LA CHUTE
Entre l'homme tel que nous l'avons étudié en Adam et l'homme tel que nous le connaissons, quelle différence ! Là une vie heureuse dans l'amitié et la familiarité de Dieu, sans désordre ni péché, sans soufTrance ni mort, sans ignorance ni convoitise ; ici tout le contraire. Là le surnaturel pénétrant la nature, l'élevant, la dominant et la dirigeant pour tout perfectionner sans rien détruire ni rien gêner, faisant de la nature même un admirable instrument d'activité surnaturelle ; ici la nature laissée à elle-même et allant spontanément au désordre et au mal, ou, si la grâce du Rédempteur et les remèdes des sacrements parviennent à la maintenir, à la fortifier, à la soulever péniblement au-dessus d'elle-même, ne cessant presque jamais de leur opposer une résistance in-
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lime, mauvais oiili! dont la main la plus haJDile ne peut obtenir qu'une œuvre imparfaite. Là le concert harmonieux entre la nature et le surnaturel ; ici l'opposition, tantôt sourde tantôt ouverte, une lutte qui ne finit qu'avec la vie.
D'où vient cette différence ? D'où vient que le sort primitif d'Adam et d'Eve, qui devait être le nôtre, est si loin des tristes réalités où nous sommes, qu'il nous faut un grand effort pour nous figurer ce que nous aurions dû être, et que, si nous parvenons à nous en faire quelque idée, celte idée môme nous apparaît comme un beau rêve, sans consistance et sans possibilité de réalisation ^ Nous le savons, et les prédicateurs nous le répètent à temps et à contretemps, un fait est intervenu, qui a tout gâté ; au lieu de naître innocents, nous naissons avec le péché originel ; l'humanité entière est déchue, et porte la peine de celle déchéance. C'est ce fait qu'il nous faut étudier de près en étudiant le péché d'Adam et ses conséquences sur la postérité du premier homme. Fait immense, puisqu'il a troublé et dérangé tous les desseins de Dieu sur l'homme, puisqu'il a changé la face de l'histoire, puisqu'il a fait du séjour de l'humanité, au lieu d'un paradis terrestre, une vallée de larmes, et de l'homme, au lieu de l'clre harmonieux et ordonné tel que Dieu l'avait conçu et réalisé, cet être énigmalique et contradictoire que nous connais-
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sons, si facilement rebelle au Dieu qu'il devait aimer comme naturellement, théâtre lui-même d'une lutte intestine et sentant deux hommes en lui toujours en guerre l'un contre l'autre, obligé de reconquérir péniblement sur le monde inférieur en révolte contre lui, comme il est lui-même en révolte contre Dieu, quelques parcelles de la royauté qu'il avait reçue par droit de naissance.
Dans l'histoire du monde, c'est, avec l'Incarnation et la mort du Fils de Dieu le fait capital, auprès duquel les révolutions des empires ne sont que jeux d'enfants, le fait qui commande et domine tous les autres. Pour le philosophe^ c'est la solution la plus lumineuse des grandes énigmes du monde. Pour l'ascète, c'est le supposé de toute sa doctrine et de toute sa thérapeutique. Pour l'homme qui fait le mal en se jouant, c'est, s'il veut Y réfléchir, un des grands moyens de se rendre compte, sur un fait concret, du grand mal qu'est le péché êl de la haine dont Dieu le poursuit partout où il le trouve.
Ici nous allons prendre la question en théologiens spéculatifs, pour nous rendre un compte exact delà doctrine catholique à cet égard et, nous attachant d'abord au péché même de nos premiers parents, nous dirons quelques mots du récit que nous en fait la Bible ; nous examinerons ensuite la faute, pour en voir, si c'est possible, la nature psy-
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cliologique et morale ; nous nous demanderons entin si l'histoire, si la science peut nous apprendre quelque chose à ce sujet, et si nous découvrons ailleurs quelque trace de ce que raconte la Bible.
Qui ne sait le récit biblique ? Il faut cependant le rapporter ici, puisque nous aurons à l'examiner de près. Le voici, littéralement traduit sur le texte hébraïque (i).
