CHAP. V. — LE SUR>'ATUI\EL ET LA >'ATURE
affections naturelles en tout ce qu'elles ont de légitime et de raisonnable, rien à ma raison ni à mon esprit critique, rien à ma volonté, ni à la libre et vigoureuse revendication de mes droits, ni à l'énergique déploiement de mes ressources naturelles et de mon activité. Il m'aide à en régler l'usage, il leur donne un but, des principes supérieurs d'action, un objet plus liaut, des stimulants nouveaux. Le surnaturel me pousse à mieux faire et pour des raisons plus nobles ce que je suis tenu de faire en vertu de la loi naturelle comme être raisonnable. Je n'en aime pas moins mes parents et mes amis, pour les aimer selon Dieu ; et si la grâce me pousse à les quitter pour Dieu, c'est dans des conditions où la saine raison dit la même chose. Je n'en suis pas moins actif et dévoué, pour mieux placer mon activité ou mon dévouement, pour ajouter à mes motifs naturels d'agir ou de me dévouer des motifs d'amour surnaturel, plus puissants parfois que tous les motifs de raison et de devoir. Pour me soumettre par amour pour Dieu à la direction d'un homme, en ai-je moins d'initiative? Pour croire ce que Dieu m'ordonne de croire, où est le sacrifice de la raison et de la critique, puisque la raison et la critique me disent qu'il est raisonnable et critique de croire quand Dieu l'ordonne ?
Mais, dira-t-on, le surnaturel exige qu'on se do-
170 NATURE ET SUUNATLUEL
mine, qu'on se mortifie, qu'on obéisse à l'aveugle. Il est vrai ; mais dans les cas oii la saine raison le dit aussi. Est-il contraire à la dignité de l'homme d'agir en homme plutôt qu'en brute? Il agit en homme quand il commande à ses passions ; il agit en brute quand il y obéit. Est-il contraire à la dignité de rhomme de respecter l'autorité, d'o])éir quand Dieu commande, soit par lui-même soit par ses représentants ; d'obéir par vues de foi, d'espérance céleste, d'amour divin ? L'obéissance de l'esclave peut être sans grandeur, celle du fils n'est-elle pas plus belle? Le travail mercenaire (si mercenaire il y a) n'est-il pas plus digne quand j'agis non pour avoir du pain ou des satisfactions d'un jour, mais pour avoir le bien des biens, qui est Dieu lui-même? En un mot, se dominer, se renoncer, se soumettre sont des nécessités de la vie raisonnable ; faire cela pour Dieu, c'est tout élever, tout ennoblir : il ne saurait y avoir en cela ni diminution, ni dégradation de la nature raisonnable.
Mais Pascal n'a-t-il pas dit qu'il faut s'abêtir pour croire? Or, s'abêtir, c'est bien se diminuer. Les ascètes ne disent-ils pas qu'il faut s'aveugler, sacrifier son intelligence et sa volonté quand le supérieur commande, devenir le corps mort qui n'a de mouvement que celui qu'on lui imprime, devenir le bâton du vieillard, un pur instrument
CIIAP. V. LE SURNATUREL ET LA NATURE I
de la volonté d'avitrui ? Or, tout cela c'est bien se mutiler et s'abaisser. On pourrait accorder que le mot de Pascal est brutal et excessif; accorder que les ascètes vont trop loin, au moins dans l'expression. Mais si l'on y regarde de plus près, on voit que de part et d'autre la pensée est fort exacte, et n'entraîne pour la nature aucun sacrifice de dignité ni de vie. « Abêtissez-vous », c'est-à-dire renoncez à cette superbe qui \eiû s'égaler à Dieu et discuter avec lui, qui se complaît en elle-même et ne veut rien reconnaître qui ne soit de son domaine et de son ressort ; faites-vous humble et jietit à vos yeux et devant les autres, détachez-vous de vos vues humaines et peisonnellcs pour vous rendre digne de recevoir une lumière supérieure. Qu'y a-l-il en tout cela à perdre pour la nature? Et n'y a-t-il pas tout à gagner .^ « Aveuglez-vous, laissez- vous mener », c'est-à-dire prenez les idées mêmes de Dieu pour règle des vôtres ; prenez sa volonté souverainement haute et droite pour règle de votre volonté faible et défaillante. Cet échange de vues et d'idées avec Dieu même, cette conformité à la suprême sagesse et à la suprême rectitude, n'est-ce pas, de l'aveu même des philosophes, la perfection de la nature humaine? Il faut dire la même chose de la soumission de notre raison à Dieu par la foi. S'il est naturel, s'il est utile, de s'en rapporter à un homme dont la compétence et
172 >'ATURE ET SURTîATUItEL
la sincérité sont hors de cause ; si c'est là une condilion de toute science et de toute vie, où serait le mal pour la nature de s'en rapporter à la parole de celui qui est l'infinie science et l'infinie vérité, alors surtout que cette parole m'apprend les vérités les plus sublimes, alors que cette soumission m'introduit dans le monde même de la science et des réalités divines?
