‹ Nature et surnaturelChapitre 33 sur 89 · LE PECHE ORIGINEL · texte numérisé non relu

LE PECHE ORIGINEL

La question du péché originel est une de celles dont les fidèles entendent le plus souvent parler, au moins par allusion. Je ne sais si ce n'est pas une de celles quon leur explique le moins à fond, partant une de celles où leurs idées sont le moins claires et le moins liées, une de celles dès lors où ils sont le plus désarmés en face de l'objection. Il semblerait, ou que la théologie catholique n'ait pas d'autre réponse sur ce point que le recours aux profondeurs insondables des jugements de Dieu, dont les voies ne sont pas nos voies, et dont les idées ne sont pas nos idées ; ou, si elle en a, que ces explications soient si subtiles, si abstraites que les initiés seuls — un tout petit groupe d'initiés — y comprennent quelque cbose.

Cette impression n'est pas fondée. La question,

ClIAP. VII. LK l'EClIE OIUGINEI.

après tout, n'est pas si obscure, ni tellement inabordable. Sans doute, il reste une part de mystère — où n'en reste-t il pas? — Mais sur la plupart des points, l'explication théologique est si précise, si lumineuse même pour qui veut prendre la peine de la regarder bien en face, que le mystère semble presque s'évanouir et que la chose paraît comme toute naturelle : si bien qu'il est plus difficile peutêtre de montrer qu'il reste encore du mystérieux et en quoi il consiste, que de donner à la raison une vue raisonnable et satisfaisante de ce qui, de loin, la déconcerte si fort.

La clef de ces explications est tout entière dans la distinction entre les dons naturels et les dons surnaturels, entre ce que Dieu devait à l'homme en vertu même de la nature humaine, et ce qu'il avait librement et gratuitement ajouté au don gracieux de la nature par un nouvel acte de libéralité auquel il ne s'engageait pas en créant l'homme, ou du moins, auquel il ne s'engageait pas nécessairement par le seul fait qu'il voulait créer cet animal raisonnable et social qu'est l'homme. Tant qu'on n'a pas fait celte distinction capitule, la question reste obscure, presque inextricable ; dès qu'on l'a faite, tout s'éclaire et tout s'explique. C'est dire que, après nous être si longuement arrêtés sur cette distinction, nous n'aurons pas grand'peine à nous orienter. Mais n'oublions pas

que recueil est double. Tout en essayant d'éclaii-er le mystère et de nous l'expliquer, songeons que l'explication serait mauvaise qui n'y laisserait rien de mystérieux.

On ne peut lire les premiers chapitres de la Genèse sans y voir comme une histoire en raccourci de l'humanité. Rien de particulier, d'individuel, de personnel, comme ces petits tableaux sans perspective et sans horizon, comme ces détails si précis et si concrets : Adam voyant passer les animaux devant lui, et n'y trouvant pas l'aide semblable à lui qu'il rêve vaguement ; Adam se réveillant de son mystérieux sommeil et reconnaissant dans Eve l'os de ses os, la chair de sa chair ; Adam et Eve heureux au paradis, tentés, péchant par orgueil, et tombant de l'orgueil dans la sensualité, se cachant de Dieu, et accusant autrui pour s'excuser eux-mêmes. Mais ces petites scènes du paradis terrestre, c'est l'histoire de l'humanité, c'est l'homme avec ses tendances fondamentales : Adam et Eve, c'est le groupe conjugal ; le péché d'Adam et d'Eve, c'est l'histoire typique du péché ; leur frayeur, leurs excuses, c'est la psychologie du pécheur. Et ainsi pour maint autre trait. On sent vaguement dans le premier couple humain la nature humaine tout entière ; et l'on a limpression que, dans les destinées de ce premier couple et de leurs premiers descendants,

CHAP. VII. LE PtlCIIE ORIGINEL 211

la Bible nous dit les destinées de riiumanitc. Chaque détail semble avoir une portée générale, chaque fait semble typique et représentatif. Ce caractère de généralité se montre spécialement dans toute la question du péché originel. Nous allons y voir l'exemple le plus profond de cette mystérieuse solidarité humaine cju'on remarque d'autant plus qu'on étudie davantage l'humanité. Commençons par regarder les faits. Nous en essayerons ensuite l'explication théologique.

