CHAPITRE V
LE SURNATUREL ET LA NATURE
La question de leur opposition.
Pour compléter notre étude sur les rapports entre le surnaturel et la nature, un problème reste à résoudre, dont d'ailleurs nous avons recueilli les données dans nos précédentes études. Devonsnous regarder la nature et le surnaturel comme amis ou comme ennemis? La nature est-elle en opposition avec le surnaturel et le surnaturel avec la nature, de sorte que les deux ne puissent vivre et se développer ensemble dans le même homme ; ou bien, au contraire, devons-nous les regarder comme frère et sœur, destinés à s'aider l'un l'autre et à se prêter un mutuel appui ? Il semblerait que la question ne dût même pas se poser, tant la réponse paraît évidente. Elle le serait peut-être, spé-
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culativement et dans l'abstrait. Mais la chose paraît moins claire pratiquement et au concret. Voyons plutôt les opinions courantes à ce sujet.
C'est un principe de la théologie catholique, sans cesse rappelé par saint Thomas, que la grâce ne détruit pas la nature, mais la perfectionne. Et, d'autre part, qu'entendons-nous sans cesse répéter aux prédicateurs, que Hsons-nous sans cesse dans les livres ascétiques 1* Il n'est question partout que d'opposition entre la nature et la grâce, que de mortifier la nature pour faire régner la grâce. Saint Paul parlait déjà de la lutte entre l'homme charnel et l'homme spirituel, entre la loi des membres et la loi de l'esprit ; et depuis, c'est un écho qui ne cesse de retentir, de saint Augustin à Bossue t ou Pascal, de V Imitation aux Exercices de saint Ignace, de Racine à Verlaine, sur les deux hommes qu'il y a en nous et sur l'incompatibilité entre la nature et la grâce.
D'autre part, quel est le reproche que font aux catholiques les Rationalistes de tous les camps et de toutes les nuances.^ IN 'est-ce pas celui de diminuer la nature, de la mutiler pour faire place au surnaturel, de l'amoindrir en l'enrichissant, de la rendre esclave en prétendant l'élever ? Quelle est la fm de non-recevoir qu'on oppose sans cesse à la religion surnaturelle 1' Elle déprime la nature,
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elle exige que nous abdiquions. Qu'elle soit belle, consolante, haute et noble : on l'accorde. Mais elle exige des sacrifices que la nature ne saurait faire. Enfin, à côté même du catholicisme, les sectes les plus diverses s'entendent à établir le surnaturel sur les ruines de la nature, soit qu'ils absorbent la nature en Dieu, comme maître Jean Eckard et les mystiques panthéistes de tous les temps, soit qu'ils exigent comme condition à l'action divine en nous la cessation de toute opération naturelle et une sorte d'annihilation de la nature, comme Molinos et les Quiétistes, soit enfin qu'ils tiennent toute opération naturelle pour essentiellement mauvaise et, partant, pour incompatible avec la grâce, comme Luther, Calvin, Baius, Jansénius.
Ainsi de quelque côté que nous regardions les choses il semble impossible de méconnaître l'antagonisme irréductible de la nature et du surnaturel, et la nécessité, par conséquent, de choisir, de se prononcer, de sacrifier l'un ou l'autre. Et cependant la raison nous dit que cela ne doit pas être ; la foi semble tenir le même langage. Gomment résoudre cette antinomie?
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11 importe, avant d'entrer plus directement dans l'examen de la question, de faire quelques remarques et d'établir certaines distinctions capitales.
