‹ Nature et surnaturelChapitre 41 sur 89 · CHAP. YIII. LA REPARATION · texte numérisé non relu

CHAP. YIII. LA REPARATION

veiiances du choix divin. Que les Juifs s'en scandalisent, disait saint Paul, que les Gentils n'y voient que folie. Pour nous, rien ne montre mieux et la justice de Dieu, et son amour et sa puissance, et sa sagesse : nul mode de rédemption ne pouvait être plus digne de Dieu. Ce sont là des choses où nous ne pouvons que balbutier. Car « qui connaît la pensée de Dieu ou qui est entré dans ses conseils ? » Nous en entrevoyons assez cependant pour admirer les voies divines et les richesses infinies de sa miséricordieuse bonté 1' Si Dieu avait laissé l'homme dans sa dégradation, l'ordre surnaturel n'eût été qu'un essai, manqué par la faute de l'homme. Dans ce cas, la bonté divine eût été vaincue en quelque sorte par la malice de la créature. Dieu n'y eût rien perdu de ses perfections infinies, rien de sa félicité à laquelle il suffit pleinement ; et si sa gloire extérieure eût été diminuée de ce côté, qui l'empêchait de créer des cieux nouveaux, une terre nouvelle, d'autres créatures raisonnables qui lui eussent rendu au centuple l'honneur que lui ravissait la désobéissance de 1 homme !'

Encore une fois, tout cela était possible. Mais combien plus divin, si je puis dire, de vaincre le mal par le bien, et de tirer de la ruine même l'occasion de faire plus grand et plus beau !

Si Dieu avait pardonné sans exiger de répara-

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lion adéquate, l'orclLe surnaturel eût continué, les choses se seraient passées à peu près comme elles se passent. Mais quelle difTérence ! La justice n'était pas lésée, car pardonner n'est pas injuste ; mais elle eût été moins satisfaite ; Dieu n'aurait jamais reçu ni une satisfaction ni un hommage digne de lui ; l'homme n'eût jamais eu rien à offrir comme titre à la grâce et au pardon ; il eût toujours été le débiteur insolvable : ni lui. ni aucune créature ne pouvait payer sa dette.

Avec rincarnati(MT, comme tout est plus glorieux pour Dieu, plus glorieux et plus utile pour l'homme ! Réparation surabondante, revanche victorieuse de Dieu et de l'homme contre le démon, honneur infini montant à Dieu du sein de riiumanité pécheresse, dignité infinie pour la nature humaine d'avoir à sa tête un Homme-Dieu. Pour tout cela, c'était assez d'un acte du A erbe incarné, soit qu'il fût monté aussitôt au ciel comme s'il avait craint de se souiller au contact de nos misères, soit qu'il eût voulu passer à travers le monde, semant les bienfaits, recueillant l'amour, traînant à sa suite dès ici-bas, comme il le fit invisiblement au jour de l'Ascension, les hommes qu'il avait rachetés. C'est un peu ce que les Juifs attendaient de leur Messie. Cela était possible, et c'était beau et sage et grand; Mais tout cela gardait quelque chose d'humain, restait

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dans les proportions de la beauté, de la grandeur, de la sagesse humaines.

Et puis, on ne voit pas bien quelles auraient pu être alors les conditions de la vie chrétienne. Nous aurions mal compris l'infinie malice du péché et le prix infini de la grâce. Il y aurait eu comme une contradiction entre le chef et les membres, ou, pour mieux dire, entre les exemples du chef et la conduite des membres. D'une part, notre nature n'est pas faite pour aller au ciel par des chemins de fleurs : les honneurs, les richesses, les joies terrestres l'arrêtent, la fascinent, la détournent de Dieu. D'autre part, on n'eût eu pour se renoncer que des raisons de raison; et quand les prédicateurs auraient prêché, au nom de Jésus, le détachement, l'amour des humiliations et de la souffrance, le renoncement sur toute la ligne et la nécessité de porter sa croix pour aller au ciel, une voix confuse se serait élevée du fond de notre nature récalcitrante, comme pour dire au prédicateur ; c( A^ous en parlez bien à votre aise ; mais ce n'est pas par là que Jésus a fait son œuvre et est entré dans sa gloire. ;>

Par-dessus tout, nous n'aurions pas eu cette suprême marque d'amour qui consiste à se sacrifier et à mourir pour celui que l'on aime ; nous n'aurions pas dans les traverses et les souffrances de la vie cette vue d'un Dieu compatissant avec

nous, les portant av-ant nous et les essayant, pour ainsi dire, avant de nous les envoyer.