Il en est un bien facile à constater. Nous naissons passibles et mortels ; nous ne sommes pas maîtres de nos passions (quoique nous puissions ne pas agir suivant leur impulsion), nous sentons deux hommes en nous ; nous avons peine à nous élever vers les choses de l'esprit, smtout vers les choses du ciel. Ce sont là des misères qu'Adam ne connaissait pas, que ses descendants ne devaient pas connaître. Les dons préternaturels que nous avons reconnus en lui, nous ne les avons pas. Il y a donc à cet égard une différence entre lui et nous ; il y a eu un changement de lui à nous. Ce

changement nous l'avons vu s'opérer en lui à la suite du péché ; l'Eglise nous enseigne d'autre part que l'ignorance, la concupiscence, les misères de la vie et la nécessité de mourir doivent être regardées comme la conséquence du péché d'Adam. Ainsi nous sommes amenés à nous regarder comme solidaires du chel de la grande famille. Adam c'était l'homme : en lui l'humanité devait mériter les faveurs divines, en lui elle a perdu ses titres.

Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus, Et nous portons la peine de leurs crimes.

Cependant nous n'avons pas encore là le péché originel. Une famille ruinée ou déchue par la faute du père n'est pas pour cela une famille coupable des fautes du père.

Mais cette perte des dons préternaturels, que nous constatons par expérience, n'est que la conséquence d'une perte plus importante infniiment, que nous ne connaissons que par la foi. Nous devrions naître amis de Dieii et ses enfants, héritiers du ciel, participants par la grâce sanctifiante et les dons qui lui font cortège de la vie divine et des espérances surnaturelles. Les dons préternaturels en Adam n'étaient pour ainsi dire que le rayonnement extérieur de cette vie intime si sublime et si belle, ils étaient l'épanouissement de la grâce

CHAP. VII. LE PÉCHÉ ORIGINEL 2l3

sanctifianle, d'où tout dépendait, à laquelle tout se rattachait. 11 ne les a perdus que pour avoir perdu la grâce. Il en est de même pour nous. Nous naissons privés de la grâce sanctiQante, et c'est cette première privation qui entraîne les autres. En deux mots, dons surnaturels et dons préternaturels allaient ensemble pour Adam, ils devaient aller ensemble pour nous. Nous naissons sans les dons préternalurels parce que nous naissons sans la grâce. Cette privation de la grâce à cause du péché d'Adam est en nous le péché originel.

C'est la nature humaine, et non seulement la personne du premier homme, que Dieu avait magnifiquement dotée en Adam. Il voyait pour ainsi dire tous les hommes dans le premier homme : beaux en lui de la beauté dordre divin que surajoute à notre nature cette admirable participation de Dieu qu'est la grâce sanctifiante, revêtus en lui de la robe glorieuse qui seule donne entrée à la cour du grand roi et dislingue ses amis et ses familiers. Adam, en perdant tout cela pour lui, l'a perdu pour nous. Dès lors, la nature humaine n'a plus en nous cette beauté qu'il s'attendait pour ainsi dire à y trouver ; nous n'avons plus pour paraître devant lui la riche robe de grâce, et comme c'est la condition pour lui plaire, il ne peut nous aimer ainsi : notre gueu-

2l/| >'A.TLnE ET SURNATUREL

série, si je puis dire, lui rappelle el ce que nous devions être et la faute qui nous a mis dans ce triste état. Dès lors, il nous regarde avec dégoût, l'Apôtre dit avec colère (i) ; il ne peut plus voir en nous des amis ; nous lui apparaissons dans cette nudité Adam pécheur ; nous sommes à ses yeux pécheurs nous-mêmes, comme membres de cette famille pécheresse, où il ne trouve plus rien de ce qui seul pouvait lui plaire en elle. jNous naissons donc pécheurs, non pas pour avoir commis nous-mêmes un péché quelconque ; mais pour avoir contracté par la génération humaine la souillure inséparable de celte privation de grâce dont Adam a été la cause pour nous. Nous sommes déchus en naissant, indignes en naissant, parce que le chef de famille a perdu tous les droits et privilèges de sa famille. Nous sommes de la famille et nous n'avons rien de ce que devait avoir tout membre de la famille.