Ainsi, à regarder les choses dans l'abstrait, quand on étudie les conditions de l'union en nous de la nature et du surnaturel, nous ne voyons dans cette union que profit pour la nature, qu'épanouissement plus parfait, qu'élévation à des hauteurs divines. 11 faut tout confondre et tout dénaturer pour y trouver autre chose.
Cette vérité devient plus manifeste encore si nous jetons un regard sur les réalisations les plus hautes du surnalurel dans le monde. Voyez Jésus^, le surnaturel incarné. IN'est-ilpas l'idéal inefTablement beau et attrayant de la nature humaine, n'est-il pas comme ime invitation vivante à nous élever vers la perfection suprême de l'humanité <}
CIIAP. V. LE SURNATUREL ET LA NATURE 178
Cette nature humaine, il est vrai, api^artient tout entière à la personne divine ; mais où est le mal, puisque, au lieu de s'appartenir, elle est toute en Dieu, puisque, au lieu de subsister en elle-même, elle est toute divinisée par une union inefïïible avec la divinité, et devient pour ainsi dire partie d'une personne divine ? Bref, le Dieu-Homme est l'homme parfait, l'homme aussi près de Dieu qu'il peut l'être en restant homme.
Après Jésus, il n'est pas de si parfaite réalisation du surnaturel que Marie, puisque la maternité divine met Marie dans l'union la plus étroite (après l'union hypostatique) avec une personne divine. Or, Marie n'est-elle pas, après Jésus, l'idéal de l'humanité, et ne faut-il pas dire d'elle, proportions gardées, ce que nous disons de lui? Enfin voici Adam innocent, tout pénétré de surnaturel, d'un surnaturel qui déborde, pour ainsi dire, de son âme divinisée par la grâce sanctifiante et les vertus, jusque sur son corps pour y mettre l'ordre parfait, la paix dans la soumission de toutes les passions à la volonté, la joie qu'aucune douleur n'altère, l'immortalité promise. Or, Adam, c'est l'homme idéal, riiomme parfait, l'homme que rien ne diminue et dont rien n'empêche le libre épanouissement.
Si nous descendons dans les régions de la nature humaine, soumise aux mêmes conditions que
ly^ NATURE ET SUR>'ATUREL
nous, quels sont dans l'histoire les plus beaux types de l'humanité ? Ne sont-ce pas les saints ? Et qu'est-ce qu'un saint, sinon un homme plus pénétré de surnaturel, oii le surnaturel s'est davantage développé, où il règne en maître ? Précisons encore. Où voyez- vous ce qu'un saint Paul, un saint Augustin, un saint Anselme, un saint Louis, un saint Thomas, un saint François Xavier, un saint François de Sales, un saint Vincent de Paul, ont perdu à se laisser dominer et envahir par le surnaturel, où ne voyez -vous pas ce qu'ils y ont gagné ? La grâce n'a rien éteint des lumières de leur intelligence, rien ôté à la vigueur de leur volonté, ni à la tendresse de leur cœur, ni à la délicatesse de leurs sentiments. Elle a tout ordonné, tout élevé, tout agrandi, elle a tout transformé en y mettant je ne sais quoi de divin ; elle a tout projeté dans un monde supérieur ; elle a partout ôLé le défaut, l'imperfection , elle a supprimé les inégalités et les heurts, elle a fortifié ce qui eût été trop faible, elle a adouci ce qui eût été trop rude ; elle a fait donner à la nature tout ce que la nature pouvait donner, et elle a comblé j^our une part les déficits de nature ; dans le tout enfin elle a mis je ne sais quelle harmonie supérieure et comme un rayon d'en haut. Regardez sainte Thérèse telle qu'elle est, et comparez avec Thérèse d'Avila sans la grâce et la sainteté. Ce serait toujours la même
CHAP. V. — LE SURNATUREL ET LA NATURE lyB
nature riche et belle ; mais quelle difTérence, toute en faveur de la sainte !