Dieu en mettant l'homme dans le Paradis terrestre, lui avait dit : Ta peux manger de tout les arbres du jardin ; mais ne mange pas de r arbre de la science du bien et du mal ; car le jour oii lu en mangeras tu mourras de mort. L'homme allait transgresser le précepte divin,
« Or, le serpent était la plus rusée des bètes des champs qu'avait faites Jahvé Elohim. Et il dit à la femme : Alors Elohim vous a dit de ne manger d'aucun arbre du jardin ? Et la femme dit au ser-
(i) Cette traduction est, h peu de chose près, celle du R. P. Lagrange, Revue biblique, juillet 1897, t. VI, p. 34l sq.
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pent: Nous poiwons manger du fruit des arbres du jardin. Mais pour le fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Elohim nous a dit : « Vous n'en mangerez pas et vous ny toucherez pas, autrement vous mourrez. » Et le serpent dit à la femme : Pas du tout, vous ne mourrez pas. Mais Elohim sait que si vous en mangez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme Elohim sachant le bien et le mal. Et la femme vit que l'arbre était bon h. manger et qu'il était agréable aux yeux et désirable pour l'intelligence, et elle prit de son fruit et elle en mangea et elle en donna aussi à son mari près d'elle (?) et il en mangea. Et les yeux de tous deux s'ouvrirent, et ils comprirent qu'ils étaient nus, et ils cousirent des feuilles de figuier, et ils se firent des ceintures. Et ils entendirent le bruit de Jalivé Elohim qui allait dans le jardin à la brise du jour, et Adam et sa femme se cachèrent de la face de Jalivé Elohim au milieu du bois du jardin. Et Jahvé Elohim appela Adam, et lai dit : Où cs-tu? Et il dit : J'ai entendu ton bruit dans le jardin, et j'ai eu peur parce que je suis nu, et je me suis caché. Et il dit : Qui t'a fait connaître que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger ? Et Adam dit : La femme que tu m'as donnée pour compagne m'a donné de l'arbre, et j'ai mangé. Et Jalivé Elohim dit à la femme : Pourquoi as-tu fait cela ? Et la femme
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dit : Le serpent in a trompée, et j'ai man<jé. Et Jahvé Eloliim dit au serpent : Parce que ta as fait cela, maudit cs-ta parmi toutes les bctes et parmi tous les animaux des champs ; ta iras sur ton ventre et ta mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Et je mettrai inimitié entre toi et la femme, et entre ta race et sa race : elle (sa race) t'attaquera à la tète, et toi tu lui attaqueras le talon. Il dit à la femme : Je multiplierai les souffrances de tes grossesses, et tu enfanteras des fils dans la souffrance, et ton désir sera pour Ion mari, et il sera ton maître. Et il dit à Adam : Parce que ta as écouté la voix de ta femme et mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger, maudite est la terre à cause de toi ; et tu mangeras d'elle par ton travail tous les jours de ta vie. Et elle fera germer pour toi des épines et des ronces et tu mangeras l'herbe des champs, et ta mangeras le pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que ta rentres dans la terre d'oii lu as été pris ; car tu es poussière et tu retourneras en poussière. Et Adam appela sa femme Eve, parce qu'elle est la mère de tous les vivants. Et Jahvé Elohim fit des tuniques de peau à Adam et à sa femme, et les revêtit. Et Jahvé Elohim dit : Voici quAdam est devenu comme un de nous, sachant le bien et le mal. Et maintenant de peur qu'il n'étende sa main et ne prenne aussi de l'arbre de vie et n'en mange et ne
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vive toujours. Et Jalivé Eloliim le renvoya du jardin d'Eden, pour travailler la terre d'où il a été pris. Et il chassa Adam, et il mit à l'orient du jardin d"Edcn les Chérubins et la flamme du glaive tournoyant pour garder le chemin de l'arbre de vie. »
Il fallait, ce me semble, citer cette page tout au long. N'est-elle pas au fond même du sujet que nous étudions ? Et sa place naturelle n'est-elle pas ici, puisque nous avons à en dégager le sens et à dire un mot des opinions diverses à ce sujet?
Pour un catholique, un point est acquis. La Bible nous raconte là l'entrée du mal dans le monde humain, du mal moral d'abord, et de son châtiment, le mal physique. A la suggestion de celui que nous appelons le démon, Adam et Eve ont désobéi à Dieu, et ils ont été punis de leur désobéissance, punis en eux-mêmes et punis dans leur descendance. Si le texte n'était pas assez clair par lui même, la tradition catholique est là pour nous montrer à l'origine de Thisloire une grande déchéance, dont l'idée est au fond même du