‹ Nature et surnaturelChapitre 31 sur 89 · CIIAP. VI. LA CHUTE I · texte numérisé non relu

CIIAP. VI. LA CHUTE I

christianisme, puisque le clirislianisme se présente à nous spécialement comme la réparation par Jésus-Christ du mal fait à l'humanité par Adam. Il suffit pour s'en convaincre de lire le chapitre V de l'Epîlre aux Romains. Nous n'avons pas dès lors à nous occuper — môme pour les réfuter — des intcrprélations, arbitraires et fantaisistes, quand elles ne sont pas absurdes et grotesques, que prétendent en donner des rêveurs à idées bizarres ou des vaudevillistes en quête de situations scabreuses.

Mais admise la vérité fondamentale, bien des questions se posent à l'exégète. Ce n'est pas le lieu de les résoudre ; peut-être même le temps n'est-il pas venu encore de les porter devant le grand public (i). Sans vouloir imposer le sens strictement

(i) On sait qu'Origène était pour la viritc purement symbolique : ni le serpent, ni le fruit défendu, ni les ceintures en feuilles de palmier ne devaient, selon lui, se prendre à la lettre. Cajetan suivit l'opinion d'Origène- Cette opinion n'a jamais clé condamnée |ar l'Eglise, et d'excellents catholiques s'y sont ralliés dans notre siècle. En i85o, Lacordairc la portait comme sienne dans la chaire de Notre-Dame i Conférence sur La chute).

En 1897, le Père Lagrange, dans un article de la Revue biblique, lui a donné l'appui de son autorité.

A. cette opinion s en est rattachée une autre, propagée en France par M. Fr. Lenormant et par M. Loisy. Il y a entre CCS premières pages de la Genèse et certains vieux mythes

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littéral au nom de la théologie et sans rendre notre foi solidaire de telle ou telle interprétation de détail, rien n'oblige de l'abandonner au nom de la science. Dès lors, il est sage de s'y tenir, an moins en pratique et provisoirement. C'est d'une saine exégèse, tant qu'on n'aura pas de lumières nou^ elles, puisque rien n'insinue, dans le texte même, que nous soyons en face d'un symbole ou d'une allégorie, sauf évidemment les antliropomorpliismes. N'ayons pas peur de l'interprétation simple et parfaitement raisonnable qui a contenté les plus grands génies de l'humanité. Et, sans tenir pour certain ce qui, après tout, ne l'est pas, continuons de parler le langage de notre histoire sainte, et de voir les choses comme elle nous les montre.

Même silelangagcbibliquen'était cjii'un symbole, il resterait — et c'est là une considération de haute

Ciialdccns des analogies incontestables. D'où riiypollièse que l'écrivain sacré avirail, sous Tinspiration divine, adopte CCS mythes pour leur faire porter la leçon d'iiisloire religieuse et morale qu'il voulait nous enseigner ; au lieu d'inventer lui-même le symbole, il l'aurait pris, pour ainsi dire, tout fait, comme nous prenons toute faite la langue que nous parlons ; il l'aurait épuré, il y aurait mis une âme nouvelle, une pensée religieuse et morale, la doctrine que Dieu voulait nous transmettre : d'un vieux conte tout imprégné de paganisme il aurait faille véhicule d'un enseignement divin.

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portée — que ce symbole est pour nous la bonne manière de nous représenter les choses, et que Dieu l'a choisi pour nous faire concevoir comme elle doit être conçue la grande vérité dont il voulait nous instruire. Auprès de celte constatation, la question du sens littéral précis passe au second rang. Le mal est que, pour des questions de ce genre, certaines âmes lâchent tout, et croient qu'on ne peut plus se lier à rien. Ayons la foi plus éclairée, nous l'aurons plus forte. Sachons faire, pour les besoins de la controverse, les distinctions nécessaires, et reposons-nous, dans la vie pratique, sur notre foi simple et robuste.

Plus intéressante peut-être que la question d'exégèse est la question de psychologie. Comment Adam et Eve purent-ils péch'jr ? Chez nous, le péché s'explique le plus souvent par vme bonne dose d'ignorance, par la passion, par ces tendances désordonnées que nous appelons la triple concupiscence. Chez eux rien de semblable, nous l'avons montré dans un précédent chapitre. Peuton croire à une tentation violente, enlevant, pour

igG ?iATUI\E ET SLUKATLUEL

ainsi dire, de haute lutte, au milieu du trouble intime, le consentement coupable? Non plus. Le démon ne peut, maintenant encore, agir directement ni sur notre volonté ni sur notre intelligence : c'est le privilège de Dieu. A présent, il peut agir directement sur nos facultés sensibles, et par là assiéger et presser si vivement la citadelle du moi spirituel, le sanctuaire de la conscience, que nous ne savons plus nous-mêmes à certains moments qui est le maître, lui ou nous. Il n'en pouvait être ainsi chez Eve et Adam, a cause de la soumission parfaite des facultés sensibles aux facultés supérieures. Eve n'a donc pas été la victime d'une violente suggestion intérieure, son consentement n'a pas été comme emporté d'assaut. Tout ce qu'a pu faire le démon, et c'est aussi ce qui ressort du récit biblique, c'a été d'agir au dehors : disons avec la Bible qu'il lui a parlé, qu'il lui a proposé une question insidieuse, qu'il a éveillé en elle une orgueilleuse complaisance en elle-même.