Si bien fondées que soient ces remarques, il reste cependant que, dans les conditions concrètes et ordinaires, le développement surnaturel ne va guère sans des sacrifices réels imposés à la nature. Pour être tout à Dieu, le Chartreux renonce à nombre d'avantages de la vie sociale ;la Religieuse n'a pas tous ceux de la vie de famille ; la pauvreté volontaire, tout comme l'indigence, peut imposer des sacrifices d'ordre intellectuel et moral ; la clôture monastique, de même. Dans un ordre plus intime, l'obéissance peut exiger des renoncements à des études utiles ou à des initiatives généieuses ; l'humilité chrétienne peut mettre sous le boisseau des talents destinés à se déployer et à s'épanouir au grand jour. On pourrait multiplier à Tinfini des exemples analogues, où il semble bien que le surnaturel diminue la nature ou l'empêche de se déployer. Il faut examiner ces cas de plus près.
Le plus souvent, la vie surnaturelle n'exige que les sacrifices déjà nécessaires pour réaliser pleine-
l'yÔ NATURK ET SURXATUREI.
ment notre être humain, noire être raisonnable. Dès lors, ils sont suivant le vœu de la nature Itnmaine, quoiqu'ils puissent contrarier les attraits de la nature animale et sensible. L'homme n'est homme que s'il sait maîtriser ses passions ; et il ne les maîtrise qu'en leur imposant des sacrifices. Sur ce point, être chrétien et être saint, c'est être philosophe, et le P. Fober avait raison de dire que rien ne ressemble tant à un saint qu'un homme parfaitement raisonnable. Et ceci ne s'applique pas seulement à la lutte contre les passions animales. C'est devenir plus parfait comme homme que de travailler à devenir humble, à modérer ses ambitions, à régler ses initiatives, à tout soumettre, en un mot, au contrôle cl aux lois de la saine raison. Il est des cas oi!i l'atlrait de la grâce ne fait que déterminer en quel sens l'homme fera valoir les ressources de sa nature et développera ses aptitudes et ses énergies. En prenant telle voie, en cantonnant son activité dans telles limites, onse ferme cent autres voies également ouvertes, on se rend incapable d'agir en tout autre domaine. Et cependant il faut se spécialiser pour faire quelque chose, il faut se déterminer pour agir ; car l'action est nécessairement particularislc. En choisissant un métier, on s'en interdit mille : faul-il en conclure que c'est se diminuer que de choisir un métier? Et il faut raisonner de même, si, au lieu de regarder le bien
CIIAP. \. LE SUOATUREL ET L\ >'ATL"RE ly/
individuel, on regarde le bien commun. Tous ne peuvent pas rendre à la société tous les services : il faut se les partager, et c'est pour cela qu'il y a des soldats, des cordonniers, des avocats, des juges, et les cent mille autres professions ouvertes à l'activité humaine. Le religieux et le prêtre renoncent à augmenter de quelques unités le chiffre des citoyens : où est le mal, si, grâce à ce renoncement fécond, ils arrivent à doubler ou à quintupler la valeur de ceux qui existent et, en les rendant meilleurs, obtiennent par contre-coup qu'ils deviennent plus nombreux ? Le Chartreux et la Carmélite ne mettent en circulation aucun bien matériel, admettons-le pour un instant : mais ils remplissent les fonctions, sociales aussi, delà prière et de l'expiation ; mais ils établissent entre le ciel et la terre un courant de désirs qui montent et de bienfaits qui descendent : n'est-ce pas aussi utile et aussi beau que d'écrire des romans ou de faire marcher le commerce ? Puisque chacun ne peut tout faire, et que chaque nature est bornée, ce n'est pas faire tort à la nature de choisir pour soi les rôles les plus sublimes et les plus désintéressés, dont personne ne veut, ceux de la prière, du renoncement, de la charité qui se donne au soulagement de toutes les misères physiques ou morales, pour laisser courir les autres dans les voies communes où ils se heurtent et s'écrasent, n'entrant
170 NATUHE ET SURNATUREL
soi-même clans la mêlée que pour porter secours aux victimes, et pour rappeler à tous de ne pas oublier, en ne songeant qu'à soi, aux jouissances et aux intérêts d'un jour, les préoccupations supérieures du bien social et du bien céleste pour soi et pour les autres.
