CHAPITRE IV
LE SUU>ATUREL ET LA NATURE
Distinction et unité.
Dieu avait surajouté à la nature d'Adam des dons surnaturels, comme la grâce sanctifiante, et des dons prélernalurels comme l'immortalité ou ^exemption de toute soutTrance. Ces dons, il les destinait à toute la postérité d'Adam, si celui-ci eût rempli certaines conditions ils auraient été transmis comme en héritage à tous les membres delà grande famille humaine, c'eût été comme un apanage de la nature innocente.
Avant de chercher comment nous avons perdu ces dons précieux, il faut étudier de plus près le rapport élroit entre la nature et le surnaturel, entre les deux ordres de biens qui se trouvaient si étroitement unis en Adam. Cette étude n'est pas
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seulement celle d'un passé qui n'est plus ou d'un présent qui aurait dû être et qui n'est pas. C'est une étude de ce qui est ; car, si notre nature n'a plus tous les privilèges de sa condition première, les principaux lui ont été rendus, le surnaturel est notre milieu, c'est l'air que nous respirons ; la vie surnaturelle est notre vie normale ; nous sommes dans l'ordre surnaturel.
A propos de ces rapports entre la nature et le surnaturel, deux séries de questions se posent, les unes qui regardent directement l'union des deux ordres dans le même sujet, les autres qui ont trait aux conséquences, pour la nature de cette insertion du surnaturel (1). Nous nous occuperons présentement de l'union entre choses si dissemblables et en apparence si incompatibles.
En toute cette matière, deux points, on le voit, sont à expliquer, la distinction entre la nature et
(1) Pour nous faire une idée tic celte doiijjle série de questions, comparons las rapports entre la nature et le surnaturel avec ceux qu'on peut étudier entre le corps et l'àme. Dans l'élude du composé humain, on s'attache d'abord à comprendre, autant qu'il est possible, comment deux principes aussi étrangers l'un à l'autre que la matière et l'esprit, peuvent faire un, tout en restant deux ; ou cherche ensuite les conséquences de celte union, et si elle est ou non à l'avantage des deux composants. C'est à peu près ce que nous ferons pour la nature et le surnaturel.
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le surnaturel, l'union entre la nature et le surnaturel. Cherchons donc comment les deux ordres se distinguent, jusqu'où ils s'appellent ou se supposent, comment ils s'unissent et se continuent soit dans l'état de grâce, soit dans l'opération surnaturelle. Etudes délicates, mais utiles : elles éclaireront notre foi et notre piété, elles nous mettront en garde contre une double erreur, l'erreur janséniste ou luthérienne, que les Rationalistes nous donnent à chaque instai>t pour l'enseignement catholique ; l'erreur pélagienne, que les protestants s'obstinent à trouver dans le fond même du catholicisme ; elles nous aideront à savoir quel accueil nous pouvons faire à certains systèmes d'apologétique qui roulent tout entiers sur les rapports entre la nature et le surnaturel.
Tout d'abord, il faut maintenir la distinction absolue des deux ordres. C'est un fait qui doit ressortir à l'évidence de nos études précédentes. En effet, qu'avons -nous trouvé en étudiant l'idée du surnaturel ? Nous avons vu que le surnaturel absolu est d'ordre dioin, et qu'il est par là-même
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au-dessus des forces et des exigences de toute nature créée ou possible, infiniment distinct, par conséquent, de tout ce que l'on peut appeler naturel ; nous avons vu que le préternaturel, ou surnaturel relatif, est d'ordre supérieur à telle nature donnée, tout comme le surnaturel absolu est d'ordre supérieur à toute nature concevable. Il est naturel à Dieu seul de se voir et de se comprendre : la vision divine est donc absolument surnaturelle, surnaturelle pour tout être créée ou possible. Il est naturel à l'oiseau, non à l'homme, d'avoir des ailes et de voler : la faculté de voler est donc préternaturelle, ou surnaturelle par rapport à l'homriie. De toute part les idées de nature et de surnaturel s'opposent comme contraires.
La même distinction apparaît quand on regarde le surnaturel tel que Dieu l'avait réalisé en Adam. L'Eglise nous dit, en effet, que ni la vision de Dieu, ni la grâce, ni l'immortalité ou les autres dons que nous avons perdus par le péché originel n'étalent dus à la nature du premier homme. La raison parle de même, et aussi, d'une certaine façon, l'expérience.
On le volt, il y a un abîme entre la nature et le surnaturel. Et ponr franchir cet abîme, la nature ne peut rien. Nous ne pouvons, si la grâce ne nous prévient, ni exiger, ni désirer efficacement, ni mériter en aucune façon, ni demander à
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Dieu rien de surnaturel, ni même nous y disposer positivement. C'est l'enseignement exprès de l'Eglise, souvent renouvelé contre les pélagiens, contre les semi-pélagiens, contre diverses erreurs qui, par quelque biais, retombaient dans le pélagianisme. Ecoutons le Concile d'Orange, 5^9, dont les décrets ont été spécialement approuves l^ar l'Eglise.
(( 3. Si quelqu'un dit que la grâce de Dieu peut se donner à la prière de l'homme, et que ce n'est pas la grâce elle-même qui nous fait prier, il va contre le prophète Isaïe et contre l'Apôtre...
a [\. Si quelqu'un prétend que, pour nous purifier du péché. Dieu attend notre volonté, au lieu de confesser que ce vouloir môme est en nous par l'infusion et l'action du Saint-Esprit, il résiste au Saint-Esprit lui-même qui nous dit par Salomon : C'est le Seigneur qui prépare la volonté' (i), et à l'Apôtre qui nous prêche cette salutaire doctrine : C'est Dieu qui opère en nous et le vouloir et le faire.
