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Rien d'étonnant après cela, que le châtiment ait été prompt et terrible. Leurs yeux s'ouvrent et ils voient qu'ils sont nus. C'est l'éveil de la concupiscence : la chair se révolte contre la volonté dès que la volonté s'est révoltée contre Dieu. A la voix de Dieu, ils ont peur et ils se cachent : la conscience en émoi leur crie que Dieu n'est plus pour eux le père et l'ami, qui conversait familièrement avec eux ; c'est le juste juge qu'il faut craindre, le maître outragé qu'il faut fuir.
Et voilà le double effet intime du péché : perle de la grâce et de l'amitié divine, rupture de l'harmonieux équilibre qui, dans l'homme, soumettait la chair à l'esprit, comme l'esprit était soumis à Dieu. C'est dire en autres termes que le péché a dépouillé nos premiers parents des dons surnaturels, et qu'avec les dons surnaturels ont disparu aussi les dons préternaturels, comme avec la clef de voûte tombe tout 1 édifice.
Avec la paix intime et l'harmonie de ses facultés, l'homme a perdu la paix et l'harmonie avec le monde extérieur. C'est désormais le travail
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pénible pour gagner son pain ; c'est la lu lie conlie une terre ingrate et contre des forces rebelles ; c'est, après une vie de peine, la mort et la dissolution en poussière ; c'est poiu' la femme, par qui doit se peupler le monde et doivent se combler les vides laissés par la mort, la gestation laborieuse et les douleurs de l'enfantement.
Tous ces châtiments — et c'est aussi le caractère de la punition imposée au serpent — ne sont que le retour à l'état naturel, la victorieuse revanche des forces de la nature que Dieu avait ])liécs sous le joug de la grâce, et qui, libres et déchaînées par la ruine de la grâce, reprennent leur libre jeu, leur mouvement projire, leur puissance destructrice.
Ainsi le péché rend l'honuyie à sa condition naturelle. Avec une diflerencc pourtant. Celle nature n'est ])as ce qu'elle devrait êUe. Un roi déchu pour s'être rendu indigne du trône n'est pas un simple particulier : ini traître, chassé de la cour et evilé dans un pays lointain, n'est pas dans le même cas que les pauvres gens, nés dans ce pays, qui n'ont jamais vu le roi et que le roi n'a jamais connus ; un fils, indigne de la maison paternelle et condamné à vivre comme serviteur dans une ferme de celui qui fut son père, est dans une pire condition que les autres serviteurs ; un cavalier désarçonné n'est pas un piéton ordinaire,
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Et cette déchéance morale emporte des incapacités physiques. Un cavahcr désarçonné n'est phis capahle de remplir son rôle de cavalier, ni im courtisan exilé de tenir sa place à la cour. Ainsi Adam et Eve, déchus et odieux au regard divin, ne pouvaient plus répondre aux intentions du Maître ni accomplir leur suhUme destinée, ^lais ce sont là des points sur lesquels nous aurons à nous étendre davantage quand nous essayerons d'expliquer la nature du péché originel et l'état de l'humanité déchue.
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Ce qui précède suffit pour nous faire entendre le misérable état où Adam et Eve ont dii se trouver après leur péché — jetés dans un monde inculte et inconnu, sans expérience, sans outils, privés tout à coup de la science infnse qu'ils avaient reçue de Dieu. Sans doute. Dieu ne les abandonna pas, et la Bible nous le montre faisant aux tristes exilés des tuniques de peau ; sans doute, ils avaient leur intelligence, leurs bras vigoureux, l'aiguillon de la nécessité : l'avenir était à eux, avec ses perspectives indéfinies d'ascension et
de progrès ; Adam donnait à Eve ce beau nom de (( mère des vivants », comme pour dire qu'il entrevoyait déjà le monde peuplé par sa race et soumis à ses lois. Sans doute, Dieu même avait relevé leurs espérances en leur montrant dans le lointain des âges le fils de la femme victorieux du serpent, et prenant une glorieuse revanche de la présente défaite. Sans doute enfin, le repentir entré dans leur cœur, et la conscience plus ou moins obscure que Dieu leur pardonnait la faute, tout eu laissant courir la peine, mirent au fond de leur Ame, après les premières explosions de la douleur et du remords, cette paix un peu triste, mais forte et résignée, du pénitent qui remercie du pardon et accepte le châtiment avec une humble énergie. Mais le présent était fort sombre et fort pénible, doublement sombre et pénible par le contraste avec le bienheureux état dont ils étaient déchus. Ce double état de nos premiers parents répond bien, on le voit, au double aspect sous lequel les anciens se sont représenté l'humanité primitive. L'âge d'or rêvé par les poètes, c'est Adam et Eve heureux dans le paradis terrestre ; les tristes débuts de l'humanité, tels que les décrivaient les philosophes, tels que Lucrèce les a dépeints en vers immortels, c'est Adam et Eve chassés du paradis, obligés de se faire péniblement, à force de tâtonnements et d'industrie, une place dans ce
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monde que leur disputent les bètes féroces et les forces indisciplinées delà nature.