Il peut enfin se présenter des cas où il y a perle réelle pour la nature dans la recherche du surnaturel. Ces cas sont de deux sortes. Dans les uns, la perte ne vient pas de la nécessité des choses ; elle est comme accidentelle et tient soit à une direction spirituelle insuffisante ou maladroite, soit à un manque de savoir-faire personnel. Je m'explique. Quelqu'un veut arriver à l'humilité : dans sa lutte contre l'aniour-propre, contre le désir excessif de briller, de se distinguer, de réussir, il pourra lui arriver de s'éteindre un peu, de trop se mettre sous le boisseau, de ne pas donner tout ce qu'il peut. Quelqu'un veut arriver à une grande liberté d'âme, à un grand dégagement du cœur : dans ses efforts pour bien régler ses affections et pour n'aimer qu'en Dieu et pour Dieu, il perdra peut-être.
CllAl». V. — LE SURNATUREL ET LA NATURE IJÇ)
au moins en apparence et pour un temps, quelque chose de sa tendresse, de sa délicatesse et de sa puissance d'aimer. Quelqu'un veut devenir parfait dans l'obéissance : il se peut que son initiative personnelle en souffre ou paraisse en souffrir. Dans ces cas, il y a sacrifice même pour la nature raisonnable. Mais ce sacrifice n'est pas cxujt% bien que ce soit souvent la voie la plus courte et la plus pratique pour arriver au but. Déplus, il est provisoire. A mesure qu'on approche du but, tout ce qu'il y a de bon et de valable dans la nature reparaît, mais élevé, mais épuré, mais transformé. Le parfait obéissant a toutes les initiatives raisonnables et toutes les audaces ; l'humble, qui n'a plus ni souci d'amour-propre, ni craintes vaincs, qui s'est mis dans le vrai et qui ne fait nul cas des jugements humains, qui ne songe plus à soi et qui n'a même plus à redouter la complaisance en soimême, va de l'avant avec la seule préoccupation du but ; rien ne l'arrête : il est inconfusible ; il parle de soi comme s'il était question d'un autre, il a toute sa liberté, tout son abandon. Et de même le cœur parfaitement libre et dégagé, qui n'aime qu'en Dieu et pour Dieu, n'a plus peur de se donner : il a toutes les tendresses, toutes les attentions, tous les dévouements ; moins il a de retours sur soi, plus il aime du véritable amour, qui veut le bien de celui qu'on aime. Quel cœur plus tendre que
l8() A'ATUHE et SLRNAriUF.t,
celui de saint Anselme ou de saint François de Sales ou de saint Ignace ?
Si ceilaines Ames n'arrivent jamais à rpanouir aussi pleinement leur nature dans le surnaturel, si les ailes de l'oiseau ont été coupées pour ne plus repousser, il y a toujours dans le profit surnaturel une compensation surabondante jiour le sacrifice imposé à la nature; et c'est la nature même qui bénéficie de l'e prolil siirnalurcl.
