‹ Nature et surnaturelChapitre 38 sur 89 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

LA UEPAi\A.TIO?î

Quelle ruine nous avons vue en éludianl la chute ! Plus d'amitié divine, plus de paix ni d'ordre : en l'homme la réhellion déchaînée, autour de lui, la nature ingrate et indomptée, les animaux émancipés, tous insoumis, quelques-uns pour jamais indomptables ; plus de paradis terrestre : un avenir de dégradation, de lutte, de souffrance et de mort. Et ce n'est pas Adam et Eve seulement que Dieu chasse de l'Eden, et à qui le glaive flamboyant du chérubin va pour jamais en fermer l'entrée ; c'est l'humanité tout entière qui est jetée comme hors de chez elle, sur une terre sauvage et ennemie, parmi les bêtes, petite et désarmée en face des forces gigantesques de la nature toujours prêtes à l'écraser. Et ce triste exil dans la vallée des larmes n'est que l'image affaiblie d'un exil plus triste encore, celui de l'âme devenue comme étrangère à

CIlAl'. Vni. LA UÉPAUAÏIOJi 255

Dieu et exclue à jamais du ciel. Si Dieu, justement irrite, garde pour elle un reste de pitié, si la Genèse nous le montre leur faisant des tuniques de peaux pour couvrir leur nudité, quelle dilTérence cependant, de cette pitié pour une misère sans limite, à l'amitié, aux relations si douces et si intimes entre Dieu et la créature privilégiée qu'il voulait bien tenir pour sa fdle et son héritière ! En expliquant le péché originel nous avons réagi contre les excès de ceux qui étendaient cette ruine jusqu'à la corruption intrinsèque de la nature, jusqu'à la perte des forces essentielles de l'intelligence et de la volonté. Mais, même ainsi restreinte, que cette ruine est immense, et que déplorable est la condition de la nature humaine ainsi laissée à ellemême, ainsi dépouillée, ainsi dégradée.

Tout est- il donc perdu ? Faut-il renoncer à tout espoir de reprendre jamais son rang auprès de Dieu, de recouvrer les dons misérablement gaspillés ? Oui, si l'homme est abandonné à lui-même. Car il ne peut reconquérir par ses propres efforts le paradis perdu, ni faire sans la grâce dont il s'est rendu indigne un acte surnaturel de repentir et de réparation qui puisse apaiser Dieu et attirer ses faveurs d'autrefois ?

Mais Dieu n'a pas voulu laisser l'homme à luimême et à son misérable sort. En permettant la chute, il avait devant les yeux un plan de réparation

256 iSATUUE ET SURNVTl'REL

plus beau et plus merveilleux que le plan primitif ; en laissant tomber Adam, il tenait en réserve Jésus ; avant de laisser gâter son œuvre pav Satan, il avait prévu et voulu la mngnifique revanclie de riiomme sur Satan.

Devant celte revanclie divine l'Eglise, ne contenant plus son admiration, s'écrie dans l'Oflice du samedi saint : « 0 merveille de votre bonté envers nous ! 0 amour inappréciable : pour racbctcr l'esclave, vous avez livré le Fils ! Oh ! oui, il fallait le péché d'Adam, à détruire par la mort du Christ ! 0 heureuse faute, qui nous a valu un tel, un si grand Rédempteur ! » La même pensée, exprimée ici dans le langage audacieux de l'enthousiasme lyrique, l'Eglise l'a exprimée en termes plus positifs et plus précis, à l'Ollertoire de la blesse : u Dieu qui avez merveilleusement créé l'homme, et plus mervcillensementracheté. . . » Et la pensée est rigoureusement exacte. Saint Paul en a déjà l'équivalent, quand, comparant l'œuvre d'Adam à celle du Christ, il montre comment a la grâce a surabondé là où avait abondé la faute ».

Pourquoi plus merveilleuse la réparation ? A plusieurs titres. D'abord par l'intervention admirable du Fils de Dieu. L'Incarnation aurait-elle eu lieu si l'homme n'avait pas péché ? Ce n'est pas le moment de traiter la question. Mais il est sûr qu'elle n'aurait pas eu ce caractère de revanche

Page 1