Voilà le fait. Nous le connaissons par la foi, c'est l'enseignement de l'Ecriture, et c'est l'enseignement de l'Eglise. On pourrait glaner çà et là dans la Bible bon nombre de textes d'où cette doctrine se dégage assez nettement, surtout si on les groupe et si on les voit à la lumière de l'ensemble suivant l'analogie de la foi. Tels sont les textes sur le baptême et sur la régénération en Jésus-Christ,

(i) Eramns nalarn fiUi irar. Eph. ii, 3,

CIIAP. Vil. LE PECHE OUIGINEL 210

sur la mort du vieil homme pour vivre la vie de l'homme nouveau ; tels ceux où il est dit que nous naissons enfants de colère, esclaves, non enfants ni héritiers ; qu'il a fallu la mort de Jésus-Christ pour nous réconcilier avec Dieu ; que nous portons par nature la ressemblance d'Adam pécheur et terrestre, et par grâce la ressemblance de Jésus- Christ, le fds et l'héritier qui nous a faits, avec lui fils et héritiers. On peut dire que la théologie de saint Paul est pleine du péché originel. Mais la plupart de ces témoignages ne sont ni directs ni explicites ; ils le supposent et l'impliquent, mais ne le montrent pas.

Il y a un texte classique en la matière, dont le sens nous est garanti par lEglise même. 11 est bon de nous y arrêter quelque peu. Nous y verrons, entre autres avantages, sous quelle forme l'Ecriture nous enseigne les mêmes vérités que nous donne le Catéchisme, et comment l'exégèse théologique dégage d'un passage biblique le dogme chrétien, que plus d'un peut-être n'y trouverait pas sans peine.

Le texte est tiré de l'Epitre aux Romains ; saint Paul y exalte les magnificences de la grâce de Jésus- Christ et la grandeur de l'amour qui l'a poussé à mourir pour nous réconcilier avec son Père et nous mériter les biens surnaturels. Pour mieux mettre en relief sa pensée, il compare le

2lb NATL'Rr. ET SURNATUREL

bien que nous devons à Jésus-Christ avec le mal que nous a fait Adam. Yoici ses paroles : « Par un seul homme le péché est entré dans ce monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort s'est répandue sur tous les hommes comme conséquence du péché. Jusqu'à la loi, en efTet, le péché était dans le monde, mais le j^éché n'était pas imputé, n'y ayant pas de loi. Et cependant, la mort régna d'Adam à Moïse, oui, même sur ceux qui n'avaient pas péché en la même façon que pécha Adam (Adam est le type de l'Adam futur). Mais il y a différence entre la faute et le don gracieux. Car si, par la faute d'un seul, tous les hommes sont morts, beaucoup plus est-il vrai que la grc\ce de Dieu et le don qui nous vient par la grâce du seul Jésus-Christ a rejailli abondamment sur tous. Et il n'y a pas égalité entre celte faute d'un seul et le don du Christ. Car la sentence de condamnation portait sur une seule faute ; mais le don gracieux atteint beaucoup de fautes pour en justifier. Car si par la faute d'un seul la mort a régné par un seul, bien plus est-il vrai que ceux qui ont reçu l'abondance de la grâce et du don de la justice qui vivifie régneront par le seul Jésus- Christ. Comme donc par la faute d'un seul tous les hommes ont été condamnés, ainsi par la justice d'un seul tous sont justifiés et vivent. Car, comme par la désobéissance d'un seul homme

CIIAP. TIT. LE PKCIIÉ ORIGINEL :^ 1 7

Ions ont été constitués pécheurs, ainsi par l'obéissance d'un seul ils seront constitues justes (i). » 11 n'est pas facile, à la simple lecture du texte, de suivre la pensée de l'Apôtre dans ses tours et détours. Il y faut de longues explications. Ce n'est pas le lieu d'en donner les détails. Yoicl en gros la marche de sa pensée. Jésus, nous dit-il, répare, et au delà, le mal que nous a fait Adam. Ce mal, comment nous l'a-t-il fait? En péchant et nous faisant pécheurs. De quel péché s'agit-il:* D'un péché qui a pour conséquence la mort ou la nécessité de mourir. D'un péché qui règne sur tous, comme règne sur tous la mort, peine de ce péché. Est-ce le péché actuel? Non, car le péché n'est suivi de mort que s'il y a une loi qui fasse de la mort la sanction de la loi (or, on mourait avant Moïse et avant la loi). Non encore, car tous meurent, et il en est qui meurent sans avoir commis le péché, les petits enfants par exemple. Le péché qui nous fait pécheurs et dignes de mort n'est donc pas le péché actuel. C'est un péché qui a pour cause la prévarication d'Adam, comme notre justification et notre délivrance non seulement de ce péché mais encore de toutes nos fautes actuelles a pour cause la mort et la passion de Jésus-Christ. Ce péché d'ailleurs n'est pas uniquement le pé-

(1) Rom. y, 12-19.

