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triste apanage de toute nature créée ; comme d'une belle occasion de déployer les ressources et les énergies latentes de la nature, de faire valoir dans l'homme ce qu'il y a de plus grand et de plus beau, la grandeur et la générosité du caractère, la royauté d'une volonté maîtresse et indomptable. Ces avantages sont tels qu'on s'étonnerait plutôt que Dieu en eut privé la nature innocente, s'il n'avait eu d'autres moyens de les compenser largement.
Ne dites pas qu'il devait nous épargner au moins l'angoisse suprême de la mort ; car la mort est le terme de l'épreuve, le passage à un état supérieur, où l'àme enrichie des acquisitions qu'elle a faites dans la vie mortelle et fortifiée par l'exercice, dégagée des entraves d'un corps qui désormais la gêne plus qu'il ne laide, entre dans le monde des esprits, vit avec eux et agit comme eux. Et si l'on veut que l'homme tout entier doive être récompensé et non l'âme toute seule ; si l'on veut du moins que l'àme elle-même ne puisse avoir sa béatitude et sa perfection que dans l'union avec le corps : tout ce qu'on peut en conclure, c'est que la résurrection des corps ne serait plus un don purement gratuit, mais non que l'immortalité nous est naturelle.
Pour la convoitise, la question peut sembler plus délicate. Car ici nous ne sommes plus en face
d'un mal purement physique, mais d'un mal qui touche de si près à l'ordre moral qu'il a tout l'air d'être lui-même d'ordre moral. Cependant ic^ encore la raison parle en faveur du dogme. On pourrait arguer du fait que jamais philosophe païen n'a rien soupçonné là de mystérieux ni d'inexplicable. Mais allons plus à fond. Le composé humain est sans doute quelque chose d'étrange et de merveilleux. Un même èlre tenant à la fois de l'ange et de la bête, de l'esprit et de la matière, c'est un prodige que les Pères de l'Eglise ont souvent admiré. Non pas pour y voir quelque chose de monstrueux, mais, au contraire, pour exalter la grandeur de l'homme et louer la sagesse du Créateur, faisant de l'homme un microcosme, un monde en raccourci, comblant l'abîme qui semblait séparer à jamais la matière et l'esprit, les unissant en un tout harmonieux, établissant la continuité dans l'échelles des êtres depuis lange (. si près de Dieu » jusqu'à la matière « si près du néant ». Mais puisque cet être est à la fois animal et spirituel, il faut qu'il ait les tendances correspondantes à sa double nature, tendances vers le bien sensible en rapport avec sa nature sensible, tendances vers le bien raisonnable en rapport avec sa nature raisonnable. Or. il peut y avoir opposition entre le bien de la nature sensible et le bien de la nature spirituelle, entre le plaisir, par exemple, et le de-
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voir. L'homme sera donc naturellement tiré en sens contraires. De là au désordre moral et à la capitulation de la volonté, la distance n'est pas grande. Mais enfin ce premier mouvement n'est pas encore le mal moral, et la volonté reste libre de dire non. 11 y a même dans ce non de la volonté, en dépit des attraits contraires, dans celte victoire de la raison sur la passion, quelque chose de grand et de beau, analogue en bien des points à la victoire des martyrs sur les tyrans, à celle du sage que le monde peut écraser sans lui faire peur ni l'ébranler. 11 ne faudrait pas conclure de là que notre état présent est supérieur à celui d'Adam ou de la sainte Merge, dont l'intégrité parfaite ne connaissait ni luttes intérieures ni difficultés. Mais au moins ne voit-on pas que la sagesse ou la justice de Dieu exigeât qu'en nous créant il nous donnât cette intégrité qu'Adam reçut et perdit pour nous. Tout au plus la nature a-t-elle droit à un secours opportun contre les tentations trop vives ou contre les surprises de la passion. Mais l'intégrité elle-même, non moins que l'impassibilité ou l'immortalité, doit être regardée comme un don gratuit, gratuit même au regard de la nature innocente.