11 est un second cas où le surnaturel semble aller parfois contie la nature et contre les tendances naturelles même raisonnables. Ce sont des excès de mortification à ruiner la santé ; ce sont des désirs et des recherclies d'humiliation allant à sacrifier la réputation, à passer pour fou ; ce sont des dépouillements, rpii ne fieniicnl [>lus coin[)tc tic la prudence et du soin raisonnable de ravenir ; c'est une tendance générale à contrarier la nature pour la contrarier, à marcher au reboursdu senshuuiain et des méthodes ordinaires ; à prendre pour arriver au but les moyens les mieux faits en apparence pour échouer. C'est Louis de Conzague mourant, qui demande en grâce (|u"t>n le couche sur la cendre et qu'on le llagelle des pieds à la tète. C'est Marguerite-Marie ou Catherine (.le Sienne, choisissant une couronne d'éi)ines au lii'u d'une couronne de roses. C'est Ignace de Loyola, \i\aut comme un pau\re mendiant, heureux quand les
( iiAi'. V. — ij'i SLioAii lii-i. i;r I \ NATUUn iSl
oiiCmiiIs le |)oiirsiiivfinl de leurs liiu'os. C'est Jean- Ha])lisle rie la Salle, ahaiidonnaiil, |)Our fonder riiisliliil (les l"'ièrcs, son canonical, ses revcmis, SCS relations a\ec les riches et les puissants, tout ce qui pouvait lui iiti(^ utile pour son <iMivre. I.es exemples pareils ne se comptent pas dans la \ic des sainls. ()n dirait la haine de la nalnre |)ai(<' (|no c'est la nature, le mépris de la |)rudcnce et de la raison, je ne sais rpiel hfsoin d'a^dr au rehours du sens cuniiiniii. (|iii a|iri''^ loiil c'-l le Itnii sens. Comment ne pas \n]v là, clic/ les i('|)r('seiilanls les plus lypi(|ncs du -m rial nul, l'indice d'un antagonisme irr('(lucl ihlc ciiiic la iialiu'eetle surnaturel !> Les Pélagiens re[)ro(;haient à saint Jérôme et i saint Augustin d'introduire le Manichéisme dans la dogmalicpie chn'tiiniK', et l'aecusalion a été hien d(^s (Vjis répétée de^juis. Nous savons déjà (|iic la dogmaticpie rhiélienne n'est |)as en cause ; niais l'ascétisme chrétien ne piète t il pas davantage h l'accusation}
J'our a\(iii' l'cxplicaliDn de ce fail , c'cvi du eu lé de Jésus (pf il faut icfjaKier. Jésus, [)our faire sou œuvre de rédem|)lion, avait deux voies ouvertes devant In! : il p(»n\ail nous sau\er ))ar les moyens de la sagesse humaine, marcher d(; triomphe en triomphe, gagnant l(!s hommes par l'argent, par lélcKpiencc. [)ar les a|)p.Us terrestres, [)ar tout ce (jui séduit el entraîne les foules. Les apôtres au-
l82 NATURE ET SURNATUREL
raient marché dans la vole du Maître, au cas où le Maître n'aurait pas fait l'œuvre entière par luimême ; et la conquête du monde eût été le chefd'œuvre de la sagesse humaine, de la force humaine, des moyens humains. Il n'a pas fait cela. Qui ne sait à ce sujet la doctrine de saint Paul, résumant la pensée de Jésus ? Je ne prêche pas, dit-il, avec une parole habile ni un art raffiné, (( pour ne pas rendre vaine la croix du Christ. Car la parole de la croix est folie à ceux qui se perdent ; mais à ceux qui se sauvent, à nous, elle est la force de Dieu. Dieu n'a-t-il pas fait folle la sagesse de ce monde ? Le monde n'ayant pas su, avec sa sagesse, reconnaître Dieu dans sa sagesse, il plut à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication. Les Juifs veulent des prodiges, les Grecs demandent la sagesse, et nous nous prêchons le Christ crucifié, scandale aux Juifs, folie aux Gentils, mais aux appelés, Juifs et Gentils, le Christ force de Dieu et sagesse de Dieu ; car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes... Dieu a choisi ce qui est fou dans le monde pour confondre les sages, et il a choisi ce c[ui[est vil et méprisé dans le monde, et ce qui n'est pas, pour anéantir ce cjui est : afin qu'aucune chair ne puisse se glorifier en sa présence. C'est de par lui c|ue vous êtes dans le Christ Jésus, qui est
CHAP. y. — LE sur:vaturel et la >'atui\e i83
devenu pour nous de par Dieu sagesse, et justice et sainteté et rançon, afin que, comme il est écrit : (( Quiconque se glorifie, se glorifie dans le Seigneur. » Et moi, en venant à vous, mes frères, je ne suis pas venu avec la supériorité de la parole ou de la sagesse vous annoncer le témoignage de Dieu. Car je n'ai pas prétendu savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ crucifié. Et moi, quelle faiblesse, que de craintes et de tremblements, pendant que j'ai été près de vous ! Et ma parole, ma prédication, n'a pas consisté en persuasions de la sagesse humaine, mais en preuves manifestes de l'Esprit et de sa puissance, afin que votre foi s'appuie non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. L'homme naturel (J>u/tx6;) ne perçoit pas les choses de l'esprit de Dieu : ce n'est que folie pour lui ; et il n'y jieut rien comprendre, car il faut en juger selon l'esprit.... Que nul ne se flatte : si quelqu'un parmi vous paraît sage selon le siècle, qu'il devienne fou pour être sage. Car la sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu (i) ».