2lS NATURE ET SURNATUREL

ché d'Adam dont nous porterions la peine ; c'est un pcchc qui est notre péché à tous et à chacun, cause de mort pour chacun en tant que péché de chacun ; c'est un péché qui nous constitue pécheurs, comme la grâce que nous devons à Jésus- Christ nous constitue justes. — C'est bien du péché originel que nous parle l'Apôtre ; il n'y manque que le nom.

Pourquoi n'en parle-t-il pas plus nettement et d'une façon plus méthodique ? C'est que saint Paul ne prétend pas ici nous faire une leçon sur le péclié originel. Il veut montrer tout ce que nous devons à Jésus. Pour cela il part d'une doctrine qu'il paraît supposer connue de ses lecteurs, l'ialluencc pernicieuse d'Adam sur l'humanité. ]\Iais ce n'est pas cette influence pernicieuse qu'il étudie en ce lieu, c'est l'influence bienfaisante de Jésus-Christ. \oilà pourquoi il faut dégager sa pensée sur le point qui nous occupe. La dégager n'est pas d'ailleurs y ajouter. — Un autre passage de la même épître, Rom. vu, 17-25, nous aiderait à nous rendre un compte plus exact de la doctrine de l'Apôtre sur la question. ^lais comme il y faudrait de longues explications qui nous détourneraient de notre sujet, il vaut mieux interroger directement l'Eglise.

Sa pensée nous est clairement manifestée par les Pères et par les Conciles. C'est une formule

CHAP. VII. — LE PÉCHÉ ORIGINKL SIQ

courante chez les Pères, qu'il faut baptiser même les enfants qui n'ont pu commettre encore le péclic actuel, afin, disent-ils, de purifier en eux par la régénération la tache qu'ils ont contractée par la génération. Cette formule a été adoptée par les Conciles. Quand les Pélagiens se mirent à enseigner que rien ne nous manque de ce qu'avait Adam, et qu'Adam n'avait rien que nous n'avons également, l'Eglise d'Afrique les condamna par une série de décrets, dont voici ceux qui viennent le mieux à notre sujet :

Quiconque dit qu'Adam, le premier homme, a été créé mortel, de façon que soit qu'il péchât, soit qu'il ne péchât pas, il devait mourir dans son corps, uon pas en peine du péché, mais par la nécessité de la nature, qu'il soit anathème.

Quiconque nie que les enfants cjul viennent de naître doivent être baptisés, ou dit cpi'on les baptise, il est vrai, en rémission des péchés, mais qu'ils ne tiennent d'xVdam rien qui soit péché originel à expier par le bain de la régénération, d'où il suit que la Jbrme du baptême in rcmissioncm peccatorum n'ait pas de sens valable, qu'il soit anathème. Puisqu'on ne peut pas entendre les paroles de l'Apôlrc : Per uiuiin hominein, etc., autrement que ne l'a toujours fait l'Eglise répandue dans le monde entier. Car c'est aussi pour la même l'ègle de foi que les enfants qui n'ont pu encore commettre aucimc faute par eux-

mêmes reçoivent vraiment le baptême pour la rémission des péchés, alin que la régénération purifie en eux la tache cpi'ils ont conlractée parla génération f i).

En 529, le second Concile d'Orange revenait sur le même point :

Si quelcpi'un dit que la prévarication d'Adam n'a nui qu'à lui seul et non pas aussi à sa postérité, ou, s'il tient que la mort seule du corps, lac|uellc est le châtiment du péché, mais non pas le péché, C[ui est la mort de l'ànie, est passée au genre humain tout entier par un seul homme, il fait Dieu injuste et contredit l'Apôtre cj[ui nous dit : Per uimm homlnein, clc. (a).

A mille ans de là, le Concile de Trente fut amené de nouveau par les erreurs protestantes à proclamer la même doctrine ; il le fît presque dans les mêmes termes :

Si quelqu'un dit que la prévarication d'Adam n'a nui qu'à lui seul et non pas aussi à sa race, et cpr'cn perdant la sainteté et la justice qu'il avait reçue de Dieu, il l'a perdue pour lui seul et non pas aussi pour nous ; ou que souillé par le péché de désobéissance il a transmis à tout le genre humain la mort

(i) Canons dits Ju second Concile de Milève, Denzi>'GER, Enchiridion, n" 05.