Au moins devons-nous admettre, etsemblc-til, avec l'Ecriture même, qu'Eve a été trompée. C'est elle-même qui le dit : « Le serpent m'a trompée, » et saint Paul insinue nettement la même chose : (( La femme a été trompée (i) ». Mais alors que devient cette inerrance que nous

(i) I Ti.vi. 11, i/|.

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atlribuions à l'homme innocent P H y a plus. La Bible,, en dccrivanl la cliule d'Eve, parle comme on ferait d'une passion violente : « La femme vit donc que l'arbre était bon à m.angcr, beau à voir, agréable à l'intelligence » . N'est-ce pas la sensualité qui s'éveille, n'est-ce pas une curiosité malsaine et contre raison ')

Il faut, semble-t-il, distinguer deux temps psychologiques : un premier moment, dont la Bible ne dit rien en cet endroit, celui où fut commis le premier péché, le péché intérieur qui précède toujoiu-s le péché extérieur : ce fut le temps de l'orgueil. En s'entendnnt dire qu'elle serait (( comme Eloliim, sachant le bien et le mal », Eve s'est arrêtée en elle-même, elle s'est complue en sa propre excellence, elle s'est détournée de Dieu en se retournant sur elle-même : péché de pure volonté, sans erreur ni passion, acte d'orgueil mettant par une complaisance voulue la créature à la place du Créateur. Celte première faute commise, rien ne s'oppose à l'erreur, à la sensualité, à la curiosité vaine, et tout cela a pu intervenir pour pousser Eve à prendre du fruit défendu. Ainsi tout s'explique, et les passages où l'Ecriture nous dit que l'orgueil est à la racine de tout péché, et ceux qui semblent insinuer une influence de la curiosité ou de je ne sais quel attrait de gourmandise.

Quant au péché d'Adam, saint Paul nous dit que la ruse du diable n'y eut pas de part directe : (( Adam n'a pas été trompé (i) ». On explique souvent sa faute par une faiblesse coupable pour sa femme. La voyant pécheresse et malheureuse, il aurait mieux aimé partager son sort que d'être heureux sans elle, on plutôt il aurait voulu qu'elle ne fut pas seule dans sa misère et sa dégradation. L'explication, qui est déjà celle de Mlllon. est peut è!re un peu romanesque. Il est probable, pour ne pas dire certain, que la complaisance en soi-même et dans l'idée qu'il serait comme Elohim, sachant le bien et le mal, a dû être à la base de sa faute, le péché intérieur a dû commencer par là. C'est ce qui semble insinué jusque dans le récit biblique, quand Dieu, après la chute, prononce ces paroles d'une ironie si sévère : « Yoici qu'Adam est devenu comme l'un d'entre nous. » Cette première faute intérieure une fois commise, rien ne s'oppose à ce qu'Adam ait pu, lui aussi, ressentir les influences de la passion et s'y laisser entraîner par une faiblesse coupable ou par une compassion mal placée.

11 y a donc, dans ces explications, une part certaine. Le premier péché, au nsoins le premier péché intérieur, n'a pas été un péché de passion,

(i) I TIm. II, l'i.

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ni d'erreur : c'a élé un péché pleinement volontaire, pleinement délibère, ce c[uc l'on nomme un péché de malice.

Beaucoup de points restent incertains : la Bible éveille plutôt notre curiosité qu'elle ne la satisfait. Mais nous en savons assez pour comprendre quel grand mal est le péché, puisqu'il mérite un tel châtiment et que Dieu le frappe ainsi dans ceux mémos qu'il a tant aimés ; assez pour comprendre comment tonte créature, si parfaite soit-elle, est peu stable et peu solide en elle-même, puisque Adam est tombé dans le Paradis, puisque les anges eux-mêmes n'ont pas tous été fidèles.

TY

Il est des personnes qui ont pris contre Dieu le parti d'Adam et d'Eve. Il ne faut pas s'en étonner : il en est qui ont pris celui de Satan, Ils trouvent l'épreuve bien puérile, et bien sévère la peine d'une transgression en matière si légère. Sans nous arrêter à réfuter longuement des objections cent fois écartées et dont un peu de réflexion suffit à montrer la faiblesse, quelques remarques seulement sur la gravité de cette faute. Il est vrai, le

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précepte divin était d'observation facile. Mais il s'agissait de chose importante, d'un acte spécial do soumission à la soiiverainc autorité de Dieu, expressément demandé par Dieu lui-même pour mériter son amour et ses bienfaits, d'un acte significatif, gros de sens et d'intention, d'un acte qui commandait, en quekpie sorte, toute une attitude de révolte ou de filiale sujétion. Ainsi la désobéissance extérieure n'allait pas sans un ensemble de transgressions graves : l'iiommc en désobéissant rejetait Dieu, se faisait son maître à lui-même, et prétendait n'avoir d'autre règle que sa volonté ; par là il se détournait de Dieu, sa fin suprême, et il mettait pratiquement sa fin en lui-même. Ce n'est pas l'acte extérieur qui est la mesure du péché. Il faut voir l'acte intérieur, avec son objet propre. Or, cet acte, dans le cas présent, était en matière grave, et, de ce chef, il était grandement coupable.

D'autant plus coupable, qu'il a été plus pleinement volontaire et délibéré. Jamais volonté humaine ne fit le mal avec tant de lumière et une si claire conscience ; jamais elle ne s'y décida avec une si pleine possession d'elle-même.

D'autant plus coupable encore que Dieu était intervenu plus directement pour commander, et

que la désobéissance prenait ainsi le caractère

d'un outrage personnel à Dieu.

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