C'est la doctrine que les prédicateurs ne cessent de nous répéter. L'homme s'était perdu par l'orgueil : Jésus est venu le sauver par l'humilité. L'homme s'était perdu par l'amour de soi :
(i) I Cor., I, 27-111, ïQ passim.
lo4 ^VTURE ET SLRNATURKL
Jésus est venu le sauver par le sacrifice de soi. L'homme s'était perdu par la cupidité : Jésus est venu le sauver par le dépouillement II avait voulu être pauvre pour nous, être humilié pour nous, être maltraité pour nous. L'amour devait pousser les chrétiens à se dépouiller pour lui et avec lui, à s'ahaisser pour lui et avec lui, à souiTrir pour lui et avec lui. Et de là cette tendance des saints à combattre et à crucifier la nature. Quand c'est pour la mater, la raison doit approuver ; quand c'est pour la punir et pour expier, elle le doit encore ; quand c'est par une sorte d'instinct amoureux, pour en faire le sacrifice à Jésus et s'immoler avec lui, la raison ne comprend plus ou ne comprend qu'à moitié.
Elle n'a pas le droit de condamner cependant. Elle peut même entrevoir qu'il y a là des raisons supérieures à la raison, une économie d'amour et de grâce, qui nous dépasse mais qui ne saurait être traitée de déraisonnable. Il est raisonnable d'admettre une sagesse supérieure à la sagesse humaine, une prudence où entre une part d'amour et de confiance en Dieu, dont Dieu lui-même a révélé les lois. Les vertus surnaturelles ne sont pas opposées aux vertus naturelles, mais elles ont un idéal plus haut et elles agissent par des principes supérieurs. Rien d'étonnant, dès lors, que dans un cas donné elles poussent à des actes où
CIIAP. V. LE SURXATIUEL ET LA XATIUE
ne pousserait pas la raison laissée à elle-même. Mais, encore une t'ois, cela même est raisonnable. Le milieu raisonnable de la vertu chrétienne n'est pas, toujours, je le veux bien, celui de la vertu naturelle; mais le milieu raisonnable de la \ei'l\i héroïque n'est pas non plus celui de la vertu ordinaire. Il ne s'ensuit pas que la vertu chrétienne soit déraisonnable, non plus que la vertu héroïque (i).
Il y a dans la spiritualité chrétienne deux tendances qui, au premier abord, semblent contradictoires. Les uns n'ont qu'un mot à la bouche : « Il faut se mortifier, se renoncer, mourir à soimême. » Les autres disent plutôt : « Développezvous, faites valoir vos talents, mettez en œuvre toutes vos énergies, ne laissez rien en friche, réalisez tout votre être. » Ces deux voix, en termes différents, disent, au fond, la même chose. Car ce n'est qu'en se u mortifiant, en se renonçant, en mourant à soi-même )>, que l'on se développe, que l'on fait valoir ses talents, que l'on met en œuvre toutes ses énergies, que l'on réalise pleine ment son être humain. La philosophie païenne avait entrevu cela. Les explications qui précèdent ont dû en faire pour nous une vérité manifeste.
(i) Cf. I, 2, q. 63, a. /|.