‹ Nature et surnaturelChapitre 36 sur 89 · CIIAP, VII. LE PÉCHÉ ORIGINEL · texte numérisé non relu

CIIAP, VII. LE PÉCHÉ ORIGINEL

du jus d'ail, cela n'enlève pas sa force naturelle, mais l'empèclic seulement ; ou bien que cette souillure peut facilement se laver, comme une tache sur le visage ou de la couleur sur une muraille.

M De même cjue dans l'homme la nature humaine, l'essence, ne serait pas complètement corrompue, mais que l'homme aurait encore du bon à soi, même en choses spirituelles, comme par exemple la faculté, aptitude, capacité ou pouvoir de rien entreprendre en choses spirituelles ou d'y coopérer. »

Suit le rejet des doctrines manichéennes dont quelques-unes, il faut l'avouer, ressemblent terriblement à celles de Luther ou autres protestants (i).

Il y a dans ces textes bien des confusions et des obscurités. On en trouverait davantage encore dans la Solida declaratio, qui, malgré ses promesses de clarté, obscurcit plus qu'elle n'éclaire (2),

Il ne s'en dégage qu'une chose: Le péché originel n'est pas tant notre nature corrompue (et ceci va contre Luther) que la corruption de notre nature. Qu'est-ce que cette (( eflVo} ablc » corruption, qui pénètre si à fond toute notre nature, corps et àme ? Tout ce qu'on nous en fait entendre, c'est

(i) Les textes cités ci-dessus sont traduits sur une édition allemande du Livre de Concorde : Cencordla, Die Symbolischen Bâcher der Evangelisch-lntherischen Kirchc, herausgegeben von D'^ A. Koethe. Leipzig, i83o, p. 36i-363.

(?.) Cf. Koethe, /. c, jJ. 897 sq.

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qu'elle est en rapport très étroit avec la concupiscence, ?i elle n'est pas la concupiscence même. C'est aussi l'idée de Baïus, et c'est de là qu'il est parti pour nier que la liberté fût une condition nécessaire pour le péché.

a Le péché origuiol, clit-il, est vui vrai péché sanà aucun égard ni raj)port à la volonté qui en a été la cause.

« Le péché originel est volontaire à l'cniant d'une volonté liabUuelle, et il a un domaine habituel sur l'enfant, parce qu'il n'y a pas d'acte en sens con" traire.

« Et de ce domaine habituel vient cpie l'enfant mourant sans le sacrement de la régénération aura, en arrivant à l'usage de sa raison, une haine actuelle pour Dieu, blasphème Dieu, et se révolte contre Dieu (i). ;)

Ces horribles conséquences auraient dû éclairer l'âpre théologien sur la valeur de ses prémisses. Mais comme plus tard Jansénius, il s'obstina, il voulut être avec saint Augustin contre tout le monde, et, comme les protestants par fanatisme biblic|ue ont fait dire à la Bible toutes les sottises, il a par fanatisme auguslinien prêté à Augustin les idées dont il était le plus éloigné, vengeant par

(i) Propositions condamnées, n°* 47. ^8, /19, clans Dexzi^iGEu, Enchiridion, ()'2--ij'2[).

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ses erreurs les scolasliques et leurs interprétations si vilipendées.

Rosmini, comme Baius, semble mettre le péché originel dans la concupiscence ; mais il y joint une idée bizarre toute matérialiste, et quasi manichéenne. Voici les propositions condamnées par l'Inquisition en 1888 :

« Le l'ruit (de l'arbre do la science) était possédé des dénions. Ils se dirent qu'ils pourraient entrer en l'homme si l'homme en mangeait, car l'aliment une fois transformé au corps animé de 1 homme, ils avaient l'entrée libre dans son animalité et pouvaient ainsi disposer de lui à leur gré (ij.

« Le Psalmiste distingue les iniquités, qui sont remises, et les péchés, qui sont couverts : les premières semblent être les fautes actuelles et libres, les autres sont les péchés non libres de ceux qui appartiennent au peuple de Dieu, auxquels à cause de cela ils ne font aucun mal [2), n

(i) l'oiu" mieux comprendre combien matérielle est Tidco de récri\aiii, voyons comment il s'explique Vlininacuîce Coiiccplion : <( Pour préserver la Vierge otarie de la tache originelle c'était assez qu'il demeurât en l'homme une parcelle de matière non contaminée, cjue le démon aurait peutêtre négligée ; de cette parcelle intacte transmise de génération en génération serait, le temps venu, formée la Vierge otarie. »

(2) l^ropositions condamnés, n°^ 33, 34, 35, dans De>'zin. GEn, Zi/ic/tirH/to» (7° édition et suivantes) n, 1768, 1769, 1770.