Et d'abord, tous ceux qui regardent la nature, dans l'état présent, commme foncièrement mauvaise et corrompue, doivent viser à diminuer la nature ou à la supprimer pour faire place au surnaturel. Or, ainsi pensaient les réformateurs du xv!*" siècle, ainsi les Baianistes et les Jansénistes, ainsi Molinos et plusieurs sectes de faux mystiques. Mais supprimer la nature, ce n'est guère qu'un mot, à moins de supprimer l'bomme, ce qui ne saurait laisser grande action au surnaturel. Il fallait donc tourner les choses autrement. Laissons la nature à ses misères et à ses instincts dépravés, puisqu'elle est irrémédiablement viciée, impuissante à tout bien et prompte à tout mal ; traînons-la néanmoins, puisqu'il le faut, comme on traîne un corps malade ou une jambe boiteuse, mais sans nous occuper d'elle, l'abandonnant à elle-même, soucieux seulement, pendant qu'elle se roule dans
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la fange, d'attacher notre cœur à Dieu par la foi^ par la contemplation ou par l'amour. Tous n'osèrent pas tirer pareilles conclusions ; mais quelques-uns ne reculèrent pas. « Je ne me fâche pas, disait Luther, contre Hans ou Madelon (ses deux enfants, tout jeunes encore), s'il leur arrive de faire pipi ou caca dans ma chambre. Le bon Dieu ne se fâche pas davantage contre nous quand notre nature commet le péché qu'elle ne samait éviter. » Molinos pensait de même, sauf qu'au lieu d'attribuer le péché à la nature corrompue, il le rejetait sur le démon : « Quand il nous arrive de subir ces violences, disait-il, il faut laisser agir Satan, sans prendre aucun moyen ni faire aucun effort ; il faut rester dans son néant; et quand il y aurait tous les désordi'es et toutes les impuretés, ce que l'on peut imaginer de pire, il ne faut pas s'inquiéter, mais plutôt rejeter tous les scrupules, les douteSj les angoisses ; car l'âme ainsi devient plus éclairée, plus forte et plus pure; elle acquiert une sainte liberté. » C'est une leçon que Tartufe ne pouvait manquer d'apprendre et de répéter. La seconde remarque regarde les Rationalistes, tous ceux qui refusent le surnaturel, comme contraire à l'indépendance et à la dignité de la nature. Quand même ils diraient vrai, il faudrait, si Dieu l'exige, s'incliner devant sa volonté. Il est le maître, et s'il lui plaît, en nous faisant un don
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si précieux, de nous imposer un sacrifice, nous n'avons qu'à nous soumettre. Refuser « l'aumône divine », c'est folie d'orgueil, et c'est crime. Folie de rêver pour soi l'indépendance absolue, de prétendre ne rien devoir à Dieu, comme si par notre nature même nous n'étions pas des êtres essentiellement dépendants, comme si tout ce que nous avons et tout ce que nous sonmies n'était pas une aumône de Dieu ! Crime aussi ; car Dieu a ses droits inaliénables sur nous.
Troisième remarque, celle-là à propos du langage courant. Quand les catholiques parlent de nature corrompue et viciée, de lutte contre les inclinations naturelles, de mortification nécessaire pour faire régner en nous Dieu et la grâce, ils ne l'entendent ni au sens de Luther ou de Baïus, ni au sens de Molinos et des faux mystiques. Ce qu'ils regardent comme mauvais ce n'est pas la nature — ils ne cessent de répéter qu'elle est bonne — ce sont les attraits sensuels en tant qu'ils contrarient la saine raison et la grâce ; c'est l'orgueilleuse suffisance et ce sont les désirs d'indépendance absolue, qui tendraient à nous faire oublier Dieu, à nous passer de lui, à ne reconnaître d'autre maître que nous, d'autre loi que la nôtre; Tout cela, ce n'est pas la nature ; tout cela, ce ne sont pas des tendances mauvaises en leur fond, ce sont des désordres, des excès, des envahisse-
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ments inclus du moi sensuel ou du moi superbe.
Enfin, notons qu'il y a parfaite analogie entre la question des rapports du surnaturel avec la nature et celle des rapports de la foi avec la raison. Ou plutôt c'est la même question dans toute son ampleur ou vue seulement dans une de ses principales applications.
Or, comme celle question est familière à la plupart des lecteurs catholiques, il suffira ici de rappeler brièvement les principes sans s'attarder à des objections maintes fois réfutées. En ces matières, il suffit d'avoir compris pour être convaincu. Voici donc sur les rapports entre le surnaturel et la nature la solution chrétienne et aussi la solution philosophique.
D'abord, si nous regardons les choses en ellesmêmes, et comme dans l'abstrait, le surnaturel n'ôte rien à la nature, ni ne l'empêche de se développer pleinement, avec ordre et harmonie ; mais il élève ses énergies et les dirige vers des hauteurs divines. Il n'ote rien à mes forces corporelles^ rien à mes puissances d'aimer ni à mes