‹ Nature et surnaturelChapitre 23 sur 89 · CHAP. III. L ELEVATION PRIMITIVE · texte numérisé non relu

CHAP. III. L ELEVATION PRIMITIVE

pas existé dans l'élat d'innocence ; il y a les relations de gouvernant à gouverné, et celles-là auraient existé. Il y aurait donc eu hiérarchie dans la famille, la femme soumise à l'homme et les enfants aux parents; il y aurait eu hiérarchie dans la société, classes sociales, fonctions diverses et services variés, car l'homme est un être social, el il n'y a pas de société sans principe dirigeant qui fasse l'unité, sans dépendances de toute sorte et mutuels échanges de services. Bref, il faut distinguer entre la sujétion de l'homme lihre et la sujétion de l'esclave : l'homme libre obéit et se laisse diriger, mais pour son bien à lui ou pour le bien commun (lequel est, au fond, une autre forme du bien personnel) ; au contraire, l'obéissance et le travail de l'esclave sont, de leur nature, pour l'utilité du maître. La première sujétion n'a donc rien de pénible ni de désavantageux ; il en est autrement de la seconde, car « chacun aime son propre bien et, par conséquent, il en coûte de voir aller à un autre le bien qui devrait être à nous » (i). En parlant de maître et d'esclave, saint Thomas a pris le cas extrême, l'esclave étant la chose d'autrui, et n'étant pas, comme tel, personne ni fin en soi. Mais le principe s'applique partout ; et il est facile d'en tirer les conclusions pour les di-

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verses relations de mailrc à serviteur, de patron à employé, etc.

A cette question se rattache étroitement celle de la propriété. Qu'eùt-elle été dans l'état d'innocence ') Elle eût été ce qu'elle est à présent. Car le droit de propriété est un droit naturel. Mais ce droit n'eut entraîné alors ni les abus ni les inconvénients qui en sont maintenant le triste cortège. D'un côté, ni accaparements, ni mauvais usage des richesses, ni injustice : une charité qui réaliserait l'antique idéal, en mettant les biens de chacun à la disposition de tous ; de l'autre, sécurité du propriétaire, qui n'aurait rien eu à craindre pour ses biens, pas de paupérisme, une répartition équitable des biens entre tous. Je sais qu'un bon nombre de saints Pères semblent attacher au péché le droit de propriété et la possession exclusive des biens. Ces mots égoïstes et froids, le mien et le tien, auraient donc été inconnus dans l'état d'innocence. — C'est là un de ces cas oîi il faut voir la pensée, non la lettre. Les Pères parlaient pour leurs auditeurs : ils eussent été bien surpris, s'ils avaient pu prévoir que « la science » du xix" et du xx" siècle verrait en eux des représentants du communisme ou du socialisme.

On voit comment l'idée des chrétiens sur l'état d'innocence diffère des rêveries de Rousseau sur l'état de nature. Pour ne relever qu'un point, pour

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Rousseau l'état naturel de l'homme est l'état sauvage, sans aucun rudiment de société ; pour nous, l'homme innocent eût été l'être social qu'il est par nature ; mais la société eût été une société idéale, comme auraient été parfaits les membres qui en auraient fait partie. Quel beau rêve, n'est-ce, pas que ce paradis terrestre en attendant celui du ciel ! Et ce rêve était celui que Dieu voulait réaliser pour nous.

Il y a pourtant un autre aspect de la question. Le péché était possible dans l'état d'innocence — non pas probablement le péché véniel, qui suppose l'ignorance, l'illogisme enfantin, des passions non soumises — mais le péché mortel : Adam et Eve ont péché dans cet état bienheureux ; rien ne prouve que leurs descendants auraient été confirmés en grâce (i). Or, quelles eussent été les conséquences d'un tel péché ? Quels eussent été les moyens d'expiation ? Sur ce point nous ne savons rien. Le péché eût été relativement rare ; mais il en eût paru d'autant plus énorme. Nous pouvons croire pourtant que la voie eût été ouverte au repentir. Dieu n'aurait pas abandonné l'homme tant qu'eût duré cette vie d'épreuve, et lui aurait offert son pardon. Quelques-uns l'auraient-ils

(i) I, q. loo, a. 2. — Sur la possibilité de commettre un péché véniel dans l'état d'innocence, cf. i, 2. q. 8g, a. 3, et passages parrallèles.

refusé ? Tout est possible. Mais rien ne nous permet une réponse tant soit peu fondée.

Qu'eût été le culte ? Qu'on se figure, si l'on peut, le culte chrétien sans Jésus-Christ, ou du moins sans Jésus-Christ souffrant (i) ; qu'on se le figure sans l'idée d'expiation ni de péché. Il y aurait eu quelques sacrements, puisque le sacrement, signe visible des réalités surnaturelles invisibles, convient si bien à la nature mixte de l'homme ; il y aurait eu un culte extérieur, culte individuel et culte social, car ce sont là des devoirs essentiels de l'homme. Mais tout cela ne serait pas le froid déisme des philosophes qui rejettent le surnaturel. L'homme eût été dans ce monde comme un fils tout aimant et bien aimé dans la maison de son père — ne le voyant pas encore face à face et vivant delà foi, mais en relations intimes et continuelles avec lui, le sachant présent^ priant et agissant sous son regard, recevant à chaque instant de lui la direction intime, et lui offrant amoureusement tout ce qu'il fait, tout ce

fi) Il n'est pas sûr, en effet, que, dans cette hypothèse, il n'y eût pas eu de Verbe incarné. Ceux qui admettent l'Incarnation dans l'état d'innocence, peuvent croire que tout le culte se lût groupé autour du Verbe incarné, ccmme c'est le cas pour le présent. Ils peuvent explicjuer de même l'expiation par l'appropriation des mérites de celui qui eût été, alors comme à présent, le chef de 1 humanité divinisée par la participation à sa filiation divine.

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