‹ Nature et surnaturelChapitre 44 sur 89 · L ETAT PRESENT DE L HUMANITE · texte numérisé non relu

L ETAT PRESENT DE L HUMANITE

Nous avons étudié rélévation priniilive, la déchéance, la réparation. Il nous reste à considérer l'état présent de l'humanité, toujours du point de vue de la nature et du surnaturel. Ce n'est pas que nous ayons hcaucoup de notions nouvelles à donner sur ce point ; car tout a été dit ou insinué dans les chapitres précédents. Mais il reste à grouper les choses dispersées çà et là, à compléter certaines explications, à mettre en relief quelques points restés dans l'ombre, à dégager enfin quelques conclusions ou à montrer les fondements derniers des principes déjà posés.

« Qu'est-ce que l'homme, disait le Psalmiste, pour exalter la magnificence du grand Dieu qui

nous a élevés si haut, (jucst-ce que riiouinio pour que vous vous souveniez de lui, qu'esl-cc que le fils de l'homme, pour que vous le visitiez il A ous l'avez mis presque au niveau des Anges, vous l'avez couronné de gloire et d'honucur, vous l'avez établi maître sur toutes vos œuvres. » D'autre part, Job disait en des termes bien connus notre néant et notre misère : « L'homme, né de la femme, vit peu de temps et sa vie est pleine de misères. Il paraît comme une fleur et il est fauché ; et il luit comme l'ombre, et jamais il ne reste stable. »

Depuis on n'a cessé tantôt de l'élever et tantôt de l'abaisser, de dire tour à tour ses misères et ses grandeurs, ou de dire à la fols les unes et les autres. Qui ne sait les pages éloquentes de Pascal et de Bossuet : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre ; dépositaire du vrai, cloaque d'incerlitude et d'erreur ; gloire et rebut de l'univers... S'il se vante, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je le vante ; et le contredis toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible (i). » Et Bossuet résumait ainsi les opinions des « sages du

(i) Pensées de Pascal, Havet, art. YIII, u. i et l4.

ciiAP, IX. — l'État i'rése>t de l'humamté 287

monde n : u Demandez aux philosophes profanes ce que c'est que l'homme : les uns en feront un Dieu, les autres en feront un rien ; les uns diront que la nature le chérit comme une mère et qu'elle en fait ses délices ; les autres, qu'elle l'expose comme une marâtre et qu'elle en fait son rehul. Et un troisième parti, ne sachant plus que deviner touchant la cause de ce grand mélange, répondra qu'elle s'est jouée en unissant deux pièces qui nont nul rapport, et ainsi que par une espèce de caprice elle a formé ce prodige qu'on appelle l'homme (i) ».

Bossuet ne semhle toucher là que « l'énigme » du composé humain. Mais plus tard il voit autrement la question, et il explique par la chute originelle cette contradiction que nous trouvons en nous : « L'impression de Dieu reste encore en l'homme si forte, qu'il ne peut la perdre, et tout ensemble si faible, qu'il ne peut la suivre (2) ».

Qui ne se rappelle la magnifique image de « l'édifice ruiné, qui dans ses masures renversées conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan ? 0 Cette seconde explication, est-ce Pascal qui en aurait suggéré

(i) Sermon sur la mort, 1663.

(2j Sermon pour la profession de M"^' de la Vallière,

288 ?iATURE ET SUllNATUliEL

l'idce à Bossiiet ? Je ne saurais le dire, et la question mériterait d'être examinée de près (i). Ce qui est sur, c'est qu'elle fait le fond de l'apologétique de Pascal, comme le remarque Havet lui-même. Or, soixante ans ou un peu plus après que Pascal écrivait les pages que l'on connaît, un Jésuite, le P. Antoine Casini, publiait sur l'énigme humaine un petit volume digne des Dogmala tlieolofjica de Petau, auxquels on l'a quelquefois annexé depuis. Prenant pour titre la question fameuse : Qu est-ce que l'homme, Quid esthoino,ce\\e même du Psalmiste que Pascal traduisait à sa façon, il cherchait, à la lumière de l'enseignement patristique et de la raison, si les biens que nous avons perdus en Adam, si l'immortalité, si l'exemption de douleur, si Vàr.i^f.y. ou absence de convoitise et de passion désordonnée, si la science parfaite de la loi naturelle, si la grâce enfin et la gloire qui en est l'épanouissement, sont des biens dus à notre nature, en tant que nature, c'est-àdire en dehors du péché et en dehors de l'élévation gratuite à l'ordre surnaturel. L'examen sérieux et compréhenslf des textes, l'étude même de saint Augustin regardé dans l'ensemble de sa doctrine,