Avec la Rédemption par la croix tout est divii), divinement beau et divinement efficace. Et pour ne parler que de la vie chrétienne, les moyens philosophiquement indiqués pour nous arracher au péché, pour faire régner en nous la raison et, avec la raison, Dieu lui-même, deviennent les moyens indiqués par l'amour. 11 n'y a qu'à suivre Jésus, il va devant nous, il est avec nous dans la voie des renoncements et du sacrifice ; les occasions du péché sont évitées d'instinct. Jésus n'a pas >oulu des richesses ni des honneurs, Jésus n'a pas cherché sa satisfaction sur terre : qui l'aime fait naturellement comme lui. Les obstacles et les difficultés ne font qu'exciter l'énergie, ranimer l'élan : il y a là un moyen de témoigner son amour à Jésus et de faire quelque chose pour celui qui a tant fait pour nous.

Ainsi le cœur prend le parti de la raison ; la nature tout entière est comme retournée ; l'amour, qui est le grand ressort de l'activité humaine, devient le ressort principal de l'ascétisme et de la vie chrétienne ; toute la spiritualité se résume en un mot simple, profond, efficace. Etre comme Jésus et avec Jésus, faire pour Jésus comme Jésus a fait pour nous. Et n'est-ce pas le dernier mot du christianisme tout entier : Jésus

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crucifié pour nous, afin que nous mourions comme lui au péché ; Jésus vivant pour nous faire revivre de sa vie !' Tout l'Evangile de saint Paul est là, toute sa prédication, toute sa théologie et toute sa morale.

Il nous reste à considérer TelGcacité de la rédemption et son mode d'application à l'humanité. On aura une idée générale du sujet en comparant la conception catholique aux conceptions moins exactes ; nous ajouterons quelques mots pour les questions spéciales qui se posent en cette matière.

Tous les hommes sont appelés à profiter de la Rédemption. Jésus est mort pour tous, et Dieu, qui, à cause de son Fils bien aimé, veut les sauver tous, a préparé pour tous des moyens de salut. Il dépend d'eux (sauf l'exception dont nous parlerons plus bas) de se sauver et de profiter de la passion du Christ. Il n'est pas d'àme à laquelle n'arrive quelque goutte du sang de Jésus, apportant des grâces qui, si elles ne sont pas repoussées par la liberté humaine, l'amèneront à la justification et au salut. Telle est, suivant la conception catholique, l'étendue de la réparation.

Les Calvinistes limitent l'efficacité du sang

!2']6 IVATLIIE ET SLU.NAÎLHEL

Rédempteur : quelques-uns sont prédestinés à la gloire, le sang de Jésus les y portera ; mais d'autres sont réprouvés par une volonté positive de Dieu qui, sans rien considérer, sauve qui elle veut et damne qui elle veut : pour ceux-là, le sang de Jésus n'a pas coulé. Les Jansénistes vont moins loin ; ils n'osent dire que Dieu en rejette positivement quelquesuns, sans considération aucune de leurs mérites ou démérites ; mais le sang de Jésus ne coule que pour les âmes choisies ; il n'arrive pas jusqu'aux autres, et elles restent, sans qu'il y aille de leur faute, en dehors des influences rédemptrices, perdues dans la masse de damnation, où il a plu à Dieu d'en prendre quelques-unes en vue des mérites de son Fils ; leur crucifix, au lieu d'ouvrir ses bras tout grands pour embrasser tout le monde, les relève et les resserre : il ne veut pas le salut de tous ceux qui sont tombés en Adam. Ni Calvin ni les Jansénistes n'ont compris jusqu'où Dieu nous a aimés : ils n'ont pas cru à l'amour.

Cette diirérence dans l'étendue de la Rédemption n'est pas la seule. Il en est une autre qui regarde le mode d'application du sang rédempteur, ou, si l'on veut, la manière dont nous noug approprions les mérites de Jésus. Suivant la conception catholique les mérites de Jésus nous sont appliqués de deux façons : par les Sacrements et en dehors des Sacrements. Par les Sacrements,

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ex opère operato : la grâce est l'effet du sacrement lui-même, pourvu que la volonté de l'homme n'y mette point obstacle. En dehors du Sacrement, ex opère operantis : nos actes propres, faits avec la grâce de Dieu, nous disposent positivement à recevoir la grâce ou une augmentation de grâce, ils en sont la cause méritoire. Le Sacrement agit par lui-même : d'où son effet infaillible chez les enfants, s'il est bien administré ; mais il ne saurait ni être reçu par un adulte sans qu'il le veuille, ni produire en lui la grâce si sa volonté reste attachée au péché.