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On voit OÙ peuvent tomber des hommes de talent quand ils s'abandonnent à leur fantaisie au lieu de suivre le grand courant de la théologie traditionnelle.

Sans doute, peu de catholiques se font une idée aussi fausse et aussi étrange du péché originel. Mais il en est, et des plus grands, qui ne semblent pas l'avoir jamais eue bien nette. Il est remarquable, par exemple, que Bossuet, si habile à relever les erreurs et les contradictions des protestants, ne dise pas un mot, dans son Histoire des Variations, de leurs doctrines sur le péché originel. La matière en valait pourtant la peine. Car elle est à la base de la conception protestante sur l'état et la nature de l'homme, sur son impuissance radicale à rien faire de bien, et sur l'impossibilité d'une rénovation intrinsèque, incompatible avec la corruption essentielle de la nature. IMais Bossuet, tout pénétré des expressions de saint Augustin, n'a pas assez vu peut-être que, en ce point comme en beaucoup d'autres, il fallait ex})liquer Augustin par saint Thomas. 11 n'y a pas, en elTet, contradiction entre eux. Mais ce qu'Augustin énonce en fait, Thomas explique comment il faut l'entendre en droit : l'un complète l'autre.

La clef de tout, c'est, comme nous l'avons déjà indiqué, la distinction entre les dons naturels et les dons surnaturels. Mais celte distinction elle-

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même, qui seule explique une des faces de la question, il faut l'oublier pour ainsi dire quand il s'agit d'expliquer l'autre face de la même question. Il y a, en effet, deux choses à distinguer dans l'état de l'homme où règne le péché : l'état physique et l'état moral.

Quel est, physiquement parlant, l'état d'un homme conçu dans le péché ') Il lui manque les dons svu'naturcls et préfernaturels dont nous avons si souvent parlé. Ni grâce sanctilianle, ni vertus annexes, ni dons du Saint-Esprit, ni présence spéciale de la Sainte-Trinité dans son àme, ni droit aucun à la grâce ou à la gloire : voilà pour les dons surnaturels. Ainsi pri^é de tout ce qui est en nous commimicalion de la vie et de la nature divine, il n'est pas enfant de Dieu, il n'est ni héritier ni ami : il est serviteur.

A cette privation des dons surnaturels se joint la privation des dons préternaturels. Cet enfant d'un jour est destiné à souffrir dans son corps et dans son âme, destiné à mourir ; sa raison Aacillante sera exposée à prendre pour lumière de la vérité les lueurs trompeuses de l'imagination et des sens ; sa volonté, faible et mal assise, risquera

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d'elle empoiléc par les passions au lieu de les dominer, et maintes fois elle sera précipitée de son trône de reine par des rébellions toujours grondantes, des mutineries jamais pleinement apaisées.

\oi\h. l'état où le péché originel nous met. Rien des dons précieux qui dans Adam élevaient la nature au-dessus d'elle-même dans un monde divin et dont l'influence bienfaisante mettait jusque dans la nature un calme, une vigueur, une santé, un ordre que nous ne connaissons plus. Mais rien non plus ne nous manque de ce à quoi nous avons droit comme hommes. La raison reste capable de discerner le vrai et le faux, capable de progrès et de découvertes admirables ; la volonté reste libre de dire non aux passions frémissantes, et si elle n'a pas sur elles un pouvoir despoticjue, elle peut les adoucir, les calmer, les diriger dans le sens qu'elle veut, à peu près comme un cavalier habile dompte et mène un cheval fougueux. Si maintenant bon nombre d'enfants naissent avec des tares héréditaires, avec des inclinations morbides, avec des infirmités de corps ou d'esprit, s'ils naissent malades enfin, ce ne sont pas là des conséquences directes du péché originel. La plupart des misères de 1 humanité ont pour cause des défaillances coupables du libre arbitre, le mauvais usage de la liberté.

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Dans l'intention divine, nous devions avoir infiniment mieux que les dons de la nature ; nous devions naître riches, beaux et nobles, d'une richesse, d'une beauté, d'une noblesse divines ; nous devions être connue des dieux, et nous no sommes que des hommes. Ces biens précieux que notre père Adam devait nous transmettre comme un héritage de famille, il les a perdus et l'ollement dissipés; en se ruinant, il nous a ruinés. Mais si nous n'avons plus ces dons précieux auxquels nous étions destinés comme membres d'une famille privilégiée, rien ne nous manque de ce qiie nous pouvons légitimement réclamer comme hommes. La nature n'est ni corrompue ni amoindrie.