(i) M. E. Havet y touche en passant, Pensées de Pascal, t. I Remarques sur l'article VIII, p. laS et suiv., 5^ édition, Paris, 1897.

CHAP. IX. — l'État présent de l*huma>ité 289

dans ses tenants et aboutissants, l'amenait à la même conclusion que lui indiquait, d'autre part, la raison bien informée et l'analyse de ce qu'est et de ce qu'exige la nalure humaine : Ni l'autorité théologique, ni une saine philosophie ne nous forcent à voir dans l'homme, tel qu'il naît présentement, un monstre, inexplicable autrement que par le péché originel, une nature qui porte visible en elle-même l'empreinte de la déchéance et de la dégradation.

Qui a raison, ceux qui disent : « L'homme actuel ne s'explique que comme un être déchu », ou ceux qui disent • « L'homme actuel, exception faite du mal moral — effet de la libre volonté de chacun et conséquence naturelle d'une liberté finie et limitée — l'homme actuel ne nous offre rien que de naturel ; tel qu'il est, il est le chef-d'œuvre du monde visible, et ses déficits mêmes ne sont que la conséquence de ses perfections et de cette union en lui de l'être animal et de l'être raisonnable qui en fait un merveilleux résumé de l'univers, un petit monde. » Qui a raison, Bossuet expliquant l'homme par l'union naturelle de l'àme et du corps pour passer à travers cette vie d'épreuve en faisant soi-même sa destinée future, ou Bossuet ne trouvant d'autre solution au problème de l'homme que dans le péché originel? Bref, l'homme, animal raisonnable, est-il naturelle-

NATUnE ET SIHNATLUeL

ment ce que nous sommes, Dieu pouvall-il nous faire ainsi? Ou bien la faute d'Adam est-elle la seule explication possible de ce que nous sommes? Pour mieux comprendre la solution, qui déjà se dégage assez nettement des explications données dans le cours de ce travail, il est bon de distinguer les divers états où Ton peut se représenter l'humanité par rapport au surnaturel.

î . — Il y a Vétat de pure nature. L'homme aurait ce qu'exige sa nature, ni plus ni moins. Ainsi pas de dons surnaturels ; mais, d'autre part, ni péché de nature, ni déchéance; une Providence naturelle appelant l'homme à une fin conforme à sa nature d'animal raisonnable, et lui ménageant pour qu'il y puisse arriver les moyens naturels de se développer normalement ici bas et de se préparer à sa destinée finale. Que serait cet état au concret ? L'homme serait-il passible, mortel, libre et capable de péché, soumis aux révoltes de la convoitise, arrivant péniblement à la mort pour recevoir dans une autre vie la récompense ou le châtiment mérité dans le cours de celleci ? Pour répondre, il faut savoir ce que de-

CtlAP. I\. L ÉTAT PKESE.NT DE L llUMAiSlTÉ 29!