Toute cette doctrine est rejetée par les protestants, qui nous reprochent d'attacher aux Sacrements un effet magique — c'est vm mot qui leur est cher, malgré toutes nos explications qui montrent le mal fondé de ce reproche — et de nous reposer sur nos propres mérites et nos bonnes œuvres, au lieu de mettre toute notre confiance aux seuls mérites de Jésus-Christ — comme si ces deux choses étaient contradictoires. — Selon eux (autant qu'on peut, à travers les dissentiments et les variations, attribuer aux protestants en général une doctrine une et constante), rien ne saurait nous disposer à la justification : notre nature est si foncièrement corrompue que nos efforts personnels ne sont que péchés nouveaux ajoutés aux anciens ; — les Sacrements ne sauraient être cause

de glace à un lilre quelconque ; la jiistificalion se fait par l'appréliension directe et immédiate des mérites du Christ, et cette appréhension se fait ]iar la foi en ma justification par Jésus-Christ. Je suis justifie parce que je me crois justifié en et par Jésus-Christ. Tout ce que peuvent faire les Sacrements, c'est d'exciter en moi cette foi confiante et ahsolue en ma propre justificalion.

Celte diilerence entre catholiques et protestants sur le mode d'application des mérites du Christ, tient, comme on le voit, pour une honne part, aux idées protestantes sur la corruption foncière de notre nature et l'impuissance ahsolue du libre arbitre pour coopérer à la grâce.

Ces mêmes idées ont amené Luther et les protestants à une conception essentiellement différente de la conception catholique sur l'effet même de la rédemption en nous, sur la justification. Suivant la doctrine catholique, notre justification en Jésus- Christ met en nous un être nouveau ; c'est une refonte de l'homme intérieur sur le modèle de Jésus-Christ ; c'est une transformation intime, profonde, personnelle, nous donnant une nature nouvelle, des puissances d'agir en rapport avec cette nature surnaturelle. Celte refonte, cette transformation se fail par l'infusion de la grâce sanctifiante, beauté divine communiquée à noire âme et qui la pénètre tout entière comme le rayon de lumière

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pénètre le cristal, comme le feu pénètre et transforme le fer en y mettant comme quelque chose de lui-même. Par celte grâce, qui nous est donnée, qui devient notre, qui fait partie de nous, notre àme est remise pour l'essentiel dans l'état où Dieu avait mis Adam. Il est vrai, cette grâce n'a pas la même puissance transformante, ni la même influence sur tout notre être qu'avait la grâce primitive : elle ne nous rend pas dès ici-bas la pleine maîtrise sur nos passions, ni les autres dons prélernaturels qui achevaient dans le premier homme le chef-d'œuvre de Dieu : celte pleine transformation, cette domination absolue du surnaturel sur tout notre être sont privilèges réservés, pour une bonne part, à l'autre vie. Mais déjà la grâce rend notre âme belle, aux yeux de Dieu, d'ime beauté divine ; Dieu s'y retrouve comme dans un vivant reflet de lui-même ; nous sommes vraiment justes et saints, nous avons en nous quelque chose de Dieu.

Les protestants n'admettent pas cette transformation intime ; ils ne connaissent pas cet être nouveau ; ils nient la grâce sanctifianle, au sens où nous l'entendons. Pour eux, notre justltication est toute d'ordre juridique ; c'est pure affaire d'imputation extérieure. L'homme est et sera toujours le pécheur qu'il était (Luther disait équivalomment qu'il est toujours péclié) ; mais ses

péchés ne lui sont plus imputés : ils sont couverts ; Jésus jette sur cet amas de souillures, sur ce lépreux hideux à voir, le manteau de ses mérites, et Dieu consent à ne plus voir ce que couvre ce beau manteau.

Telle est, en face de la conception catholicpie, la conception protestante. Celle de Baïus et de Jansénius s'en rapproche sur toute la ligue et y aboutit logiquement. Rien de plus naturel. Ne partent-ils pas du même principe, la non distinction des dons surnaturels en Adam, la corruption intrinsèque de notre nature, et le caractère essentiellement coupable de la concupiscence qui survit en nous au baptême et à la justification ?

Ce n'est pas le lieu de rechercher laquelle de ces conceptions est la plus raisonnable, la plus belle, la plus conforme à l'Ecriture, la seule vraie. Nous ne voulons ici que tracer rapidement les grandes lignes de notre réparation en Jésus-Christ.

Pour compléter cet aperçu général, il faut dire un mot sur deux ou trois questions spéciales dont la solution éclairera l'ensemble delà doctrine.

La première regarde l'état de l'humanité avant

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