Si cela est vrai de ces dons qui, après tout, ne sont pas d'ordre divin, et sont plutôt préternaturels que surnaturels proprement dits, surnaturels
par rapport à nous, el non par rapport à tout être créé ou possible, à plus forte raison faut-il dire la même chose des dons d'ordre divin, comme la grâce sanctifiante ou la destination à la vision béatifique. Voir Dieu face à face, être avec Dieu dans des termes de fils à père, ce sont choses qui ne dépendent pas de l'horame, et auxquelles nulle créature, si parfaite qu'on la rêve, ne saurait prétendre ni avoir droit, à moins que Dieu n'intervienne d abord pour déifier la nature et lui faire produire des actes déiliques. Ce sont donc choses surnaturelles.
Qu'on nie, si l'on veut, l'existence de la grâce sanctifiante, ou qu'on en pervertisse la notion. Mais nul ne soutiendra sérieusement que la grâce sanctifiante soit due à la nature, s'il en a une idée juste ; ni que l'homme soit destiné nécessairement à la vision béatifique, s'il a quelque notion des conditions de la connaissance intuitive.
Ici encore, saint Thomas semble nous barrer la route. Il dit, en effet, que la nature a l'appétit de Dieu, qu'elle veut le connaître, comme on désire connaître la cause des effets que nous A'oyons, et que ce désir ne saurait se reposer que dans la vue et la connaissance intuitive de cette cause, tout comme nous ne nous contentons pas de la connaissance vague d'une personne aimée, de cette connaissance que peut donner d'elle la contempla-
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tion de ses œuvres : nous voulons la voir elle-même, la voir face à face. ^' 'est-ce pas nier ce que nous affirmons ?
Quelle que puisse être la pensée précise de saint Thomas, il est sûr qu'il maintient le caractère surnaturel de la vision béatiiîque et l'impossibilité absolue pour toute créature d'y arriver par ses propres forces ; sûr aussi qu'il ne regarde pas comme une souffrance pour les enfants morts sans baptême la privation de la vision béatifique, soit qu'ils n'en aient aucune connaissance, soit qu'ils voient clairement qu'ils n'y sauraient prétendre en aucune façon.
Rien d'ailleurs ne saurait prévaloir contre l'enseignement formel de l'Eglise. Or, c'est son enseignement formel, appuyé sur l'Ecriture et sur la raison, que la vision de Dieu est surnaturelle et gratuite, comme est surnaturelle et gratuite la grâce sanctifiante et la vie surnaturelle en nous, comme sont gratuits les mérites qui nous préparent à cette vision du Ciel. J'ai cité plus haut les propositions condamnées de Baius ; qu'on remarque la 3'', la 2 1". la 28". La 4" contient la même doctrine :
4. La vie éternelle était promise à l'homme innocent et à l'Ange, en vue de leurs bonnes œuvres ; et les bonnes œuvres suffisent, de par la loi naturelle, pour y arriver.
H6 >ATUUE ET SUUrs'ATUUEL
Les théologiens n'ont pas seulement décrit l'état du premier homme. Avec une curiosité que rien n'arrête, ils se sont demandé ce qu'eût été l'humanité, si Adam n'avait pas péché. N'est-ce pas là une de ces « curiosités théologiques » dont naguère souriait doucement M. Brunetière? Il faut bien pardonner aux théologiens le défaut commun à tous les spécialistes : dans la science qui est la nôtre, tout nous intéresse ; aucune question ne nous paraît oiseuse, plus on sait, plus on veut en savoir, et notre curiosité ne se résigne guère à ignorer. Et la science s'en trouve bien ; car les questions se commandent et s'éclairent, une remarque insignifiante a souvent mis sur la voie d'une grande découverte ; que de problèmes, regardés jadis comme insolubles, sont entrés ainsi dans le domaine du connaissable et du connu ! Qu'on permette donc au théologien ses questions indiscrètes et les audaces de ses spéculations : en cherchant à tout savoir, il finit par mieux savoir ce qui importe ; et s'il excède parfois, il y a du bon à excéder ainsi.