‹ Nature et sciences naturellesChapitre 63 sur 77 · LB PROBLÈME DE L*INDIVIDUALITÊ · texte numérisé non relu

LB PROBLÈME DE L*INDIVIDUALITÊ

animaux supérieurs, voisins de l*homme, très semblables à lui et qui pendant longtemps lui furent les seuls connus. Morphologique, physiologique et psycho* logique, chacune de ces idées est concordante avec les deux autres, dans les limites en question; elles constituent comme une gerbe bien liée qui semble un concept clair et parfaitement défini.

Mais dès que Ton en vint à étudier les formes animales inTérieures, la gerbe se dénoua; les trois idées se dissocièrent et tous les efforts faits pour les réunir de nouveau se proposèrent pour but de résoudre le problème de Tindividualité. On ne se douta pas un instant que le problème n'avait d'autre fondement que la disparité entre une construction de notre esprit et les phénomènes naturels; on voulut à toute force exprimer ceux-ci de façon qu'ils rentrassent dans celle-là. C'est comme si Ton voulait écrire sur un tableau en n'eiïaçant jamais; et, nous le répétons, l'homme admet bien d'efTacer certaines lignes auxquelles il ne tient pas, mais il ne peut se décider à en effacer certaines autres où sont écrites les lois mêmes de son entendement.

Le problème de l'individualité fut efTectivement posé à propos des vivants pour lesquels on doutait s'ils étaient des animaux ou des plantes, il fut donc abordé par le côté sentiment et conscience. En 1740, Trembley examinant à nouveau l'hydre d'eau douce déjà découverte par Leuwenhœk vit cet être vert et fixé comme une plante capturer des proies et les absorber comme un animal, mais bourgeonner aussi et se ramifier comme une plante. Afin d^avoir le cœur net de ce qu'il prenait pour des contradictions, il : résolut de trancher la question en recherchant si l'être était ou non capable de se reproduire par bouture. Alors il coupa dos hydres en long, en travers, en petits morceaux et vit chacun des fragments continuer à vivre et rcconàlilucr la forme dont il avait été arraché-

Dans le même temps, en 1741, son ami Bonnet faisait des expériences analogues sur une petite annélide d'eau douce, le tubifex, considéré sans aucune ambiguilé comme un animal. Coupant ce petit ver en plusieurs morceaux, il montra que chaque fragment se refaisait tantôt une tête, tantôt une queue, tantôt les deux. Le problème de l'individualité était posé, l'unité indivisible de forme, la conscience insécable échappaient au concept et la possibilité de vie indépendante restait toute seule, ne représentant plus alors rien que de paradoxal.

Plus lard, vers 1830, Dugès observa des planaires se divisant d'elles-mêmes par un étranglement transversal; le phénomène se répéta plusieurs fois, constituant ainsi une petite chaîne d'animaux tous semblables entre eux, qui finalement se séparèrent. Voici de quelle façon le problème de l'individualité apparut comme lié à celui de la génération avec lequel en vérité il se confond.

En 1819, Adalbert de Chamisso découvrit chez les salpes le phénomène qu'on a depuis appelé génération alternante. Les salpes sont des tuniciers pélagiques flottant en pleine mer; la forme générale de leur corps transparent est celle d'un tonnelet, et leur organisation interne, surtout si l'on en suit le développement, rappelle avec quelques dégradations celle des vertébrés. On connaissait des salpes solitaires dont la taille atteint 6 à 7 centimètres de longueur; Chamisso montra qu'il en existe d*autres, plus petites, ' agrégées en chaînes par dix ou vingt à la fois. La chaîne en question naît comme un bourgeon sur la saipe solitaire, le bourgeon s'allonge, en même temps que font saillie sur ses flancs d'autres bourgeons peu à peu dilTérenciés en forme de salpes. Eu fait, il s'agit d'un seul organisme qui croît et subit diverses dilTérenciations régionales, lesquelles répètent la forme salpe. Donc, reconnaître des salpes solitaires et

LE PnODLÈME DE L* INDIVIDU ALITÉ 243

des salpes agrégées est légilime, si l'on entend par salpe une certaine unité de forme, mais si Ton vient à dire qu'il y a des individus solitaires et des individus associés, on fait équivaloir exclusivement unité individuelle et unilé formelle, en considérant comme insignifîantes l'unité de conscience et l'indépendance de la vie.