« 5. Si quelqu'un dit que, autant que le progrès dans la foi, le premier pas vers la foi, et la volonté
(i) Ce texlc est donné selon les Septante ; ni riiébrcu actuel, ni la Yulgate n'ont rien de semblable. Il y aurait d'autres observations à faire sur les autorités bibliques invoquées par le Concile ; mais ce sont questions qui n'on' rien de commun avec le sujet qui nous occupe.
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de croire par laquelle non s avons foi en celui qui justifie l'impie, et arrivons à la régénération du saint Baptême, n'est pas un don de la grâce... mais un effet natiu'cl, il se met en opposition avec les doctrines apostoliques : car saint Paul nous dit : Aoiis avons confiance que celui-là qui a commencé le bien en vous, l'accomplira jusqu'au jour de Notre- Seigneur Jésus-Christ ; et encore : // vous a été donné non seulement de croire au Christ, mais encore de soujfrir pour lui ; et : Cest la grâce qui vous a sauvés par la foi, et non vous-mêmes : car cest un don de Dieu. Car ceux pour qui la foi par laquelle nous croyons en Dieu est chose naturelle, disent en quelque sorte par là même que tous ceux-là sont fidèles qui sont loin de l'Eglise du Christ.
« 6. Si quelqu'un dit que sans la grâce nous croyons, voulons, désirons, faisons effort, travaillons, veillons, nous appliquons, demandons, cherchons, frappons à la porte de façon que miséricorde nous soit faite par Dieu, et refuse d'avouer que croire, vouloir, pouvoir faire tout cela comme il faut, est en nous l'œuvre du Saint- Esprit, qui se communique à nous et nous inspire ; et s'il subordonne le secours de la grâce à l'humilité ou à l'obéissance humaine, au lieu de reconnaître que, si nous sommes obéissants et humbles, c'est un don de la grâce, il résiste à
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l'Apôtre qui nous dit : Qn'avez-voiis que vous nayez reçu ? et encore : C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis.
(' 7. Si quelqu'un se croit capable par la force de la nature, d'un bien quelconque en rapport avec la vie éternelle, une bonne pensée, une bonne résolution, un acquiescement à la parole de salut, à l'évangile, tout cela sans une illumination et inspiration du Saint-Esprit, qui rend suave à tous l'acquiescement et la foi à la vérité, il est dupe de l'esprit d'hérésie, et ne comprend pas ce que Dieu dit dans l'Evangile : Sans moi vous ne pouvez rien; et aussi le mot de l'Apôtre : No?i que nous soyons capables d'avoir une pensée à nous comme de notre fonds ; mais notre suffisance est de Dieu (i). »
Il est bien évident, d'après cela, que nous ne pouvons, en vertu de notre nature, rien exiger de surnaturel, comme y ayant droit ; Dieu ne nous doit rien dans cet ordre ; si nous avons des mérites, c'est en vertu des avances qu'il nous a faites ; en couronnant nos mérites, il ne fait que couronner ses propres dons. Ainsi Dieu se manquerait à lui-même, s'il ne donnait pas à l'humanité les moyens de se développer, et datteindre sa fin ; il resterait juste et bon, quand môme il ne
(i) Denzinger, Encltiridion, n. i46-i5o. D'autres canons suivent, tous clans le même sens.
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nous aurait fail aucun don surnaturel. En nous créant j il s'engageait, d'une certaine façon, envers notre nature ; il ne s'engageait pas par là-même à nous faire aucun don surnaturel.
Nous ne pouvons, par les seules forces de la nature, désirer efficacement aucun don surnaturel. Un désir efficace est un désir qui emporte des moyens de réalisation à notre portée. On ne peut avoir un désir efficace de prendre à volonté son essor comme les oiseaux, ou de faire un tour dans la lune : les moyens nous manquent pour exécuter. Il en est de même relativement au surnaturel, tant que Dieu ne nous a pas lui-même fait les premières avances.
Nous ne pouvons, par les seules forces de la nature, rien mériter de surnaturel, ni à titre de justice, comme le serviteur mérite et gagne son salaire (merifiim de condic/no), ni à titre de convenance, comme un coupable en se repentant peut mériter son pardon [meritum de congriio).
Nous ne pouvons, par les seules forces de la nature, rien demander à Dieu de surnaturel, entendez une demande sérieuse, raisonnable, comme celle qui provient d'un désir efficace. Un enfant qui supplierait sa mère de lui donner un morceau de lune ne demanderait pas, au sens vrai du mot. Nous ne pouvons pas davantage, relative-
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ment au surnalurel, non pas même crier et demander l'aumône, comme fait le pauvre auprès du riche.
Nous ne j^ouvons nous y disposer positivement. On se dispose positivement à une chose en se mettant sur la voie, en s'oricntant vers cette chose. La nature ne saurait se préparer ainsi au surnalurel. Tout ce qu'elle peut, c'est de n'y pas mettre ohslacle, de ne pas fermer ses yeux à la lumière de la grâce, de ne pas houchcr ses oreilles aux invitations de Dieu.
Dans l'état présent, nous pouvons tout cela ; mais nous le pouvons par la grâce. C'est Dieu qui nous prévient, il dépend de nous de dire oui ou 710/1 h son appel ; le non est de nous seuls, le oui est bien de nous, mais avec et par la grâce.
Telle est la doctrine de l'Eglise sur l'impuissance absolue de la nature par rapport au surnaturel ; et cette doctrine, au moins depuis les jours du Pélagianisme, n'a jamais été mise en doute par un catholique.
Gela n'empêche pas les Protestants de répéter