CHAP. III. — L ELEVATION PRIMITIVE II
Ici, nous serons moins curieux que les théologiens. Nous resterons clans les généralités qu'on peut savoir. Un double principe domine la matière. La nature eut été ce qu'elle est, sauf les privilèges dont nous avons parlé. Adam aurait transmis à ses descendants les privilèges qu'il avait reçus comme chef et représentant de la nature humaine; mais non les prérogatives spéciales et personnelles qui tenaient à son titre de premier homme, sorti directement des mains de Dieu.
La nature humaine se fut donc propagée comme à présent ; mais sans les désordres et les douleurs qui maintenant accompagnent la génération. La virginité n'aurait donc pas eu sa raison d'être, ni comme vertu individuelle, ni comme utilité sociale (i).
Les enfants seraient nés et auraient grandi, incapables au début de tout autre movivement que les mouvements qui conviennent à leur âge : ils auraient pu léter tout seuls, nous dit saint Thomas, mais non courir çà et là (2) Il paraît aussi qu'ils n'auraient pas pleuré (nul doute qu'ils auraient souri), n'ayant ni douleur, ni in.?omnie, ni caprice déraisonnable, et recevant des j)arents les soins les plus attentifs ; du premier coup, on eût com-
(i) Saint Thomas, t, q. 98, a. 2.
Il (S NATURE ET SlRNATinEL
pris leurs petits gestes, deviné et satisfait leurs désirs, prévenu à temps les misères de leur âge. Saint Thomas ajoute cpi'il serait né môme nombre de garçons et de fdles. Il le fallait, puisque nul ne devait mourir et que tous devaient se marier. La volonté des parents aurait eu sa part d'influence sur le sexe des enfants ; saint Thomas ne dit pas quelle part, ni comment ces volontés diverses auraient harmonieusement concouru à l'égalité numérique des petits garçons et des petites fdles ; il ne dit pas non plus qu'il n'en savait rien. Les enfants auraient eu la grâce sanctifiante et la justice originelle; mais ils n'eussent pas été impeccables (i).
Pour la science, ils ne l'auraient pas eue en naissant, et leur âme ei'it été la table rase d'Aristote ; mais il n'y aurait pas eu de crétins (non plus que de monstres) ; on eût appris en se jouant, et tous les proverbes se seraient trouvés faux qui disent la nécessité et la vertu éducatrice du fouet. Ils n'auraient pas eu l'usage de la raison, mais ils n'auraient pas été déraisonnables ; tout comme ils auraient ignoré sans être des ignorants (2).
On eût travaillé clans cet état bienheureux, et l'Ecriture nous dit exj)ressément que Dieu mit Adam dans le Paradis pour y travailler. Mais ce
(i) I, q. joo, a. I et 2.
(2) T, q. 100, a. I et 2.
CriAP. m. L ELKVATIO^i PRIMITIVE IIQ
travail eût été sans peine et sans fatigue, exercice normal d'une activité qui jouit en se déployant, elTort fécond et victorieux qui jamais ne se perd, qui jamais ne rencontre de résistance invincible. Le travail n'est donc pas la peine du péché ; mais seulement le travail pénible et stérile, la lutte à la sueur du front contre une nature ingrate et rebelle ( i ) .
(i) C'est un reproclie souvent fait à l'Eglise d'enseigner que le travail est la peine du péché, comme si elle ôtait par là à la dignité du travail. 11 y a dans c(- reproche bien des confusions :