Un peu plus tard, en 1829, Sars, pasteur à Manger près de Bergen, découvrit le cycle complet du développement pour les grandes méduses. L'un de ces animaux pond un œuf qui se développe en un organisme tout différent. Il donne, en eiïet, un petit polype appelé scyphistome, fixé au lieu d'être libre; puis par une sorte de bourgeonnement celui-ci produit des êtres analogues à de petites méduses qui se détachent les unes après les autres et finalement évoluent pour devenir semblables à la première méduse par laquelle nous avons commencé le cycle. Sars ne manqua point de comparer ce mode de développement avec celui qu'avait décrit Chamisso pour les salpes et il créa le nom de générations alternantes.

Lovénde Stockholm reconnut, en 1841, le processus sur des cœlentérés fixés. Leur forme primitive est un polype simple, puis elle se complique par une croissance irrégulière, portée tantôt sur un point et tantôt sur un autre, amenant çà et là des excroissances ou bourgeons qui finissent à leur tour par prendre la forme de polypes. En un point quelconque de Tôtre devenu rameux, un des bourgeons acquiert une forme légèrement modifiée qui, peu à peu, prend Taspcct d'une petite méduse dans Tintérieur de laquelle se dilTérencicnt des éléments sexuels. Celte forme de méduse reste fixée sur Tôtre où elle fait saillie et en est alors comme un organe, ou bien devient libre et l'on ne manque pas alors d'y voir un individu, appellation déterminée dans ce cas par rindépendance do la vie

et par l*acquisition d'une conscience distincte. Ce n*est donc plus la môme déflnition que tout à l'heure.

Si Ton veut prétendre cependant qu'il s'agit toujours de l'unité de forme et de cela seulement, que Ton considère l'alternance entre la forme polype et la forme méduse, pourquoi alors employer le mot individu qui ne veut pas dire exclusivement forme. Pourquoi, si ce n'est pour introduire subrepticement la notion de consciences séparées et de consciences confondues, d'êtres isolés et d'êtres réunis, d'association, de colonies, toutes métaphores qui insinuent faussement l'idée de rassemblement, de soudures, de fusion subséquentes à un isolement initial, tandis que le processus véritable est la division et la séparation poussées plus ou moins loin.

D'après les idées publiées par Steenstrup en 1847, il faut considérer qu'il y a, dans tous ces cas, deux générations à se suivre dont l'une est sexuée, par exemple dans le cas des salpes, la salpe solitaire, produisant des œufs qui vont se loger chacun dans une des salpes agrégées; celle-ci en est en quelque sorte la nourrice et en assure la nutrition et la dispersion. De même dans les colonies de polypes l'œuf est confié à la méduse qui l'emporte et ainsi de suite.

En 1847, P. J. van Beneden de Louvain introduisit pour désigner ces faits très importants la rubrique de digenèse voulant exprimer par là une particularité d'évolution et l'opposer à la monogenèse, mode ordinaire du développement des êtres. En ce dernier cas l'œuf, d'une façon continue, sans cesser à aucun moment de paraître un seul et même être, arrive à revêtir la forme de l'adulte. Dans la digenèse, au contraire, il semble que plusieurs générations se succèdent. L'œuf, issu d'un type A, donne naissance à un type B, très différent par la forme et qui parait un individu difTérent en appuyant le concept seulement sur un de ses pieds, en n'y voyant que l'unité de

Page 1