‹ Nature et surnaturelChapitre 45 sur 89 · ITI · texte numérisé non relu

ITI

Les réponses, nous l'avons déjà vu, ont été fort diverses et fort confuses.

Beaucoup ont regardé ou paru regarder l'état historique primitif (celui d'Adam) comme l'état naturel. C'était l'hypothèse de Pelage et c'est celle des rationalistes de toute nuance qui nient le péché originel ; c'est celle des Luthériens, de Baïus, des Jansénistes ; et c'est celle que Baïus et Jansénius, après Luther d'ailleurs et Calvin, ont tant travaillé à mettre au compte de saint Augustin. Elle a pour elle, on le voit, toute une armée.

L'armée d'ailleurs se divise presque aussitôt. Car ici l'on ne veut pas que le premier homme ait rien reçu que chacun de nous ne possède égaleuîcnl. 11 était homme comme nous, et nous sommes ce qu'il était ; il avait ce qui convient à la nature humaine, et nous l'avons comme lui. Ni plus ni moins ici que là : la nature de part et

£HAP. IX. — l'État pniisE>"T de l'iiumaxité 2(j5

d'autre, et rien que la nature. Il ne saurait donc être question d'élévation primitive ni de déchéance, de destinée surnaturelle ni de grâce nécessaire pour Y arriver. Telle était l'opinion que les Pelagiens s'efforçaient tant bien que mal d'accorder avec l'Ecriture et le dogme chrétien ; telle l'opinion que les rationalistes opposent au dogme chrétien comme la vérité au mythe, comme l'affirmation de la raison éclairée à celle de la foi aveugle.

A l'autre aile, on admet qu'Adam était, de fait, immortel, impassible, ami de Dieu, héritier du ciel ; mais on regarde ces dons comme exigés par la nature humaine, comme suivant naturellement et nécessairement la création de l'homme, et par conséquent comme naturels sinon à l'homme déchu, au moins à l'homme innocent : naturels au regard de la seule nature, surnaturels et gratuits seulement pour une nature indigne et dégradée. C'est l'opinion de Luther, et elle est à la base de tout le Protestantisme ; c'est celle de Baïus, de Jansénius et des Jansénistes. D'où la conclusion qu'une nature privée de ces dons est une nature mutilée, corrompue et viciée en son fond, n'ayant pas le nécessaire, et que Dieu ne saurait créer en cet état.

Les Pélagiens et les Rationalistes disent donc que nous naissons dans l'état de pure nature, que cet état est le seul historique, et qu'il ne faut voir

29G >ATURE ET SUUXATUKEL

dans les souvenirs bibliques d'un Adam immorlel, impassible, etc., que des mythes inconciliables avec l'histoire, ou des manières de dire qu'on a le tort de vouloir prendre trop à la lettre. Au contraire, selon les Luthériens et ceux qui sur ce point pensent comme eux, notre état actuel est essentiellement un état de péché : il ne saurait être de Dieu, ou du moins il ne saurait être de lui sans le péché.

D'oiA il suit que pour les Pélagiens et les Rationalistes, l'œuvre de Jésus-Christ, telle que les catholiques l'entendent, n'a pas d'objet. Qu'on nous parle de bon exemple, d'admirables préceptes, de relations toutes fdiales avec Dieu à faire entrer dans la psychologie de l'homme, à la bonne heure ; mais qu'il ne soit pas question de rachat, de réconciliation avec Dieu, de grâce rendue et méritée, de ciel rouvert. Pour les protestants, au contraire, et pour leurs adhérents, c'est la nature même qui était à refaire. On ne peut pas dire d'ailleurs, à proprement parler, que Jésus ait refait la nature, — elle est irrémissiblcment corrompue et impuissante — mais il couvre sa corruption, et il l'enlève vers le ciel par l'attrait victorieux de sa grâce.

INous savons déjà que la doctrine de Pelage et des Rationalistes est en contradiction avec les faits révélés ; nous chercherons plus loin si elle est aussi en contradiction avec l'observation psychologique

Page 1