Mais, dit-on, c'est la doctrine de l'Eglise que notre libre arbitre a été a/fa/6// par le péché : saint Augustin dit même qu'il a été perdu. — Il faut l'entendre par comparaison avec \es privilc(/es qu'il avait dans Adam ; nous n'avons plus ce libre arbitre qui ne connaissait ni les grondements de la passion ni ses révoltes, ni aucune difficulté à suivre le mouvement de la raison ; nous n'avons plus le libre arbitre parfait et privilégié : il nous reste le libre arbitre humain, et rien ne nous oblige à croire qu'il ait perdu autre chose que des privilèges.

Mais, dit-on encore, c'est un axiome commun parmi les théologiens que l'homme en perdant les

dons graluils a clé blessé dans sa nature, spoliaUis (jraljiUtis vulnci'atiis est in naluralibus. Il est vrai, mais la formule se vérifie suffisamment parla perte de la perfection que la nature même recevait des dons gratuits. Nous avons expliqué en quoi consistait cette perfection : c'était comme un rejaillissement sur notre nature et sur nos facultés naturelles de la perfection surnaturelle. Nature et surnaturel en Adam ne faisaient pas deux, c'est la nature même qui était perfectionnée par les dons surajoutés : lacté libre, pour prendre un exemple, était tout autrement parfait comme acte libre, quand il se faisait a\ec une volonté pleinement maîtresse, que les passions secondaient au lieu de la contrarier. Or, c'est en ce sens que la formule dont nous parlons a été employée par saint Jean Damascène, le premier, si je ne me trompe, chez qui nous la trouvions ; c'est en ce sens qu'elle a été adoptée par les scolastiques. Il n'est donc pas nécessaire d'y chercher autre chose. Ceux-là mêmes qui l'ont employée couramment avaient une autre formule qui montre bien leur pensée : ils disaient que l'homme déchu ne diffère de l'homme naturel que lanqaam spolialiis differt a nudo, comme un homme dépouillé de ses vêtements ou de ses armes diffère de celui qui n'a jamais eu ni vêtements ni armes. C'est la même diflercnce que pour une dame de n'avoir plus de bijoux ou de

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n'en avoir jamais eu, que pour un voyageur d'aller à pied pour avoir cassé sa bicyclette ou pour n'en avoir pas, que pour un chasseur davoir perdu son fusil ou de n'en pas vouloir porter pour le moment.

On dit enfin que notre nature a été corrompue par le péché, qu'elle est viciée. Mais c'est toujours par comparaison avec un étal meilleur et privilégié, ce n'est pas qu'elle ait rien perdu de ses forces ou de ses propriétés intrinsèques.

Nombre de théologiens, il est vrai, surtout dans le passé, ont tenu pour un afTaiblissement de nos forces naturelles. C'est une question oii le dogme n'est pas directement intéressé, mais seulement la science du dogme, la logique, et partant la défense de la vérité chrétienne. 11 est rare d'ailleurs qu'il n'y ait pas chez les tenants de cette opinion bien des confusions d'idées, une méprise sur le sens du langage traditionnel, certaines influences persistantes du baianisme ou des erreurs analogues. En tout cas, cette opinion ne s'impose pas et l'on voit dès lors combien nous sommes loin des doctrines que l'on prête couramment aux catholiques sur ces questions. Ces doctrines, que l'on attaque violemment, croyant par là nous attaquer, ne sont pas les nôtres, ce sont celles de Luther et de Calvin, celles de Baïus et de Quesnel.

Mais en évitant les difficultés d'un côté, n'en rencontrons-nous pas de plus graves de l'autre? Le péché originel n'est pas seulement un mal physique, c'est un mal moral, c'est un péché. Or, avec nos explications, on ne voit plus ovi serait le jîéché. Il faut admettre que nous naissons pécheurs, enfants de colère. Cette privation de la grâce et des dons surnaturels n'a l'air d'être tout au plus qu'un châtiment ; comment expliquer qu'elle soit un péché? C'est l'aspect moral de la question.

Dans le péché, il faut distinguer l'acte coupable et l'état qui est la conséquence de cet acte. Il est bien sûr que dans le péché originel il n'y a pas d'acte coupable commis par chacun de nous en personne, il n'y a pas de péché actuel de l'individu. « Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né? »

Aussi ne dit-on pas que nous commettons le péché originel ; nous le contractons : nous Sommes conçus en état de péché.

En quoi consiste l'état de péché ? Il est le contraire de l'état de grâce. L'âme n'a plus cette

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