(2) Denzinger, l. c. n° i45.

CIIAP. YII. — LE PEGIIE ORIGINEL 221

seule et les peines corporelles, mais non le péché, qui est la mort de l'âme, qu'il soit anathème, car il contredit la parole de l'Apôtre : Per iinnrn hoinlncm, etc. (i).

S'il est une chose évidente, c'est que la doctrine du péché originel est une doctrine catholique, et que cette doctrine est clairement exprimée par saint Paul. Inutile après cela de s'arrêter à réfuter ceux qui en font une invention du génie somhre et triste de saint Augustin, inconnue, nous dit-on, à la sérénité joyeuse du génie grec.

Mais on accuse précisément l'Eglise latine, à la suite de saint Augustin, d'avoir étahli toute cette doctrine sur un contre-sens. ^ oici, en latin, le texte incriminé : Sicut per unum hominem peccaliim in hiiiic imindntn intravit, et per pcccaiam mors, et ita in omnes homines mors pertransiit, in quo omnes peccaverant (2).

Ces quatre derniers mots, dit-on, sont un contre-sens, ou sont entendu à contre-sens. On traduit comme s il y avait « en qui tous ont péché » et l'on en conclut triomphalement, que Ions ont péché en Adam, ce qui serait en eftet le péché originel. Mais le texte grec n'a pas ce sens. Il

(i) Demzin'ger, l. c. n° 671. Même doctrine aux canons 3 et 4 de la même session, De.nzixger, l. c. n°^ 672-678. (2) Rom. V, 12.

222 N.VTIUE ET SURN.\TL JlF.L

faut Iradnirc : « La mort est passée à tous les hommes, tous les hommes ayant péché. « L'Apôtre dit que tous les hommes ont péché, non pas qu'ils aient péché en Adam. — C'est bien là, en effet, le sens du grec, c'est peut-être aussi celui de la \ulgate; il suffit, pour l'entendre ainsi, de comprendre in qao comme une expression adverbiale où qiio serait au neutre, non au masculin. Il faut reconnaître enfin que les catholiques citent fréquemment le lexte latin en lui faisant dire que « tous ont péché en Adam ». Mais le contre-sens grammatical ne fait que mieux ressortir la pensée de l'Apôtre : notre explication évitait le contresens el ne laisse pas de donner la même conclusion.

Si précise sur l'existence du péché originel, la doctrine de l'Eglise l'est moins sur sa nature, ou du moins elle ne s'est pas imposée dans les premiers siècles avec autant de netteté. Saint Paul met déjà en rapport étroit avec le péché originel la concupiscence, c'est-à-dire la passion désordonnée qui prévient la raison, se soulève contre elle et va si souvent au péché. La tradition catho-

CIIAP. VII. LE PÉCHÉ OUIjOEL 2 23

liqiie continuera de faire ainsi. Quelques-uns, comme saint Augustin, sembleront même parfois les identifier, et tout dernièrement encore, le savant auteur d'une élude sur le péché originel dans saint Augustin prêtait cette opinion au docteur de la grâce et du péché originel. C'est, je crois, résoudre la question d'une façon trop simpliste et ne pas voir assez la pensée à travers les mois. La chose ne saurait manquer d'être discutée bientôt. Nous ne pouvons nous y attarder ici. Une remarque cependant. Saint Anselme parle de la concupiscence comme fait saint Augustin et la doctrine de l'un semble reproduire celle de l'autre. Or, saint Anselme ne confond pas la concupiscence et le péché originel, et il donne de celui-ci une notion qui depuis est devenue la notion commune, et que l'on peut appeler la notion catholique. Saint Thomas devait compléter la doctrine en montrant quelle place on peut donner à la concupiscence dans le péché originel.

Cependant les idées inexactes continuaient de courir, à la faveur surtout des expressions inexactes. Il était réservé à Lulher de les pousser à l'extrême et d'en tirer les conséquences. Selon lui, c'est la nature même qui a été viciée en son fond par le péché originel ; c'est elle-même qui est devenue péché. Voici par exemple ce qu'il en dit en expliquant le verset 5 du psaume 5 1 (Vulgate 5o) t

Page 1