Ceux-là ont donc tort qui accusent la Bible d'être sur ce point en contradiction avec la science. « La Bible, disent-ils, nous représente le premier homme comme doué d'une science merveilleuse, maître de la nature, dans un état supérieur à celui où nous ont menés des siècles de civilisation. Or, les découvertes modernes nous le montrent au plus bas degré de l'humanité, au-dessous des plus sauvages, à peine distinct de l'animal. » Et ils vous parlent d'âge de pierre et de silex taillés, d'os de renne grossièrement sculptés, de cavernes souterraines et de troglodytes. Il serait sage de reconnaître que les données historiques ou préhistoriques sur les premiers hommes sont bien rares et bien incertaines, et que la part est petite de vérité que l'on puisse regarder comme acquise dans un domaine où jusqu'ici l'imagination s'est plus exercée que la froide critique, l'esprit de système plus que la sérieuse et impartiale observation des faits.
ÎNIais accordons-leur tout ce qu'ils voudront. La Bible n'a rien à faire céans. L'état heureux et parfait dont elle nous parle n'a pas duré; elle ne dit pas, au précis, le degré de civilisation des premiers hommes, d'Adam et de ses fils. Ce qu'elle nous laisse entrevoir, c'est le progrès de la civili-
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salion. Gain bâtit une ville; Jabel « fut le père de ceux qui demeurent dans les tentes, et des pasteurs » ; Jabel fut « le père de ceux qui jouent du J:innùr et du iigab » (le kinnor représente les instruments à cordes, le iigab les instruments à vent) ; ïubalcaïn mania le marteau ci sut travailler l'airain et le fer. Mais elle ne dit pas non plus que tel peuple, après les premiers progrès de l'humanité, n'a pas pu se dégrader et descendre plus bas même que n'étaient les premiers hommes. Ici encore ce n'est pas, on le voit, sur le terrain scientifique que l'on heurte la Bible ; c'est ou en lui prêtant ce qu'elle ne dit pas, ou en donnant des hypothèses fantaisistes pour des réalités.
D'où une autre question. Faut-il voir dans ces rêves des poètes, dans ces hypothèses des philosophes de vagues ressouvenirs du paradis terrestre et de la chute ? 11 est difficile de rien assurer à cet égard. Il est bien sûr cju'on a souvent exagéré en voyant partout des vestiges de traditions primitives, des fragments d'histoire ou de révélation divine : c'a été en particulier l'erreur du savant Iluet au
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xvii'' siècle, r'a été celle des Traditionalistes dans la première moitié du xix" : rien ne ressemble moins à la science que cette érudition indigeste, que cet amas confus de textes apocryphes mutilés, détournés de leur sens, accumulés à grands frais en faveur d'une idée a priori.
D'autre part, il y a, sur le fait particulier d'un état heureux et d'une déchéance lamentable, tant d'indices et un accord si général sur les points substantiels, qu'il est peu critique aussi de les rejeter sans examen ; car la question se pose naturellement si l'explication la plus plausible n'est pas le souvenir confus d'une réalité lointaine. Poser la question et reconnaître que les éléments font défaut c[ui permettraient une solution certaine, c'est peut-être, en l'état des choses, le plus sage et le plus critique : Nescirc qiiœdain magna pars sapicntix.