdite. Le fait banalement connu de Tinfécondité des mulets, sauf quelques rares exceptions portant d'ailleurs sur des femelles seulement, avait fait trans* former la définition de l'espèce en la suivante : c'est

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l'ensemble des individus capables de se reproduire entre eux en donnant des produits féconds.

Mais en essayant de divers autres croisements on reconnut que celui du lièvre et du lapin donnait précisément des produits indéflniment féconds. A la longue, il est vrai, les individus de cette race nouvelle faisaient retour par leurs caractères soit au type du lapin soit à celui du lièvre. Il fallut alors compléter la définition de l'espèce en ajoutant à la fécondité indéfinie la fixité des caractères obtenus sans retour aux deux types originels. Or, c'était réintroduire la notion subjective de ressemblance fondée sur notre jugement à laquelle on avait essayé d'échapper.

Au surplus, le caractère de la génération qui n'avait point donné de critère absolu et positif se trouva encore en défaut d'une manière négative. £n 1418, Gonzalès Zarco abandonna dans l'ile de Porto- Santo, près de Madère, une lapine qui, à son bord, avait fait des petits pendant le voyage. Cette famille prospéra si bien et ses descendants exercèrent tant de ravages qu'on dut abandonner tous les établissements de rile. D'après les mesures de Darwin, les lapins de Porto-Santo auraient, en quatre siècles, perdu presque la moitié de leur poids. Des différences importantes dans le pelage et surtout le fait qu'ils refusaient tout accouplement avec d'autres lapins devaient obliger à en faire une espèce nouvelle, alors que ces animaux descendaient avec une entière certitude de lapins ordinaires.

Charles Naudin a réalisé de son côté un nombre considérable d'expériences sur la métissage entre plusieurs espèces d'une môme famille botanique, particulièrement chez les cucurbitacées. Les hybrides obtenus de la sorte varient, au bout d'une génération ou deux, en des sens très divers et se ramènent en (In de compte à un petit nombre de types fixés que

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Naudin considère comme les espèces fondamentales de la famille, desquelles sont dérivées toutes les autres. On les retrouve en brassant ensemble les caractères qui ont naturellement divergé, de la même manière, par exemple, que Ton obtient sur une plaque photographique un portrait de famille en faisant passer devant l'objectif tous les membres de celle-ci, de telle sorte que leurs profils se superposent aussi exactement qu'ils le peuvent.

De cette façon les études sur la fixité de Fcspècc, suffisamment étendues et conduites avec assez de persévérance, ont fini par donner la notion de la variabilité et de révolution. Au reste, si Ton permetlait maintenant aux dynamistes d'intervenir dans la question, le fameux critérium de l'infécondité ne paraîtrait pas bien assuré. Les différences morphologiques en elTet, alors même qu'elles n'empêcheraient pas faccouplement, sont connexes de toutes les actions vitales qui ont modifié la composition du milieu intérieur et, par son intermédiaire, celle de toutes les cellules, en particulier de l'œuf. La vie de cette cellule, sa divisibilité, son avenir, sont trop soumis aux actions extérieures pour ne pas être influencés par la présence d'un spermatozoïde inaccoutumé. La cellule-œuf peut de ce fait être frappée de mort, ce qui est le cas de l'infécondité, ou de monstruosité par défaut, ce qui est le cas des hybrides stériles

Quoi qu'il en soit, nous pensons avoir montré que la notion d'espèce est de celles sur lesquelles l'accord est impossible tant qu'il y aura des esprits jugeant dilTéremment; elle se relie d'ailleurs aux controverses sur la génération. C'est le nœud par lequel toutes ces discussions sont attachées entre elles.

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