mande légitimement la nature humaine, ce que Dieu, du moment qu'il veut bien nous créer, ne peut manquer d'ajouter au don de la vie et de mettre, pour ainsi dire, à nos côtés dans notre berceau sans manquer à sa justice, ni à sa sagesse, ni à sa bonté ? Il est sûr, par exemple, que Dieu ne serait ni sage ni bon, si. en créant l'homme, il lui refusait tout moyen d'atteindre sa destinée et de se développer normalement, s'il lui donnait un désir irrésistible d'être heureux dans la contemplation du beau et du vrai sans lui donner aucun moyen de contempler jamais le beau et le vrai, s'il lui commandait de faire le bien et le mettait dans l'impossibilité d'accomplir le commandement. jMais les dons que nous avons appelés prélernaturels ou surnaturels sont ils de ces dons que Dieu ne pouvait nous refuser dès lors cju'il nous créait, à moins d'une indignité positive de notre part? C est la première question à résoudre. 2. — Il y a y état de nature élevée, tel que Dieu l'a réalisé en Adam, et voulait, n'eût été la faute d'x\dam, le réaliser dans l'humanité tout entière : avec la grâce et autres dons surnaturels, avec la vie heureuse ici-bas comme temps d'épreuve, et le transfert, sans passer par la mort, à limmorlalilé bienheureuse dans la vision béatifique, avec enfin la Providence surnaturelle en vue d'une destinée surnaturelle. Mais cet état, si pri-

292 >'ATLHE ET SURNATUREL

vilégié par rapport au nôtre, était-il l'état naturel et normal de la nature innocente ; ces dons que nous appelons prétcrnalurels et surnaturels étaientils l'apanage nécessaire de la nature innocente et allaient-ils de soi avec la création de l'homme, ne sont-ils surnaturels et préternaturels que relativement à notre nature indigne et coupable, ou h'icn sont-ils tels relativement à la nature humaine en elle-même, considérée en dehors de toute indignité positive ? On le voit, c'est toujours la même question qui se pose.

3, — Il y a Vélat de nature déchue et non relevée : sans grâce, incapable d'arriver à la lin surnaturelle, incapable même, sans un secours spécial de Dieu, d'observer toute la loi naturelle, captive du démon, et -ennemie de Dieu — l'état que saint Paul nous décrit quand il nous montre la misère et la dégradation de l'homme sans la grâce de Jésus-Christ. Cet état ne serait-il pas l'état de pure nature, et, s'il en diffère, en diffèret-il physiquement à la fois et moralement comme diffère dans la maison du père de famille l'état du fds et celui du serviteur ; ou n'en diffère-t-il que moralement, comme l'état du fds relégué dans une ferme lointaine et réduit, en punition de ses fautes, à la condition des serviteurs, diffère de celui des serviteurs qui n'ont jamais eu droit à autre chose, et dont la condition, loin d'clre une dis-

ciiAP. IX. — l'État trésent de l'iiumamté 298

grâce et un malheur, est plutôt heureuse et satisfaisante ? La question se ramène à celle de nature pure et de nature élevée : l'une se résoudra comme l'autre.

\. — Il y a enfm Vélat de nature déchue et relevée. C'est celui où nous sommes. Nous ne sommes ni immortels ni impassibles, comme était Adam et comme nous aurions été si Adam n'avait pas péché dans la circonstance que nous savons ; nous ne recevons pas la grâce avec la vie, cl nous ne pouvons ni plaire à Dieu ni aller au ciel en développant simplement nos dons de naissance ; mais nous pouvons renaître en Jésus- Christ, et recevoir par notre incorporation à lui, en vue de ses mérites, la grâce et les droits à l'héritage céleste qu'Adam avait perdus pour nous en les perdant pour lui-même. Cet état, on le voit, tient de la nature déchue et de la nature élevée. Les questions qu'il soulève se ramènent, par conséquent, à celles qui se posent à propos des autres ('lats.

Le problème est donc bien celui que nous indiquions en commençant. Qu'exige la nature humaine en vertu môme de sa création ? A-t-elle reçu en Adam des dons auxquels elle n'avait nul droit par le fait de la création ? La privation de ces dons est-elle une atteinte à la nature même, ou n'estelle après tout que le renvoi pur et simple d'un

29^1 >ATUItE ET SURNATUUEI.

favoii indigne à sa condition primitive ? C'est demander, en autres termes, quel est le rapport des états historiques de l'humanitt^ à ses états possibles, c'est-à-dire à la nature considérée en ellemême et dans ses exigences essentielles.

Page 1